Les chiffres ne mentent pas : année après année, le changement climatique fait de plus en plus de victimes. À l’approche de la COP30 de Belém, le constat du Lancet Countdown 2025 résonne comme un signal d’alarme. Ce programme de suivi, copiloté par University College London et l’OMS, analyse chaque année 47 indicateurs santé‑climat. Son rapport annuel est publié par la revue médicale britannique The Lancet et dresse un bilan glaçant : le changement climatique tue déjà 546 000 personnes chaque année à cause de la chaleur (moyenne entre 2012 et 2021).
C’est 63,2 % de plus qu’au début des années 1990, et cette hécatombe silencieuse ne cesse de croître à mesure que les températures augmentent. En 2024, 60,7 % des terres de la planète ont connu au moins un mois de sécheresse extrême, soit trois fois plus qu’au milieu du XXᵉ siècle. Dans le même temps, 64 % des régions du globe ont subi une hausse des précipitations extrêmes par rapport à la période 1961-1990.
Les désastres climatiques s’enchaînent à un rythme inédit
D’après EM-DAT, le nombre de catastrophes naturelles enregistrées a ainsi franchi les 300 par an ces dernières années, contre autour de 140 – 160 dans les années 1990 – une tendance qui s’explique à la fois par l’augmentation des phénomènes extrêmes et par une amélioration des systèmes de suivi. Cette intensification, déjà palpable dans les records de température battus chaque mois, se traduit désormais en vies humaines : le nombre de morts liées à la chaleur a bondi de 85 % depuis les années 1990.
Mais derrière ces statistiques, c’est la santé humaine qui encaisse de plein fouet le choc thermique mondial. Selon le rapport, 84 % des jours de canicule auxquels les populations ont été confrontées entre 2020 et 2024 n’auraient pas eu lieu sans le changement climatique.
La pluie peut aussi se révéler être un fléau. Depuis 1995, les épisodes de précipitations quotidiennes extrêmes ont augmenté de 11 % à l’échelle mondiale, atteignant en 2024 un niveau record de cinq événements en moyenne par zone de 79 km², soit 35 % de plus qu’au cours de la période de référence 1961-1990.
La santé, nouvelle victime du climat
“Chaque tonne de CO₂ émise aujourd’hui façonne la santé d’un enfant à naître demain”, résume la Dr Marina Romanello, chercheuse à l’University College de Londres et principale coordinatrice du Lancet Countdown. Les bébés d’aujourd’hui grandissent dans un monde bien plus chaud : en 2024, ils ont connu près de quatre fois plus de jours caniculaires qu’il y a vingt ans. Les seniors, eux, en subissent trois fois plus.
Le rapport ne laisse place à aucun doute : la crise climatique est désormais une crise sanitaire mondiale. Les hôpitaux du monde entier voient exploser les cas de coups de chaleur, de déshydratation sévère et d’insuffisance cardiorespiratoire, notamment chez les personnes âgées, les enfants en bas âge et les travailleurs en extérieur. Le rapport pointe que, actuellement, 123,7 millions de personnes supplémentaires souffrent d’insécurité alimentaire modérée ou grave liée à une augmentation des sécheresses et des vagues de chaleur, par rapport à la période 1981-2010.
À noter aussi que les maladies vectorielles, comme la dengue, le paludisme ou le virus du Nil occidental, progressent vers des zones tempérées, profitant de températures plus élevées et d’hivers plus doux. La pollution atmosphérique, nourrie par la combustion du charbon, du pétrole et du gaz, reste responsable de millions de morts prématurées chaque année. “L’incapacité à opérer la transition vers des sources d’énergie propres a également entraîné 2,5 millions de décès dus à la pollution de l’air extérieur d’origine fossile en 2022”, affirme le rapport. La fumée générée par les feux de forêts fait aussi des ravages : cela a entraîné environ 154 000 décès en 2024, selon les scientifiques. Et les sécheresses à répétition fragilisent la sécurité alimentaire, provoquant des carences nutritionnelles et des famines locales.
Les plus pauvres paient le prix fort
Le constat est sans appel : l’injustice climatique s’aggrave. Selon le Lancet Countdown, les 10 % les plus riches de la planète génèrent près de la moitié des émissions mondiales, tandis que les plus vulnérables en subissent les pires conséquences. Dans les pays tropicaux, la mortalité liée à la chaleur a augmenté de 183 % en trente ans.
L’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud et l’Amérique latine figurent désormais parmi les zones les plus exposées aux vagues de chaleur meurtrières, aux maladies infectieuses et aux pénuries d’eau. C’est un fait : l’injustice climatique est structurelle. Ceux qui ont le moins contribué au réchauffement paient la facture humaine, pendant qu’une minorité d’ultra-riches continue de financer des industries fossiles et d’alimenter un mode de vie énergivore.
2020-2030, une décennie charnière
Sur les trente dernières années, la planète a connu une multiplication par trois des catastrophes naturelles d’origine climatique. Les données compilées par le Lancet montrent qu’entre 1990 et 2024, les vagues de chaleur ont été six fois plus fréquentes et neuf fois plus longues en moyenne. Dans certaines grandes villes, comme Delhi ou Séville, la température moyenne des jours les plus chauds a augmenté de plus de 4 °C.
En parallèle, la proportion de personnes âgées exposées à des températures extrêmes a explosé : + 98 % depuis les années 1980. Le rapport note aussi que les pertes de productivité agricole liées à la chaleur ont fortement augmenté, en particulier depuis les années 1980 (baisse de 9 % depuis 1981). Ce recul menace directement la sécurité alimentaire mondiale : d’ici 2050, le risque de famine climatique pourrait concerner un humain sur trois si les tendances se poursuivent.
Le rapport est sans appel : les impacts climatiques s’accélèrent brutalement depuis 2010, avec une hausse record des températures moyennes, des vagues de chaleur et des catastrophes naturelles. Les années 2020-2030 constituent désormais la fenêtre critique pour agir, car elles déterminent si le monde pourra encore limiter le réchauffement à 1,5-2 °C. Et selon les auteurs, les choix politiques, économiques et énergétiques pris avant 2030 conditionneront la santé publique pour les générations à venir.
Des systèmes de santé à bout de souffle
Autre alerte du Lancet : les systèmes de santé ne sont pas prêts. Seuls quatre pays sur dix disposent d’un plan d’adaptation santé-climat. Les infrastructures hospitalières, souvent situées en zones côtières ou urbaines denses, sont vulnérables aux inondations, aux coupures d’électricité et aux pénuries de médicaments.
En Europe, la France est citée parmi les nations à la traîne dans la protection des travailleurs exposés à la chaleur. Les épisodes caniculaires de 2022 et 2023 ont révélé les limites de la prévention : dispositifs d’alerte inadaptés, manque de formation, absence de protocoles clairs pour suspendre les activités extérieures. Dans les pays les plus pauvres, la situation est encore plus critique, avec des hôpitaux qui débordent, et la chaleur qui accentue la propagation de virus et de bactéries.
Le coût humain et économique de l’inaction
Si rien ne change, les chercheurs du Lancet estiment que les décès liés à la chaleur pourraient tripler d’ici 2050. Le réchauffement actuel – en route vers + 2,7 °C à la fin du siècle – entraînerait des pertes humaines massives et une explosion des coûts économiques : quelque 1 090 milliards de dollars de productivité déjà perdus en 2024 à cause des vagues de chaleur.
Mais le rapport insiste : chaque mesure climatique est aussi une mesure de santé publique. Réduire la dépendance aux énergies fossiles sauverait jusqu’à un million de vies par an, rien que grâce à l’amélioration de la qualité de l’air. Promouvoir les transports actifs, les régimes végétaux et les villes plus vertes réduirait la mortalité tout en coupant les émissions. Le lien entre santé et climat n’a jamais été aussi clair.
Un impact sur le quotidien et la productivité
Le Lancet Countdown estime que plus de 3,7 milliards de journées de travail ont été perdues en 2024 à cause de la chaleur, soit l’équivalent de 150 millions d’emplois à temps plein. En Asie du Sud et en Afrique de l’Ouest, les pertes de productivité liées au stress thermique dépassent déjà 6 % du PIB local. Les agriculteurs, les ouvriers du bâtiment et les livreurs figurent parmi les premières victimes de cette “économie brûlante”.
Le rapport souligne aussi que la dépendance aux combustibles fossiles amplifie la vulnérabilité économique : les subventions versées au pétrole, au charbon et au gaz ont atteint un record de 7 000 milliards de dollars en 2023, pendant que les dépenses publiques pour la santé environnementale stagnent. Autrement dit, les États financent encore davantage la maladie que la prévention…
À Belém, la santé au cœur des négociations ?
À quelques jours de la COP30 au Brésil, le Lancet Countdown appelle les gouvernements à placer la santé au centre des politiques climatiques. Le rapport propose trois leviers immédiats :
– réorienter les subventions fossiles vers les soins primaires ;
– renforcer les infrastructures médicales dans les zones à risque ;
– et mesurer systématiquement les bénéfices sanitaires des politiques de transition.
“Nous devons comprendre que protéger le climat, c’est protéger nos corps, nos enfants et nos sociétés”, rappelle la Dr Marina Romanello. Le message s’adresse directement aux négociateurs de Belém : la transition énergétique n’est pas seulement un impératif environnemental, c’est une question de survie humaine.
Une jeunesse en première ligne
Les chercheurs du Lancet insistent effectivement sur un indicateur inquiétant : les enfants nés après 2020 connaîtront, d’ici leur majorité, en moyenne quatre fois plus de vagues de chaleur que leurs grands-parents. En Afrique et en Asie, ils seront six à sept fois plus exposés aux famines, aux feux de forêt et aux inondations. Selon l’OMS, la crise climatique pourrait provoquer 77 millions de décès supplémentaires avant la fin du siècle si les trajectoires actuelles se maintiennent.
Ces perspectives pèsent aussi sur la santé mentale. Les épisodes d’éco-anxiété et de détresse climatique se multiplient, notamment chez les jeunes adultes : plus de 60 % d’entre eux déclarent ressentir « une peur quotidienne de l’avenir », selon une étude publiée en 2024 par The Lancet Planetary Health. La crise écologique ne détruit pas seulement les écosystèmes, elle entame la confiance dans le futur.
Le climat se mesure désormais en vies humaines
Le Lancet Countdown 2025 ne parle pas de degrés, mais de vies écourtées, de poumons asphyxiés, de cœurs qui lâchent sous la chaleur. En dressant ce tableau sans concession, il rappelle une vérité fondamentale : la santé humaine est l’indicateur ultime du réchauffement.
À force de repousser l’action, nous avons laissé s’installer un monde où le thermomètre devient un instrument de tri social : ceux qui peuvent – ont les moyens de – se protéger et ceux qui ne le peuvent pas. C’est aussi un avertissement aux gouvernements réunis à Belém : la santé planétaire se joue maintenant. Car pendant que la planète bat des records de chaleur, notre avenir collectif se consume.