Nous consultons des cartes en permanence. Pour nous déplacer, rencontrer des proches, récupérer un colis, éviter un embouteillage, choisir un restaurant ou localiser un hôpital. Elles sont partout, intégrées à nos téléphones, nos voitures, nos écrans. Et pourtant, jamais la carte n’a semblé aussi invisible. Comme si elle allait de soi. Comme si elle était neutre. C’est précisément ce paradoxe que veut mettre en lumière le Jour de la Carte, dont la première édition se tient ce mercredi 4 février 2026, à l’initiative de La République des Cartes.
Une journée nationale, décentralisée et participative, pensée sur le modèle de la Fête de la Ccience ou de la Fête de la Musique, avec une centaine d’événements organisés simultanément en France et à l’international. Derrière cette mobilisation inédite, une conviction simple : la carte est un outil de pouvoir. Elle structure notre regard, hiérarchise les informations, rend visibles certains phénomènes et en invisibilise d’autres. Autrement dit, elle ne se contente pas de décrire le monde : elle contribue à le fabriquer.
Une carte n’est jamais neutre
“La carte, c'est quelque chose d’assez invisible, c'est-à-dire qu'on l'a tout le temps sous le nez et on ne se rend pas compte qu'elle nous influence, qu'elle nous détermine.” Le constat, formulé par Sébastien Soriano, Directeur Général de l'IGN, résume l’ambition du projet. À l’heure où une grande partie de nos représentations territoriales dépend d’outils numériques globaux, souvent conçus hors d’Europe, la question de la souveraineté cartographique devient centrale.
Changer un nom sur une carte, déplacer une frontière, privilégier un itinéraire plutôt qu’un autre : ces choix, en apparence anodins, produisent des effets très concrets sur les usages, les décisions publiques et les imaginaires collectifs. La carte agit comme un filtre. Elle simplifie le réel, mais en le simplifiant, elle oriente aussi l’action. “Dans L'heure des prédateurs, de Giuliano da Empoli, le livre se conclut par un échange avec un maire d’un petit village qui explique qu'à cause de Waze, il ne peut plus contrôler la circulation sur son territoire parce qu'il n'a pas la main sur cet outil”, rappelle Sébastien Soriano
Le Jour de la Carte part de là : rendre perceptible cette dimension politique et culturelle de la cartographie, sans posture technophobe ni nostalgie du papier. L’enjeu n’est pas de rejeter les outils existants, mais de redonner aux citoyens les moyens de comprendre comment les cartes sont fabriquées, par qui, et dans quel cadre.
Faire démocratie par la cartographie
La République des Cartes s’est constituée autour d’une idée forte : on ne débat correctement que de ce que l’on comprend. Or, face à des enjeux aussi complexes que le changement climatique, l’aménagement du territoire ou la gestion des ressources, la carte reste l’un des rares outils capables de relier données, territoires et récits.
C’est pourquoi la coalition rassemble des acteurs aux profils très différents : institutions publiques, acteurs du numérique, monde de la recherche, urbanistes, designers, médias. Parmi eux figurent notamment IGN, la Banque des territoires, Leonard et La Fabrique de la Cité (groupe Vinci), mais aussi OVHCloud ou Ubisoft.
Cette diversité n’est pas un décor : elle reflète la volonté de faire de la carte un bien commun, à la croisée des usages citoyens, scientifiques, culturels et industriels. Une manière aussi de sortir la cartographie de son entre-soi technique pour la replacer au cœur du débat démocratique.
Le Jour de la Carte : des ateliers pour se réapproprier les territoires
Concrètement, le Jour de la Carte se décline en une multitude de formats : ateliers participatifs, expositions, tables rondes, parcours urbains, dispositifs artistiques, débats publics. Tous ont en commun une approche pédagogique et accessible, pensée pour des publics très larges.
L’un des dispositifs phares, intitulé “Les cartes qu’il nous faut”, invite les participants à imaginer collectivement de nouvelles représentations : cartes de l’accès aux soins, des continuités écologiques, des dépendances territoriales ou encore des temporalités du changement climatique. Des cartes qui ne cherchent pas la perfection graphique, mais qui posent de bonnes questions.
Ces productions viendront nourrir une collection ouverte et accessible en ligne, conçue pour circuler, être exposée, discutée, critiquée. Car l’objectif n’est pas seulement de montrer, mais de provoquer le débat : que choisit-on de représenter ? À quelle échelle ? Et pour servir quelles décisions ?
Réapprendre à habiter les lieux
Pour les différents acteurs de La République des Cartes, une idée revient avec insistance : nous avons perdu une partie de notre “conscience des lieux”. Nous vivons dans des territoires que nous connaissons mal, traversés par des flux que nous ne percevons plus. La carte peut devenir un levier pour reconnecter les habitants à leur environnement immédiat. Encore faut-il que nous ne la regardions pas que par le prisme de notre écran de smartphone pour aller d’un point A à un point B. Il faut dézoomer notre regard sur les cartes. Prendre du recul… et de réellement les regarder.
En faisant “atterrir” les grands enjeux globaux à l’échelle locale, elle permet de sortir d’un débat public souvent abstrait et polarisé. À l’échelle d’un bassin de vie, d’un quartier ou d’un paysage, les désaccords se recomposent, les arbitrages deviennent plus concrets, les leviers d’action plus lisibles.
Cartographie et écologie vont de paire
C’est aussi là que la cartographie rejoint l’écologie : représenter les sols, l’eau, la biodiversité, les continuités invisibles entre forêt et littoral, c’est rappeler que les territoires sont des systèmes vivants, traversés de relations souvent oubliées par les cartes classiques.
Damien Deville, docteur en géographie et aménagement du territoire, prend exemple d’une carte de la Bretagne un peu atypique : “C'est une carte qui renoue avec un grand enseignement de la géographie culturelle, qui est que la forêt est l'amante de la mer. C'est un concept qui a été mis en place par un chercheur japonais [Hatakeyama Shigeatsu, NDLR], qui montrait que les ressources du littoral, en l'occurrence la sardine en Bretagne, dépendaient en grande partie de l'humus des forêts dégradées, charriées par les rivières et les fleuves.”
Une journée, mais un mouvement de fond
Le Jour de la Carte n’a pas vocation à rester un événement ponctuel. Il s’inscrit dans une démarche de long terme : animer tout au long de l’année des rencontres, des ateliers, des ressources pédagogiques, et faire émerger des alternatives cartographiques européennes, ouvertes et souveraines.
Cette journée du 4 février agit comme un déclencheur. Un moment de visibilité pour une cause discrète mais stratégique : reprendre la main sur nos représentations du monde, à l’heure où celles-ci conditionnent de plus en plus nos choix collectifs. Dans un paysage saturé de données, la carte rappelle une chose essentielle : voir, c’est déjà décider. Et décider ensemble commence souvent par apprendre à regarder autrement.