En moins d’un an, sa vie a changé. Désormais, dans les rues de Chamonix où il habite, on reconnait Jean Rouaux. La faute aux réseaux sociaux, aux vidéos postées sur son compte Instagram, @Jean_Registre_, tout au long de son périple à vélo, de Chamonix à Katmandou, et au documentaire qui le retrace, Far Enough, dévoilé au Chamonix Film festival en juin dernier.
Une aventure extraordinairement inspirante pour toute une génération d’alpinistes, grimpeurs et autres athlètes, soucieux de ne pas accroître par leur pratique sportive l’impact des émissions de gaz à effet de serre sur les écosystèmes, de ne pas participer à la dégradation de leurs terrains de jeu – des glaciers aux rivières, des océans aux parois rocheuses.
Une odyssée à vélo pour gravir une montagne, l’Ama Dablam
En août 2024, à 22 ans, le jeune moniteur d’escalade, alpiniste en devenir qui rêvait des montagnes himalayennes, est parti, du pas de sa porte – la petite église de Chamonix – , pour rallier en deux roues la capitale népalaise, et aller gravir l’Ama Dablam, sublime montagne du Népal (6812m), face à l’Everest. Soit 58 jours de vélo, 14 pays traversés, 11 600 km parcourus à raison d’une moyenne de 200 km par jour, et 81 000 m de dénivelé positif – l’équivalent de dix fois l’Everest. Le tout, suivis de douze jours de trek.
Une aventure aussi bas carbone que possible, accomplie grâce au soutien de Simond, l’entreprise chamoniarde de matériel d’alpinisme, enthousiasmée par sa démarche et qui l’a depuis engagé dans son team athlètes. Un voyage en solo, car “dans une aventure aussi prenante physiquement, c’est plus facile pour gérer les émotions, les décisions, la peur, la fatigue”, et en mode ultra light : “moins de 30 litres au total sur mon Gravel, un duvet, une tente, quelques vêtements pour le froid, mais pas de réchaud, j’aurais été trop fatigué le soir pour cuisiner”, explique-t-il à WE DEMAIN. Un téléphone et une GoPro aussi, pour documenter son équipée et rapporter les rushs du documentaire.
Éloge de la lenteur
Bas carbone, no plane, c’est une évidence pour ce jeune montagnard, témoin direct de la pollution dans la vallée de l’Arve et de la fonte des glaciers sous les coups de boutoir du changement climatique. Même si sa motivation la plus intime dans cette approche des sommets, c’est “la quête de la simplicité, de la lenteur, d’un autre rapport au temps, comme à l’époque des pionniers de l’Himalaya où l’on mettait des mois pour accéder au pied de la montagne”.
Pour ce garçon tout à la fois audacieux et posé, humble et pétillant, direct et attentif, “le vélo n’est pas une fin en soi, ni un sport, mais le moyen idéal d’approcher la montagne. C'est dur, ça fait mal aux fesses, aux jambes, au dos. Quand il pleut, tu es trempé. Quand il y a du vent de face, tu n’avances plus. Et puis parfois, comme en Inde, alors que tu es en plein effort, tu baignes dans la pollution automobile, les odeurs de déjections et de décharges… Mais chaque effort est tellement gratifiant !”
Un banc d’essai d’un tourisme à l’empreinte carbone minimale
Le deux-roues facilite aussi les échanges : “Tu es accessible, la plupart des gens souriaient en me voyant ! Et voyager en mode dépouillé, ça t'ouvre au monde, tu as envie de parler aux gens que tu croises. Au Pakistan, des scooters restaient à rouler à côté de moi et on discutait pendant quelques kilomètres. Au Kazakhstan, où la voiture est reine et l'essence peu chère, on m’a donné de l’argent, on me prenait pour un mendiant !” Et parfois, quand la conversation s’avère impossible faute de langue commune, “un thé, un sourire suffisent” pour être bien.
Solide, dans sa tête comme sur ses jambes, Jean Rouaux est trop lucide pour se laisser enfermer dans le rôle du sportif environnementalement exemplaire. Il a conçu son voyage comme un banc d’essai d’un tourisme à l’empreinte carbone minimale mais il considère avoir “échoué à respecter [ses] objectifs.”
Entre éthique et imprévus
Premier “raté”, dit-il : “la gestion de l’autonomie qui n’a été que partielle : pour ne pas m’alourdir, j’avais confié mon matériel d’alpinisme à un copain qui partait en expé à Katmandou.” Deuxième “échec” : “J’étais en Turquie quand j’ai appris que mon visa pour l’Iran avait été annulé pour des raisons géopolitiques. J’ai dû prendre un avion, de la Géorgie jusqu’au Kazakhstan, soit 400 km au-dessus de la Mer Caspienne.” Enfin et surtout, “je suis rentré de Katmandou en avion.”
Le voyage retour en vélo était exclu d’emblée : “Déjà pour l’aller, obtenir tous les visas, notamment pour le Pakistan, l’Inde la Chine, c’est compliqué, alors pour le retour, c’est impossible sauf à négocier longuement en amont des accords particuliers.” Mais la sévère intoxication alimentaire et la bactérie non identifiée qui l’ont terrassé au bout de quelques jours de trek, et de 48 heures sous perfusion à Namche Bazar (3 440 m d’altitude), l’a contraint à renoncer, d’abord à l’ascension de l’Ama Dablam, puis au voyage de retour en train.
Un documentaire, Far Enough, pour raconter la beauté et les failles de l’aventure
De cette aventure hors norme, le documentaire Far Enough restitue toute la palette. Les étapes pittoresques d’abord : la soif intenable en Italie sous la canicule, les camions frôlant sa roue en Bulgarie sur des routes défoncées, le vent de face qui le cloue à l’asphalte dans le désert en Asie centrale. Les instants de grâce ensuite : 300 kilomètres à pédaler seul à 4000 mètres d’altitude, au cœur de l’immensité minérale rouge et ocre des massifs du Pamir et du Karakoram, avec à l’horizon les géants enneigés. Et puis les coups durs, comme en Chine, quand les autorités l’arrêtent et l’obligent à prendre le bus. De ce voyage, Jean Rouaux est revenu allégé d’une douzaine de kilos. Mais surtout, il se dit “changé, grandi.”
Une aventure qui l’a renforcé encore dans sa détermination à explorer les montagnes en restant fidèle à son éthique personnelle. La preuve : trois mois à peine après son retour du Népal, en janvier 2025, il est reparti à vélo de Chamonix jusqu’au cercle arctique en Norvège. Avec cette fois tout son matériel – skis de randonnée, chaussures et bâtons fixés sur son cadre – et un voyage de retour effectué en train…
Ne pas donner de leçon, mais ouvrir des portes
Fier que ces voyages au long-cours incitent d’autres grimpeurs, alpinistes et sportifs à adopter le vélo - la preuve avec les centaines de messages et demandes de conseils reçus -, Jean Rouaux ne veut pas pour autant se poser en modèle, bien conscient que “voyager en vélo, sans prendre l’avion, ce n'est ni accessible ni possible pour tout le monde. Quant à aller à l’autre bout du monde en deux roues, qui a le temps de faire ça ?”
Mais il espère “soulever les bonnes questions, ouvrir des portes. Parce qu’on est dans un moment où on a vraiment besoin de solutions.”
Far Enough, une aventure de Jean Rouaux dans un film de Julien Carot, produit par L’Endroit en partenariat avec Simond, 27 min 30, 2025.