L’amphithéâtre Foch de l’École militaire a fait le plein en cette matinée du 24 mars 2026. À la tribune, la ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants, Alice Rufo, inaugure trois jours de réflexion dans le cadre du Forum de Paris pour la défense et la stratégie (PDSF), dont c’est la troisième édition cette année et dont le thème est “Souveraineté, alliances et partenariats”.
Objectif de ces rencontres : faire en sorte que la réflexion stratégique française et européenne pèse réellement dans le débat global sur les grands enjeux de sécurité et de défense. Plus de 4 500 participants et quelque 500 intervenants, venus de tous pays, sont attendus à l’École militaire. Au cours de son discours, Alice Rufo a posé d’emblée le décor : “On ne sait pas penser la guerre presque en temps réel”. D’où l’intérêt, selon elle, de ce forum qui revendique le “croisement des regards entre la société civile et le monde militaire”.
Le doit international battu en brèche par les conflits actuels
Car le constat est brutal : “La conflictualité n’est plus régulée par le droit international”, pose-t-elle. Une bascule qu’elle attribue à plusieurs dynamiques entremêlées : la guerre en Ukraine, la remise en cause de l’ordre établi par d’autres puissances, ou encore l’émergence de puissances régionales qui s’en affranchissent.
Face à cela, elle refuse les faux dilemmes : “On n’a pas à choisir entre la naïveté et le nihilisme.” Et insiste sur une ligne claire : “Le droit sans puissance risque de n’être qu’une feuille de papier, et la puissance sans le droit, une brutalité inefficace.”
Intensification, élargissement, accélération, résilience…
Une deuxième bascule est pointée du doigt par Alice Rufo : “Il y a une intensification de la conflictualité sous le seuil nucléaire”, observe-t-elle, en référence directe à l’Ukraine mais aussi à d’autres zones de tension comme en Iran et dans les pays limitrophes. Une conflictualité plus fréquente, plus diffuse, mais aussi plus difficile à contenir.
Troisième transformation : son extension. “Le champ de la conflictualité s’est considérablement élargi, et s’élargit de jour en jour.” Cyber, spatial, informationnel, mais aussi flux énergétiques… : tout devient potentiellement une arme ou un point de blocage.
Quatrième mutation : la vitesse. “Ce n’est pas seulement la technologie qui évolue, c’est sa mise en œuvre qui s’accélère.” Sur le terrain, cela se traduit par “une robotisation très forte”, une “létalité à bas coût” et des “attaques saturantes”. Le recours massif aux drones en est l’exemple parfait.
Enfin, cinquième point, plus politique : la résilience. “La défense n’est pas que l’affaire militaire”, insiste Alice Rufo. Elle évoque ainsi l’exemple ukrainien : “C’est le pays dans sa globalité, militaires et civils, qui résiste”. Derrière cette idée, une autre bascule stratégique : la guerre n’est plus seulement une affaire d’armées, mais de sociétés entières. “C’est bien l’affaire de toute la nation.”
“La souveraineté, c’est la garantie de ne pas subir”
De ce diagnostic découle une ligne politique claire. “La souveraineté, c’est la garantie de ne pas subir, de ne pas être entraîné, acculé ou entravé.” Elle ajoute : “La souveraineté est l’autre nom de la liberté.”
Mais cette souveraineté n’est pas un repli. “Cela n’exclut pas l’interdépendance, mais une interdépendance consentie.” Elle se pense aussi à l’échelle européenne : “Dans ce cadre, défendre sa souveraineté, c’est défendre celle des autres.”
Alice Rufo redéfinit aussi la notion d’alliance. “Un bon allié est volontaire, visible et fiable.” Elle appelle donc à renforcer le pilier européen de la défense tout en soulignant que l’Union européenne a, selon elle, “fait des progrès immenses depuis la guerre en Ukraine”, avec des outils de coopréation mis en place “en un temps record”, comme le programme SAFE (Security Action for Europe).
Mais cela ne suffit pas. Il faut aller plus loin. “Il faut réarmer dans tous les domaines”, martèle-t-elle – militaire, bien sûr, mais aussi industriel, technologique, informationnel. Et surtout le faire “de manière cohérente” et “coordonnée”.
L’Europe sur une ligne de crête
En creux, les propos d’Alice Rufo en ouverture du PDSF repose sur une tension : comment rester fidèle aux principes dans un monde qui s’en éloigne ? La réponse tient en une phrase. Pour elle, Il n’y a aucune opposition entre la défense de ses intérêts et la défense de ses principes.”
Ni naïveté, ni brutalité. Mais une forme de lucidité active. Et peut-être, au fond, une tentative de tenir une ligne de crête dans un monde qui, lui, semble en avoir perdu le sens.