À Nantes, Artefact crée son studio pour accélérer l'upcycling textile

Parmi les accessoires créés par Artefact à partir de matières premières upcyclées, cette banane en aile de kite. - © Florence Santrot

Publié le par Florence Santrot

Il y a six ans, tout commence avec une intuition presque naïve : pourquoi ces équipements techniques, conçus pour durer, finissent-ils brûlés sans seconde vie ? De cette question est née La Virgule, devenue aujourd’hui Artefact, spécialisée dans la bagagerie conçue à partir de matières issues du sport et de l’outdoor.

Mais rapidement, un constat s’impose. “La puissance de frappe d’une marque n’est pas suffisante si on veut vraiment traiter tous les gisements”, explique Nathan Douillard, cofondateur. Derrière l’engouement pour l’upcycling, les volumes restent marginaux face à l’ampleur des déchets. Des tonnes de textiles techniques continuent de finir en incinération. Plutôt que de grossir indéfiniment leur propre catalogue, les fondateurs choisissent une autre voie : ouvrir leur savoir-faire.

Pochettes colorées disposées en grille avec divers motifs graphiques et photographiques.
Le studio d'upcycling Artefact a réutilisé des matières premières de la marque de running Hoka pour créer des petits sacs zippés. © Artefact

Un studio pour industrialiser l’upcycling

C’est ainsi qu’est né le studio Artefact début 2026. Un outil hybride, pensé comme une extension logique de la marque, mais avec une ambition plus large : accompagner d’autres entreprises dans la transformation de leurs propres déchets.

Le modèle repose sur trois piliers. D’abord, une agence de design, capable de concevoir des produits à partir de contraintes techniques et de matières existantes. Ensuite, une capacité de production locale, qui permet de traiter des gisements directement en France. Enfin, une logique de valorisation des produits créés.

“Une entreprise avec une marque à faire rayonner, un événement à venir, peu importe… si elle veut créer un produit moins impactant ou avec une histoire plus intéressante que juste du polyester recyclé, nous répondons présent avec notre agence de design”, résume Nathan Douillard. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de recycler, mais de raconter autrement.

De la réparation à la transformation

Le studio intervient précisément là où les filières classiques s’arrêtent : lorsque la réparation n’est plus possible. “La réalité, c’est qu’on ne peut pas tout réparer. Et quand ce n’est pas réparable, c’est là qu’on intervient”, explique le cofondateur. Cette logique s’inscrit dans un mouvement plus large, déjà amorcé par certaines marques outdoor, pionnières en matière de réparation, comme Patagonia et son programme Worn Wear.

Mais elle en constitue le prolongement naturel. Après avoir réparé, prolongé, entretenu… il reste encore une étape à inventer : transformer. Le studio Artefact veut se positionner exactement à cet endroit charnière. Là où un produit cesse d’être un objet fonctionnel pour devenir une matière première.

Un changement de rôle pour les marques

L’une des innovations les plus intéressantes tient peut-être dans le modèle économique lui-même. Jusqu’ici, Artefact produisait sous sa propre marque. Elle ajoute une corde à son arc. Désormais, les produits conçus via le studio portent l’identité des entreprises partenaires. Nathan Douillard cite l’exemple d’une collaboration avec Patagonia ou encore The North Face, Hoka ou encore Arc’Teryx : des produits créés à partir de leurs propres matières, vendus sous leur nom. “Avant, on faisait des casquettes avec leurs doudounes avec le logo Artefact. Là, le logo, c’est celui de la marque. Nous, on a une petite signature comme label qualité”, précise-t-il.

Sac The North Face sur table près d'une machine à coudre.
Un sac The North Face trop abîmé pour être réparé et en train d'être redécoupé par le studio Artefact pour en faire de nouveaux accessoires. © Artefact

Un basculement subtil mais stratégique : Artefact ne cherche plus à capter la valeur de marque, mais à devenir un partenaire industriel et créatif. Une sorte d’atelier invisible, au service d’une économie circulaire élargie.

Produire localement, penser global

Ce changement d’échelle s’appuie sur une organisation territoriale bien rodée. Le siège marketing et commercial est basé à Nantes, tandis que le prototypage se fait à Boulogne-sur-Mer. Ce choix n’est pas anodin. Il permet de travailler avec des gisements locaux – voiles, combinaisons, équipements nautiques – tout en conservant une capacité d’innovation technique.

“Nous sommes capables de traiter du gisement local, là où beaucoup de marques produisent en Asie”, souligne Nathan Douillard. Dans un contexte où les chaînes d’approvisionnement sont de plus en plus questionnées, cette approche relocalisée pourrait bien devenir un avantage concurrentiel décisif.

Une double stratégie pour durer

Derrière le lancement du studio, il y a aussi une réflexion plus pragmatique sur la viabilité économique. Artefact assume désormais une stratégie à deux jambes : une marque vitrine, et un studio au service d’autres. “La marque, c’est notre vitrine de qualité. Elle montre notre savoir-faire. Et maintenant qu’on a prouvé qu’on sait faire, on peut le faire pour d’autres”, explique le cofondateur.

Ce modèle hybride permet de sécuriser des revenus tout en amplifiant l’impact environnemental. Car en travaillant pour d’autres marques, Artefact peut potentiellement détourner des volumes bien plus importants de déchets.

L’upcycling, de niche à infrastructure

Ce que raconte ce studio, en creux, c’est l’évolution même de l’upcycling. Longtemps cantonné à une pratique artisanale, presque militante, il devient ici une infrastructure et une compétence transférable. Une brique dans la chaîne de valeur des marques. Demain, il ne s’agira plus seulement de créer quelques produits emblématiques, mais de repenser des gammes entières. D’intégrer dès la conception la question de la seconde vie. Et, surtout, de considérer les déchets non plus comme une contrainte, mais comme une ressource stratégique.

Car au fond, l’enjeu est aussi culturel. Le studio Artefact ne vend pas seulement des objets, mais des histoires. Des produits chargés d’une mémoire matérielle – celle d’une voile de wingfoil, d’une doudoune, d’une combinaison de plongée…

Dans un monde saturé d’objets standardisés, cette singularité devient un argument puissant. Et peut-être une réponse à une attente plus profonde : consommer moins, mais mieux. Acheter un objet qui ne se contente pas d’être utile, mais qui raconte quelque chose.

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