Losanje, la start-up qui industrialise l'upcycling textile dans la Nièvre

Les équipes de Losanje discutent de la façon de découper puis réassembler des pièces textiles pour créer de nouvelles pièces upcyclées. - © Jérémy Lempin / WE DEMAIN

Publié le par Florence Santrot

Ils s’appellent Simon Peyronnaud et Mathieu Khouri et se connaissent depuis leurs années collège à Nevers. Ils revendiquent aujourd’hui une position de leader européen de l’upcycling textile. Créée fin 2020, leur entreprise Losanje compte 19 salariés répartis sur deux sites et s’est spécialisée dans un geste précis : récupérer des textiles “en fin de parcours” – invendus, seconde main, déclassés, tenues professionnelles, bâches d’événements – pour leur donner une nouvelle vie. “On vient les déconstruire, découper à l’intérieur des morceaux de formes et de tailles variées, puis on les réassemble pour former un nouveau produit”, résume Simon Peyronnaud, président de Losanje.

Derrière, un enjeu climatique très concret : environ 92 % des émissions de CO₂ d’un vêtement sont liées à la matière première (culture, filature, tissage). Repartir de l’existant change donc l’équation. “À l’échelle d’un t-shirt, on passe d’environ 10 kg de CO₂ pour du neuf à environ 1 kg en upcycling”, pose Mathieu. Le transport ? “2 à 3 % des émissions : marginal dans le bilan global.” L’upcycling impose un changement de paradigme. “Nous, on est arrivés avec notre naïveté et notre audace, et on s’est demandé pourquoi ce n’était pas déjà industrialisé”, souligne Simon.

Deux hommes souriants tiennent des vêtements dans un atelier de couture moderne et lumineux.
Mathieu Khouri (gauche) et Simon Peyronnaud posent dans leur usine installée à Nevers, dans la Nièvre. © Jérémy Lempin

Naître en 2020, pivoter en 2023

Comme souvent, tout commence par une idée… et par un mémoire de fin d’études. En 2020, en plein Covid, les stages sont gelés, l’horizon bouché. Simon a travaillé pour un mémoire sur “le problème écologique de l’industrie de la mode” et l’insuffisance des solutions existantes : seconde main (marchés limités), “bio” (matières moins consommatrices d’eau mais volumes inchangés), recyclage fibre-à-fibre (butant sur les mélanges de matières). Les deux amis décident de se jeter à l’eau et de créer une entreprise qui “ne s’insère pas dans une économie mais qui en crée une nouvelle.”

La première étape prend la forme d’une marque de mode maison : produire pour apprendre, tester, se tromper, corriger. Puis vient le basculement : fin 2023, Losanje passe franchement en BtoB pour maximiser l’impact – et la viabilité. “On s’est rendu compte que le meilleur moyen d’accélérer, c’était de faire pour les autres ce qu’on faisait pour nous”, explique Mathieu. Depuis 2023, plus de 100 000 pièces ont été surcyclées.

Une femme découpe des t-shirts invendus.
Des t-shirts neufs, invendus, trouvent une nouvelle vie avec Losanje. © Jérémy Lempin

Une ligne de découpe unique, pensée pour l’upcycling

Le verrou n’était pas l’assemblage : des ateliers partenaires – inclusifs et industriels – en France et en Europe savent coudre. Le vrai sujet, c’était la découpe. Comment passer d’un produit fini – épaisseurs, finitions, surpiqûres – à des “morceaux prêts à assembler” reproductibles ? Losanje a travaillé deux ans et demi avec un bureau d’ingénierie régional pour concevoir une ligne robotisée qui automatise la déconstruction et la découpe. “C’est la seule au monde à faire ce type de prestation : passer d’un produit fini à des morceaux prêts à être assemblés”, s’enorgueillit Simon.

Breveter ? Pas pour l’instant. “Qui dit brevet dit publicité ; on ne voulait pas dévoiler comment on le fait.” L’entreprise garde la propriété intellectuelle et privilégie le secret industriel, le temps de solidifier son avance. Concrètement, cette maîtrise de la découpe fait tomber le surcoût de main-d’œuvre qui plombe l’upcycling artisanal : à lieu d’assemblage équivalent, les prix deviennent comparables à du conventionnel, tout en divisant l’empreinte carbone.

Façade vitrée d’un magasin Losanje avec enseigne orange et parking visible en arrière-plan
Au coeur de l'usine, un secret bien gardé : la ligne de découpe automatique qui permet à Losanje d'industrialiser son process. © Jérémy Lempin

Sourcing : convaincre les centres spécialisés de trier autrement

Reste l’amont, talon d’Achille de toute industrialisation circulaire. En France, environ 95 % des textiles triés partent encore à l’export, faute de débouchés locaux organisés. Les deux fondateurs de Losanje s’attaquent donc à la source en s’impliquant dans les groupes de pilotage régionaux et nationaux et en menant un travail de long terme avec les centres de tri (visites de site, cahiers des charges “simples”…). Résultat : des conventions pluriannuelles sur des gisements clés – le jean, particulièrement abondant et robuste – et, chez deux centres au moins, une intégration de l’upcycling dès la première lame de tri, pas seulement en “sur-tri” opportuniste.

Aujourd’hui, l’approvisionnement se répartit à environ 80 % de seconde main et 20 % d’invendus (une part appelée à croître avec l’interdiction de détruire des stocks neufs). Quand le client apporte sa propre matière (tenues, tissus dormants), le coût matière est neutralisé ; sinon, les gisements issus du tri restent “comparables, parfois inférieurs” à du tissu neuf. L’assemblage, lui, est majoritairement réalisé chez des partenaires en France et en Europe ; l’usine de Nevers garde les toutes petites séries (moins de 5 % des volumes) pour lancer les projets et caler les process.

Pantalons en jean de différentes couleurs empilés dans un bac en plastique gris.
Les jeans sont une formidable source textile pour l'upcycling. © Jérémy Lempin

Du “proof of concept” aux séries : la bascule

Les premiers grands volumes se sont joués avec des acteurs publics et des grands groupes : revalorisation de sièges, de tenues, de bâches événementielles, séries de trousses et de pochettes en textiles revalorisés… 35 000 pièces pour La Poste, près de 10 000 pour la SNCF : des chiffres qui confirment l’entrée dans une véritable production. Les marques de mode suivent aussi, via des flux d’invendus ou de rouleaux inutilisés. “On est entre l’industrialisation et la concurrence directe avec les produits neufs”, résume Simon. Et les fondateurs situent la maturité grand public – prêt-à-porter franchement upcyclé en rayon – plutôt autour de 2026-2027.

Côté clients, les portes d’entrée se multiplient : RSE au début, marketing/communication pour les accessoires et objets, directions de production désormais, signe que l’upcycling quitte le simple registre de l’image pour entrer dans le cœur industriel. “Dans tous les cas, sur des projets d’ampleur, il faut l’appui d’un organe de direction”, note Mathieu. Une fois les pilotes validés, les séries s’enchaînent.

Nevers, point d’appui d’une start-up… industrielle

Pourquoi Nevers ? Par attachement, certes, mais aussi par stratégie. Ici, Losanje n’est “pas une goutte d’eau parmi tant d’autres”. L’écosystème local (Village by CA, Bpifrance, Réseau Entreprendre, Nièvre Initiative) agit comme un accélérateur très concret ; l’ADEME apporte un premier financement décisif en 2021 ; France 2030 soutient la partie industrialisation. Au quotidien : proximité avec d’autres industriels, entraide, retours d’expérience, crédibilité. L’usine reste nivernaise, tandis qu’un bureau parisien ouvre pour faciliter les recrutements fonctions support et la proximité clients. Recruter localement demeure un défi : “peu de viviers textiles” et des profils jeunes qui cherchent d’abord du dynamisme urbain.

Au-delà de l’entreprise, le territoire gagne en attractivité. Losanje emploie une équipe jeune et plurielle, participe à des groupes de travail sur l’économie circulaire, plaide pour une montée en compétences de la filière de tri. Et assume un rôle de catalyseur : si l’upcycling devient un réflexe industriel, ce sont des emplois qui se créent – opérateurs, modélistes, logisticiens – et des savoir-faire qui se réinstallent.

“Il fallait être naïf… et ne pas avoir peur de tout perdre”

Pourquoi eux ? “Pour créer une structure autour de l’upcycling, il fallait être assez naïf… et ne pas avoir peur de tout perdre”, confie Simon. Leur force : l’absence de “chemins de dépendance”, donc la capacité à écouter, pivoter, apprendre vite. Être jeunes n’a pas tout simplifié – la crédibilité se gagne face à des partenaires industriels aguerris – mais a nourri l’agilité. Et leur binôme compte : “Entreprendre, c’est important de le faire en équipe”, concède Mathieu.

Leur plaidoyer va plus loin. Si l’on veut plus de jeunes entrepreneurs industriels sur les territoires, il faut lever les freins de départ : un minimum vital pour les primo entrepreneurs, des guichets opérationnels pour les statuts, prêts et premiers contrats, une initiation à l’entrepreneuriat dès l’enseignement supérieur… histoire de se concentrer sur l’essentiel : “comment faire exploser le projet, aller très vite vers le marché, apprendre, échouer, réussir”.

Prochaine étape : essaimer et peser

Dans cinq à dix ans, Losanje se projette sans trembler : garder son avance technologique, ouvrir des antennes au Portugal, en Espagne, en Italie – là où se trouvent déjà des ateliers partenaires –, sécuriser des capacités pour des groupes internationaux, faire passer l’upcycling de “moins de 0,01 %” à “1-5 %” de la production textile. “Notre ambition est industrielle, mais elle reste humaine.” L’objectif est clair : prouver qu’un modèle circulaire peut rivaliser économiquement avec le linéaire, tout en divisant l’empreinte environnementale… et en remaillant des chaînes locales.

Il restera alors, peut-être, une fierté très simple : entrer dans une boutique et se dire que si l’upcycling est devenu une évidence, c’est aussi parce que, à Nevers, deux amis ont décidé qu’“impossible” n’était pas un argument. “On ne savait pas que c’était impossible, alors on l’a fait”, conclut Mathieu.

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