En Suisse, St-Moritz veut congeler artificiellement ses montagnes

Arrivée des remontées mécaniques en haut du Piz Nair. Le téléphérique a été inauguré en 2002. - © Engadin St. Moritz Mountains AG / Fabian Gattlen

Publié le par Florence Santrot

34 degrés à Chamonix cet été, près de 15 degrés en haut de l’Aiguille du Midi (3 845 mètres d’altitude) et des températures encore positives au sommet du Mont-Blanc, avec un isotherme 0 °C au-dessus des 5 000 mètres en ce mois d’août 2025… Année après année, la chaleur s’installe un peu plus haut dans les montagnes et les Alpes suisses ne font pas exception.

Y compris dans le canton des Grisons, où se niche la doyenne des stations de ski mondiales : St-Moritz, à 1 822 mètres d’altitude. Là aussi, au sommet du Piz Nair, culminant à 3 057 mètres, on a relevé jusqu’à 13 °C mi-août. Des températures inhabituelles qui fragilisent le pergélisol, ce sol gelé en profondeur qui agit comme une sorte de ciment naturel pour maintenir les montagnes en place.

Quand la montagne se dérobe sous nos pieds

Le pergélisol, invisible mais essentiel, représente un pilier de la stabilité alpine. Lorsqu’il se réchauffe, il perd sa fonction de “colle” et la montagne se fissure, glisse, parfois s’écroule. Le 28 mai dernier, le petit village suisse de Blatten (canton du Valais) a ainsi été partiellement rayé de la carte par la chute du glacier de Birch. Les experts pensent que la fonte du permafrost est en cause. Actuellement, c’est un autre village suisse, Brienz, qui est sous haute surveillance et qui a été évacué par précaution depuis novembre 2024. Il risque à tout moment d’être enseveli par 1,2 million de mètres cubes de roche dans un glissement de terrain d’ampleur.

Les éboulements rocheux qui se multiplient ne se limitent pas à des spectacles impressionnants : ils menacent les vallées, les infrastructures touristiques et la sécurité des habitants comme des visiteurs. En Suisse, les géologues estiment qu’environ 5 % du territoire est concerné par le pergélisol. Ce chiffre semble modeste, mais il recouvre des zones très sensibles, notamment au-dessus de 2 500 mètres, là où se concentrent stations de ski, chemins de randonnée et installations de remontées mécaniques.

Une solution technologique pour gagner du temps

Face à cette menace, la société exploitante des remontées mécaniques, Engadin St. Moritz Mountains AG, a décidé de passer à l’action. Depuis cet été, elle a entamé des travaux d’envergure : l’installation de thermosiphons. Ces dispositifs, connus dans le monde du chauffage, sont ici détournés pour refroidir la montagne.

Le principe est assez simple sur le papier : un thermosiphon est un tube métallique que l’on remplit d’un fluide, ici réfrigérant (du dioxyde de carbone comprimé). Quand l’air en surface se refroidit, même légèrement la nuit, ce fluide circule naturellement vers le bas et dissipe la chaleur accumulée dans le sol. Résultat espéré : stabiliser la température du pergélisol et ralentir sa fonte. « Quand je vois comment cela fonctionne, je ne me fais pas de souci pour cette station pour les prochaines décennies », a assuré Thomas Brunner, directeur technique du téléphérique, à la Radio Télévision Suisse. Cette démarche devrait en tout cas permettre de gagner du temps pour adapter les infrastructures… ou réfléchir à d’autres solutions.

Refroidir la montagne comme un congélateur géant

Paysage alpin avec lacs turquoise, montagnes enneigées et vallées verdoyantes sous un ciel ensoleillé
Véritable petit paradis alpin, la vallée d'Engadine est menacée elle aussi par le réchauffement climatique. © Florence Santrot

« Ce que nous faisons actuellement avec ce système, c’est aider un peu la nature : nous retirons davantage de chaleur du sol. Il est donc plus froid qu’il ne le serait naturellement, ce qui permet au pergélisol de survivre à l’été », a précisé Lukas Arenson, ingénieur en géotechnique et pergélisol de la société canadienne BGC Engineering, en charge des travaux. Concrètement, seize thermosiphons ont été plantés sur les hauteurs du Piz Nair, à environ 3 000 mètres d’altitude. Longs de 15 mètres chacun, ils sont ancrés profondément dans le substrat rocheux et reliés par un système de monitoring. Le dispositif est prévu pour durer environ 30 ans.

L’investissement est conséquent : 1,9 million d’euros (1,8 million de francs suisses) pour équiper le Piz Nair. Mais pour les autorités locales comme pour les exploitants, c’est un prix à payer pour protéger la montagne et les infrastructures, notamment la gare d’arrivée du téléphérique, menacée par des glissements de terrain.

Entre science et géo-ingénierie

Ces thermosiphons ne sont pas une première mondiale. On les retrouve déjà dans certaines régions du Canada, de Russie ou même aux États-Unis, en Alaska, pour protéger routes et pipelines posés sur le pergélisol. Mais c’est la première fois qu’ils sont installés en Suisse, en Europe même, à une telle échelle et dans un but explicitement lié au tourisme de montagne.

Cette expérimentation s’inscrit dans un champ plus large : celui de la géo-ingénierie, c’est-à-dire l’usage de technologies pour modifier ou contrôler certains phénomènes climatiques ou géologiques. Une approche souvent controversée, car elle peut donner l’illusion que la technique permettra de compenser nos émissions de gaz à effet de serre, alors qu’elle ne fait que retarder certains effets.

À l’avenir, d’autres stations pourraient être tentées de suivre cet exemple. Car partout dans les Alpes, la fonte du pergélisol se fait sentir : éboulements plus fréquents, glaciers qui reculent, refuges menacés d’effondrement. Des solutions techniques sont testées à petite échelle – bâches géotextiles sur les glaciers, neige artificielle pour maintenir l’albédo… mais aucune n’offre de garantie durable.

Entre adaptation et déni

La question de fond demeure : faut-il continuer à investir dans des infrastructures de montagne coûteuses à maintenir, alors même que le climat change à grande vitesse ? Les thermosiphons de St-Moritz illustrent cette tension entre adaptation locale et impasse globale. D’un côté, ils permettent de sécuriser le court terme. De l’autre, ils entretiennent une certaine forme de déni collectif : croire qu’on peut “congeler” la montagne alors que tout autour d’elle se réchauffe inexorablement. Ce technosolutionnisme repousse aussi d’autant plus de vrais changements de fonds écosystémiques pourtant nécessaires.

Reste que, à St-Moritz, les prochains hivers diront si les thermosiphons tiennent leurs promesses. Et les données récoltées seront précieuses pour la recherche scientifique, car elles permettront de mieux comprendre le comportement du pergélisol sous contrainte.

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