Nicolas Gosselin marche à petits pas. Autour de lui, la forêt est noire. Les troncs, calcinés, ressemblent à des allumettes plantées dans la mousse. Le guide du Jasper Food Tours sourit pourtant, en cet après-midi d'automne 2025 : “Ce n'est pas une randonnée, prévient-il d'emblée. C'est un parcours interprétatif. Une marche lente. Le but n'est pas d'avancer, c’est avant tout d’observer.” Le soleil tombe directement jusqu'au sol, il n'y a plus de canopée pour le filtrer. Et c'est précisément ce que Nicolas Gosselin veut nous montrer. “La plupart des gens cette année voient la zone brûlée depuis leur voiture, à 100 km/h, explique-t-il. Ils ne s’arrêtent pas, ils traversent. Aujourd'hui, mon objectif est de changer votre perspective sur le feu.”
Sa patronne, Estelle Blanchette, a conçu ces visites pour les rares touristes qui poussent encore la porte du lodge. D'ordinaire, les guides allument un petit feu de camp au sommet du sentier et cuisinent à la mode back country. Mais cette année, plus d'abri. Plus d'arbres pour faire de l'ombre. “Si on s’arrête trop longtemps, on est à la merci du soleil, de la pluie et du vent”, dit-il. Alors on marche, et on regarde. Au sol, entre les souches noircies, des pousses vert tendre percent déjà la mousse. C'est cela, son sujet du jour. “La beauté de la repousse, c'est ce qu'on va voir aujourd'hui.”
La nuit où le feu s'est inventé une nouvelle façon de brûler
Pour comprendre ce paysage, il faut revenir au 22 juillet 2024, 19 h 02. Ce soir-là, un premier incendie est signalé près du Jasper Transfer Station, la déchetterie de la petite ville entourée de forêts et de montagnes. Huit minutes plus tard, un autre se déclare, près du camping Kerkeslin. Dix minutes encore, et deux nouveaux foyers s'allument au sud du parc national. Selon le rapport officiel de Parks Canada, l'agence fédérale qui gère le territoire, les trois incendies du sud fusionnent dans la nuit, poussés par des rafales atteignant d’abord les 90-100 km/h. Bien plus ensuite.
En quatre heures, plus de 3 000 hectares partent en fumée, l’équivalent de plus de 4 200 terrains de foot. Les flammes montent à 30, parfois 50 mètres. Des braises s'envolent jusqu'à 500 mètres devant le front du feu, allumant d'autres foyers, parfois en plein cœur du parc. Le 22 au soir, les autorités évacuent la ville et tous les campings. Vingt-cinq mille personnes – 5 000 résidents et 20 000 touristes – quittent Jasper dans la nuit, dans la fumée, par la seule route encore ouverte. Nicolas Gosselin a fait partie de ceux-là. Il a tout laissé, prenant un minimum d’affaires pour l’évacuation, persuadé qu’il retrouverait tout le lendemain. Mais son logement sera pris par les flammes.
Un fort vent d'ouest rabat d'un coup sur le sud-ouest de la ville un nuage de fumée et de braises. “La vitesse des vents est montée, peut-être jusqu'à 200 km/h, générés par la convection propre du feu, indique Nicolas Gosselin. On sait aussi qu’il y a eu des tourbillons de feu car, dans certaines sections du parc, les arbres sont tombés en cercle au lieu d'une seule direction.” Autre indice de ces vents infernaux : “Un exemple particulièrement frappant, c’est ce conteneur utilisé comme stockage dans un camping près de la ville. Il contenait des outils en métal et plusieurs quads. Il a été soulevé par les vents et projeté environ 200 mètres plus loin dans la rivière.”
Plus de 350 structures seront perdues cette nuit-là, soit environ un tiers de la ville. Les pompiers, sapeurs forestiers et structurels confondus, sauvent les 70 % restants, dont toutes les infrastructures critiques. Huit d'entre eux, dont le chef Mathew Conte, regardent leur propre maison brûler depuis la ligne de front.
Ce que change un mégafeu
Ce que Jasper a vécu n'est pas un grand incendie. C'est un mégafeu. Le terme, popularisé en 2013 par le forestier américain Jerry Williams, désigne moins une affaire de surface qu'un comportement inédit : un feu qui crée ses propres vents, qui se propage plus vite que les pompiers ne peuvent intervenir, et auquel l'attaque directe devient suicidaire.
À Jasper, les services d'urgence en font l'expérience, lorsque les vents de convection générés par l'incendie déracinent des arbres mûrs et sains sur de larges portions du parcours du feu, racines comprises. Le rapport de Parks Canada le note de manière clinique. Pour les ingénieurs forestiers présents, c'était la première fois qu'ils observaient ce phénomène à cette échelle.
La philosophe française Joëlle Zask, autrice de “Quand la forêt brûle”, propose, pour qualifier cette nouvelle ère, le mot de pyrocène. Selon sa lecture, le feu serait devenu un agent central des transformations écologiques et climatiques, succédant à l'anthropocène. La planète, écrit-elle, serait entrée dans l'âge du feu, celui où il faut apprendre à vivre avec, plutôt que simplement le combattre.
Les chiffres lui donnent raison. À Harvard, des chercheurs prévoient un doublement, voire un triplement, des mégafeux d'ici 2050 aux États-Unis. Au Canada, après une saison 2023 record, 2024 s'est imposée elle aussi comme une des pires années depuis 1995. Et Jasper n'est pas un cas isolé : c'est, comme l’explique le Canadian Climate Institute, un bellwether, un avertisseur.
Le choc moral d'une ville-paysage
Un an plus tard, dans la rue principale de Jasper, on pourrait presque ne rien voir. La rangée commerciale a été épargnée. Les boutiques ont rouvert, les terrasses sont remplies, des touristes sont revenus pour photographier les wapitis, espérant apercevoir un ours brun. Mais dès qu'on tourne à un coin de rue, et c'est un autre paysage : des fondations vides, comblées de terre. Des préfabriqués alignés en périphérie pour permettre à une partie des habitants sans logement définitif de revenir quand même sur place.
Le sociologue James Jasper – pure coïncidence d'homonymie – a forgé l'expression de “choc moral” pour décrire ces ruptures qui contraignent un individu, ou une communauté, à reconstruire entièrement sa vision du monde. Cela colle parfaitement avec la ville albertaine. Le 22 juillet 2025, lors de la cérémonie de commémoration du premier anniversaire, le maire Richard Ireland a reconnu publiquement que certains habitants étaient restés à l'écart de l’événement. Non par indifférence : par crainte de raviver. Le choc moral, exactement.
Quinze pour cent
Et c’est d’autant plus difficile que la reconstruction, elle, traîne. Selon le Bureau d'assurance du Canada, les dégâts assurés sont passés en un an de 880 millions à 1,3 milliard de dollars canadiens. Plus de 820 unités d'habitation ont été détruites. À l'été 2025, seuls 56 lotissements – 15 % du total – avaient reçu l'autorisation officielle de rebâtir. Deux chantiers seulement étaient effectivement en cours. Pendant ce temps, le centre de coordination de la reprise loge environ 350 ménages dans des habitations temporaires. Ils avaient reçus le double de demandes. Les autres font la navette depuis Hinton, deux heures aller-retour quotidiennes, ou campent.
Pourquoi une telle lenteur ? Plusieurs causes s'entrelacent. La gouvernance, d'abord. Jasper est une ville à l'intérieur d'un parc national : la municipalité gère les services courants, mais le foncier et la planification dépendaient jusque-là de Parks Canada, agence fédérale. Cette double tutelle, identifiée comme un frein, a été partiellement levée à l'été 2024 par une loi transférant les compétences d'urbanisme à la commune, pour accélérer la reconstruction.
Les nouvelles règles, plus strictes, interdisent désormais les bardages et toitures en bois, imposent des zones tampons d'au moins dix mètres entre conifères et bâtiments, exigent des matériaux non inflammables autour de chaque habitation. C'est une avancée. Mais des angles morts demeurent : le zonage de la commune ne fixe toujours pas où on peut construire en fonction du risque, et les normes FireSmart – métaux pour les toits, gouttières protégées – restent largement volontaires.
Marcher dans le repeuplement, à l’écoute des peuples autochtones
Retour sur le sentier, Nicolas Gosselin s'arrête. Il pointe un tronc particulièrement noir et en gratte l'écorce du bout de l'ongle. Dessous, le bois est encore intact, jaune pâle. L'arbre est mort, oui. Mais sa matière reste là. Elle nourrira le sol, abritera des insectes, attirera des oiseaux qui reviendront. La forêt brûle, oui, mais elle ne meurt pas. Le feu, dans cet écosystème, n'est pas une anomalie. Il est même attendu, depuis des millénaires. Ce qui a changé, c'est son intensité, sa fréquence, sa capacité à submerger les régulations naturelles… et les sociétés humaines installées dans la forêt.
Plus haut sur le sentier, le guide nous fait remarquer que la zone change. Les arbres y sont plus espacés, certains debout, presque intacts. C'est ici, depuis une quinzaine d'années, que Parks Canada pratique le principe dit du FireSmart : éclaircies, coupes des plus petits sujets, mise en valeur des essences adaptées au feu (pins de Douglas, trembles, etc.). Le résultat saute aux yeux : la chaleur du mégafeu y a été nettement moins intense. “Il y a clairement une méthode derrière tout ça”, résume Nicolas Gosselin.
Or cette méthode, ajoute-t-il aussitôt, n'a rien d'une innovation. Le programme FireSmart est, à ses yeux, “la mise par écrit de pratiques portées depuis dix mille ans par les peuples autochtones de la région. Les Stoney Nakoda, peuple nomade encore présent dans la vallée, laissaient autrefois leurs feux brûler en quittant le campement. Leur philosophie : si une portion de forêt devait brûler, elle brûlerait ; sinon, elle ne brûlerait pas. Et quand cela se produisait, le feu ne consumait qu'une surface restreinte, environ un kilomètre carré à la fois, avant de s'éteindre faute de combustible. L'année suivante, les animaux affluaient sur les jeunes pousses.” Cette méthode, c'était aussi, accessoirement, une technique de chasse.
Une gestion à contresens du vivant cumulée au dérèglement climatique
Quand les colons européens ont pris le contrôle du parc, à la fin du XIXᵉ siècle, ils ont imposé l'inverse : éteindre systématiquement tout départ de feu. Pourquoi a-t-il fallu si longtemps avant qu'on commence à écouter les peuples autochtones ? “L'arrogance des Européens, pour être tout à fait franc”, répond Nicolas Gosselin sans hésiter. Il insiste : les Premières Nations ont essayé de transmettre. Mais l'échange n'a jamais été d'égal à égal. Pourtant, “ils en savent bien plus sur cette terre que nous n'en saurons jamais.”
C'est là, peut-être, que se loge la vérité la plus dérangeante du mégafeu de Jasper. Pendant un siècle, la suppression coloniale a transformé une forêt qui respirait – un kilomètre carré brûlé par-ci, un kilomètre brûlé par-là – en un combustible compact, dense, accumulé. “À tel point qu'au moment de revenir au brûlage dirigé dans le parc, il était déjà trop tard…” La forêt était devenue si dense que le moindre allumage maîtrisé aurait échappé immédiatement. Le mégafeu, alors, n'est pas seulement l'effet du dérèglement climatique. Il est l'addition, à une sécheresse extrême, d'un siècle de gestion à contresens du vivant.
Au bout du sentier, à travers les troncs noirs, on devine la silhouette intacte des Rocheuses. Plus bas, dans la vallée de l'Athabasca, la ville et ses chantiers, ses préfabriqués alignés, ses bâches bleues sur les toits provisoires. “Quand vous reprendrez la route, dit Nicolas Gosselin, vous reverrez la même forêt brûlée. Mais peut-être pas de la même manière.” Le mégafeu n'est pas un événement à oublier pour revenir à un avant qui n'existe plus. C'est une invitation à apprendre, comme l'écrit Joëlle Zask, à habiter le pyrocène. Et à reconnaître que d'autres, ici, avant, savaient déjà le faire.