La fonte des glaciers est devenue l’un des marqueurs les plus lisibles du dérèglement climatique. Visible à l’œil nu, mesurable depuis l’espace, irréversible à l’échelle humaine. Si les glaciers des Pyrénées sont ceux qui fondent le plus vite au monde, les Alpes ne sont pas épargnées. Une nouvelle étude internationale, publiée le 15 décembre 2025 dans Nature Climate Change et réalisée sous la supervision de l’école polytechnique suisse ETH Zurich, enfonce le clou : dans les Alpes européennes, le rythme de disparition des glaciers atteindra son maximum dès 2033, dans huit ans. Plus d’une centaine d’entre eux aura alors définitivement disparu.
À l’échelle mondiale, environ 200 000 glaciers subsistent aujourd’hui, mais quelque 750-800 d’entre eux disparaissent déjà chaque année. Ce rythme, loin de se stabiliser, va s’accélérer fortement si les émissions de gaz à effet de serre se poursuivent au niveau actuel. Dans un monde engagé vers + 2,7 °C de réchauffement – trajectoire correspondant aux politiques climatiques actuelles –, les pertes culmineraient à près de 3 000 glaciers par an autour de 2040, avant de se maintenir à ce niveau pendant deux décennies. D’ici la fin du siècle, 80 % des glaciers actuels auront disparu.
Une nouvelle notion : le “peak glacier extinction”
Jusqu’ici, la fonte des glaciers se racontait surtout en mètres d’épaisseur, en gigatonnes de glace ou en millimètres d’élévation du niveau des mers. Des chiffres massifs, abstraits, parfois difficiles à se représenter. La nouvelle étude, dévoilée ce mois-ci, propose un changement de focale : ne plus seulement mesurer la quantité de glace perdue, mais compter les glaciers eux-mêmes.
Les chercheurs introduisent un concept inédit : le peak glacier extinction, le moment où le nombre de glaciers qui disparaissent chaque année atteint son maximum. Un indicateur plus intuitif, mais aussi plus brutal, car chaque glacier disparu est un paysage qui s’efface, un repère culturel qui s’éteint, une ressource locale qui bascule.
À l’échelle mondiale, ce pic est attendu entre 2041 et 2055, selon le niveau de réchauffement. Dans un monde limité à + 1,5 °C, environ 2 000 glaciers disparaîtraient chaque année au pic. Dans un scénario à + 4 °C, ce chiffre grimperait à 4 000 glaciers par an. Une accélération vertigineuse, trois à cinq fois supérieure au rythme actuel. Mais la situation sera encore plus brutale au cœur de l’Europe…
Les Alpes, laboratoire du pire
Pourquoi les Alpes sont-elles en première ligne ? Parce qu’elles abritent majoritairement des glaciers de petite taille, particulièrement sensibles à la hausse des températures. Ici, le pic de disparition ne se situe pas au milieu du siècle, mais bien plus tôt, avant ou autour de 2040. La raison est simple : les Alpes abritent majoritairement des glaciers de petite taille, très sensibles aux hausses de température et à la baisse de l’enneigement. Ces glaciers réagissent vite, fondent vite, disparaissent vite.
L’étude estime que les 3 200 glaciers d’Europe centrale pourraient perdre 87 % de leur masse d’ici 2100, même si le réchauffement mondial est limité à + 1,5 °C. Dans un scénario à + 2,7 °C, la perte grimpe à 97 % (seulement 110 glaciers subsisteraient). Et dans un monde à + 4 °C, l’étude estime qu’il ne resterait qu’une vingtaine de glaciers en Europe centrale d’ici 2100, soit une réduction de 99 % par rapport à aujourd’hui. Autrement dit : même le scénario climatique le plus ambitieux ne permettrait pas de sauver la grande majorité des glaciers alpins. Le point de non-retour a déjà été atteint et dépassé.
Matthias Huss, glaciologue à l’ETH Zurich et co-auteur de l’étude, vit cette disparition au quotidien. Directeur du réseau suisse de surveillance des glaciers, il a récemment déclaré quatre glaciers officiellement “éteints”, s’ajoutant à près de 1 000 glaciers disparus en Suisse en trente ans. “Nous ne modélisons pas seulement la disparition des glaciers à l’échelle globale, nous y sommes confrontés directement dans notre travail quotidien”, explique-t-il.
Les régions montagneuses de basse altitude d’Europe centrale, de l’ouest du Canada et des États-Unis, d’Asie centrale et des parties proches de l’équateur des Andes et des chaînes africaines pourraient perdre plus de la moitié de leurs glaciers avant 2040. Le graphique montre, dans le sens horaire : plus la couleur est foncée, plus la perte est précoce.
Quand un glacier meurt, ce n’est pas qu’une donnée scientifique
Jusqu’ici, la recherche s’est surtout concentrée sur les volumes de glace perdus, notamment en raison de leur contribution à l’élévation du niveau des mers. Cette étude change de focale : elle s’intéresse au nombre de glaciers qui disparaissent, car chaque glacier est un objet singulier, ancré dans un territoire, une économie locale, parfois une spiritualité. “Chaque glacier est lié à un lieu, à une histoire et à des personnes qui ressentent sa disparition, souligne Lander Van Tricht, co-auteur de l’étude. C’est pourquoi nous œuvrons à la fois pour protéger les glaciers restants et pour perpétuer le souvenir de ceux qui ont disparu.”
Dans plusieurs régions du monde, des cérémonies funéraires ont été organisées pour marquer la disparition de glaciers. En 2019, plus de 250 personnes sont ainsi montées au glacier du Pizol, en Suisse, pour lui dire adieu. Des cérémonies similaires ont eu lieu en Islande, au Népal, ou encore en Nouvelle-Zélande. Matthias Huss, glaciologue et co-auteur de l’étude, a fait partie de ceux qui ont participé aux funérailles symboliques du Pizol. Il déclarait à l’époque : “La perte des glaciers dont nous parlons ici est plus qu’une simple préoccupation scientifique. Elle touche vraiment nos cœurs.”
Le scientifique participe d’ailleurs, aux côtés d’Heidi Sevestre notamment, au site Glacier Casualty List. Lancé à l’été 2024, il recense le nom des glaciers disparus et vise à raconter l’histoire de glaciers qui sont en danger critique d’extinction ou qui font déjà partie du passé.
L’eau, le tourisme et l’après-glacier
Au-delà du symbole, les conséquences sont très concrètes. Les glaciers jouent un rôle essentiel de réservoir d’eau, notamment en été, lorsque les précipitations sont faibles. Leur disparition modifie profondément les régimes hydrologiques, accentue les tensions sur l’eau et fragilise certaines pratiques agricoles.
À l’échelle mondiale, près de deux milliards de personnes dépendent de l’eau issue des montagnes pour leur approvisionnement et leur sécurité alimentaire. Dans les Alpes, la question se pose aussi pour le tourisme, notamment les stations de ski qui dépendent encore très largement de glaciers pour garantir l’enneigement ou maintenir certaines activités estivales. Dans bon nombre de ces stations, les revenus tirés de l’activité hivernale représentent encore bien plus de 90 % du chiffre d’affaires touristique annuel. “La fonte d’un petit glacier contribue à peine à la montée des eaux. Mais lorsqu’un glacier disparaît complètement, cela peut avoir un impact considérable sur le tourisme dans une vallée”, explique Lander Van Tricht.
L’étude insiste sur la nécessité d’anticiper l’après-glacier : diversification économique, nouvelles formes de tourisme, adaptation agricole, transformation des usages de l’eau. Dans certains pays, des solutions expérimentales émergent, comme la création de glaciers artificiels pour stocker l’eau hivernale. Des réponses locales, encore marginales, face à un bouleversement systémique.
C’est quoi un glacier artificiel ?
Un glacier artificiel n’est pas une tentative de recréer la montagne d’hier, mais un outil d’adaptation très concret face à la disparition des glaciers naturels. L’idée est simple : imiter leur fonction de réservoir d’eau, pas leur forme ni leur rôle climatique. En hiver, lorsque l’eau est abondante, elle est détournée et gelée volontairement – souvent sous forme de structures coniques appelées ice stupas – afin de fondre lentement au printemps et au début de l’été, au moment où l’agriculture et les villages en ont le plus besoin. Ces dispositifs, low-tech et peu coûteux, permettent de lisser les pénuries d’eau saisonnières dans des régions déjà fortement touchées par le réchauffement.
On trouve ces glaciers artificiels principalement en Asie de haute montagne, là où les petits glaciers disparaissent le plus vite. Ils sont développés au Ladakh (Inde), berceau des ice stupas, mais aussi au Pakistan, au Népal et au Kirghizistan, cité dans l’étude comme territoire d’expérimentation. Leur présence est révélatrice : ils émergent dans des régions rurales, pauvres en infrastructures lourdes, où l’adaptation doit être locale et immédiate. Dans les Alpes européennes, en revanche, ils restent quasi inexistants : la gestion de l’eau repose encore sur les barrages, les retenues et les réseaux hydrauliques – pour l’instant.
Le pic n’est pas une fatalité… mais un avertissement
Contrairement à ce que pourrait suggérer l’idée de “pic”, il ne s’agit pas d’un point final. Après le maximum de disparitions annuelles, le rythme baisse, non pas parce que la situation s’améliore, mais parce que la plupart des glaciers vulnérables ont déjà disparu.
L’étude est claire : les choix climatiques des prochaines années feront la différence. Limiter le réchauffement à + 1,5 °C pourrait plus que doubler le nombre de glaciers encore présents en 2100 par rapport à une trajectoire à + 2,7 °C. À l’inverse, un monde à + 4 °C conduirait à la quasi-disparition des glaciers dans de nombreuses régions.
Dans les Alpes, le calendrier est serré. Le temps long de la glace s’est brutalement contracté. Ce qui se joue désormais n’est plus seulement de sauver des glaciers, mais de préparer les territoires à leur disparition annoncée, sans détour ni illusion. Car si le pic de disparition approche, une chose est certaine : il ne s’agit pas d’un phénomène naturel, mais du résultat direct de décisions humaines prises aujourd’hui.