À l’origine, rien ne destinait vraiment Toby Kiers à devenir l’une des figures les plus influentes de l’écologie contemporaine… ni à décrocher, mercredi 14 janvier, le Tyler Prize for Environmental Achievement 2026, considéré comme le prix Nobel pour l’environnement. En 1996, alors âgée d’une vingtaine d’années, elle passe un an sur une île du canal de Panama, haut lieu de la recherche tropicale. Autour d’elle, les scientifiques scrutent la canopée, observent les singes, étudient les oiseaux. Elle, déjà, choisit de regarder ailleurs. Vers le bas. Dans le sol.
Une vocation née sous la surface : ce qui se joue sous les racines la fascine immédiatement. Non pas une simple couche inerte, mais un monde vivant, structuré, organisé, traversé d’échanges constants entre plantes et champignons. Une vie souterraine ancienne, discrète, et pourtant indispensable. Cette intuition ne la quittera plus. “Les champignons sont uniques : ils ressemblent à des plantes, se comportent comme des animaux, mais appartiennent à un règne distinct. Ils représentent une frontière inexplorée, une rareté dans la science moderne”, s’enthousiasme-t-elle dans un entretien accordé au site re-generation.cc.
Les champignons comme infrastructures du vivant
Les champignons mycorhiziens forment, depuis environ 475 millions d’années, des symbioses avec la quasi-totalité des plantes terrestres. Le principe est simple, mais ses implications sont vertigineuses. Les plantes captent le carbone de l’atmosphère par photosynthèse et le transforment en sucres et en lipides. Elles en cèdent une partie aux champignons. En retour, ces derniers fournissent aux plantes du phosphore, de l’azote et de l’eau, essentiels à leur croissance.
Pour Toby Kiers, cette relation ne relève pas d’un échange naïf et harmonieux. C’est un système d’interdépendance sophistiqué, régulé, parfois conflictuel. En 2011, elle publie dans Science un article marquant : les champignons mycorhiziens favorisent les plantes qui leur apportent le plus de carbone. Autrement dit, ils arbitrent. Ils sélectionnent. Ils optimisent leurs réseaux.
Cette découverte casse l’image romantique d’une nature uniquement coopérative. Elle révèle un monde souterrain gouverné par des règles d’allocation des ressources, où le vivant négocie en permanence.
Voir l’invisible pour peser sur le réel
Comprendre ces mécanismes ne suffit pas. Encore faut-il les rendre visibles. C’est l’un des tournants majeurs du travail de Toby Kiers. En collaborant avec des biophysiciens et des ingénieurs, elle développe des techniques inédites pour suivre en temps réel les flux de nutriments entre plantes et champignons. Les ressources sont marquées par des nanoparticules, les réseaux cartographiés par des robots capables d’explorer le sol sans le détruire.
Les images obtenues sont spectaculaires. Elles montrent des flux qui circulent dans plusieurs directions à la fois, comme un système sanguin souterrain. Mais surtout, elles transforment la science en preuve. Ce qui était invisible devient montrable, donc discutable, donc défendable.
Le phosphore, l’azote, le carbone et d’autres nutriments circulent dans les réseaux mycorhiziens selon des schémas complexes. Afin de comprendre comment les champignons coordonnent ces flux, les chercheurs surveillent simultanément l’architecture des réseaux ainsi que la direction et la vitesse des flux en leur sein.
Le sol, angle mort des politiques climatiques
Pendant longtemps, les politiques climatiques ont regardé ailleurs. Vers les émissions industrielles, l’énergie, les transports. Les sols, eux, sont restés en marge. Trop complexes, trop difficiles à quantifier, trop peu spectaculaires. Une erreur stratégique majeure.
Les travaux de Toby Kiers montrent que les sols vivants jouent un rôle central dans la régulation du climat. Ils stockent plus de carbone que l’atmosphère et la végétation réunies. Et cette capacité dépend directement de l’état des réseaux mycorhiziens. Dégrader ces réseaux – par le labour intensif, l’usage massif de pesticides, l’artificialisation – revient à affaiblir l’un des plus puissants leviers climatiques naturels.
SPUN, une science décentralisée et politique
En 2021, Toby Kiers fonde la SPUN (Society for the Protection of Underground Networks). L’objectif est ambitieux : cartographier la biodiversité mycorhizienne mondiale. Mais la méthode l’est tout autant.
Plutôt que de centraliser les données dans quelques laboratoires occidentaux, SPUN finance des chercheurs locaux, en particulier dans les pays du Sud. Les scientifiques collectent, analysent et interprètent les données sur place. Une manière de rompre avec une science extractiviste, qui prélève sans redistribuer.
En 2025, SPUN publie le premier atlas mondial du monde souterrain, basé sur 2,8 milliards de séquences d’ADN. Une carte inédite, capable d’identifier les zones clés pour la conservation des sols vivants, et de hiérarchiser les urgences.
Quand la science devient un levier juridique
La reconnaissance internationale que vient de lui offrir en janvier 2026 le Tyler Prize for Environmental Achievement, ce “Nobel de l’environnement”, arrive à un moment charnière. Car Toby Kiers ne se contente plus de produire de la connaissance. Elle veut désormais lui donner un poids juridique.
Elle vient justement d’annoncer le lancement du programme “Underground Advocates”. Son objectif : fournir aux scientifiques des outils juridiques pour utiliser leurs données dans des procédures de protection de l’environnement. Aujourd’hui, les sols et les réseaux fongiques sont rarement pris en compte dans les études d’impact ou les contentieux climatiques. Ils n’existent presque pas dans le droit. Changer cela, c’est faire entrer l’invisible dans la loi.
Une écologie sans folklore
Contrairement à certaines figures médiatiques de l’écologie, Toby Kiers se méfie du folklore vert. Elle préfère parler de systèmes, d’infrastructures, de rapports de force. Son écologie n’est pas contemplative. Elle est fonctionnelle, politique, parfois inconfortable.
Elle assume aussi les tensions inhérentes à son rôle : scientifique, communicante, cheffe d’orchestre d’un réseau mondial. Dans plusieurs tribunes, elle raconte la difficulté de concilier travail de terrain et vie familiale, science et militantisme. Non pour se poser en héroïne, mais pour rappeler que la recherche est un travail incarné, traversé de choix et de compromis.
Un prix comme signal faible devenu majeur
Créé en 1973, le Tyler Prize a distingué des figures comme Jane Goodall ou Michael Mann. En récompensant Toby Kiers, il envoie un message clair : la bataille écologique du XXIᵉ siècle se jouera aussi sous la surface.
Alors que près de 40 % des terres émergées sont déjà dégradées, reconnaître le rôle central des champignons mycorhiziens revient à admettre que la transition écologique ne peut plus se limiter aux énergies ou aux technologies. Elle doit s’attaquer à ses fondations biologiques.
Sous nos pieds, un pouvoir immense circule déjà. Reste à décider si nous continuerons à l’ignorer – ou si nous choisirons enfin de le protéger.