À leur université d’automne, début novembre, le message a claqué sans détour : en 2026, les quartiers veulent enfin compter. Plus question d’observer les municipales depuis les marges. L’Assemblée des quartiers (AQP) entend peser dans les campagnes comme dans les futurs exécutifs municipaux. Née en 2024, l’AQP réunit des militants et des collectifs engagés contre les violences policières, les discriminations et les inégalités territoriales.
Parmi ses figures : Youcef Brakni (Comité Adama), Zouina Meddour, Salah Amokrane (Tactikollectif, Toulouse) ou encore Mohamed Mechmache, porte-parole de Pas Sans Nous. Et le ton est donné : pas question d’être là pour décorer une liste ou servir de caution à la gauche. Ce “syndicat des quartiers” veut faire entendre ses priorités et installer des élus là où se prennent les décisions, pas dans les délégations périphériques.
L’objectif : peser dans les exécutifs municipaux
Pour le sociologue Samir Hadj Belgacem, maître de conférences à l’université Jean-Monnet, l’enjeu est clair : “Il s’agit d’intégrer les exécutifs locaux dans des positions d’adjoints ou à des postes décisionnaires, pas dans les délégation ‘classiques’ où les acteurs des quartiers sont souvent cantonnés, comme le sport ou la jeunesse. On ne veut pas que cette histoire-là se répète.” L’histoire ? Celle d’un mariage politique houleux avec la gauche, de promesses électorales non tenues et d’un sentiment d’abandon qui alimente une abstention massive dans les quartiers.
Densément peuplés, ces territoires comptent pourtant moins d’électeurs. “En moyenne, 40 % des habitants ont moins de 18 ans et donc n’ont pas le droit de vote, mais cela ne les empêche pas de rencontrer des difficultés avec les institutions de l’État, comme l’école, la police ou la justice”, poursuit Samir Hadj Belgacem. À cela s’ajoute la diversité des nationalités : les étrangers hors UE ne peuvent pas voter. “Ces quartiers sont désavantagés dans le jeu électoral et leurs problématiques ne sont pas représentées à hauteur du nombre d’habitants.”
Maintenir une liste autonome ou sceller des alliances à gauche, chacun sa stratégie locale
Ces territoires ne sont pourtant pas des déserts politiques. Dès 1989 à Vaulx-en-Velin, puis en 1995 au Blanc-Mesnil, des listes indépendantes avaient émergé, et certaines avaient obtenu des résultats significatifs. À l’instar de la liste Motivé-e-s menée en 2001 par Salah Amokrane, qui avait obtenu plus de 12 % des voix à Toulouse et gagné un siège dans l’opposition.
Pour 2026, des candidats issus de l’AQP se déclarent déjà à Toulouse, Montpellier, Bagnolet ou encore Roubaix. Les prochaines semaines seront décisives : faut-il maintenir des listes autonomes face aux partis de gauche, ou sceller des alliances ?
À Toulouse, l’Assemblée des quartiers s’est unie au député insoumis François Piquemal. À Montpellier, une alliance avec les Écologistes a été conclue. “Pour l’instant, il y a des alliances avec LFI et EELV, voire le PC, mais pas avec le PS ou Place Publique – pour leur position sur la Palestine, la sécurité ou encore le racisme et les discriminations”, observe Samir Hadj Belgacem. Et de rappeler que “le risque de bascule à droite ou à l’extrême droite est réel”, avec des conséquences directes sur la vie quotidienne des habitants.
Une académie des quartiers pour structurer les compétences
En parallèle des débats stratégiques, les membres de l’AQP travaillent sur un projet de formation : une sorte d’académie des quartiers où seraient dispensés des modules sur l’organisation collective, l’antiracisme, l’éducation aux médias ou encore l’histoire des luttes.
“Les mobilisations des quartiers ne sont ni connues ni reconnues, qu’il s’agisse de la Marche pour l’Égalité en 1983 ou des révoltes de 2005, rappelle Samir Hadj Belgacem. Il existe une diversité d’acteurs et d’associations qui n’ont pas attendu que les partis leur tendent la main pour jouer un rôle important et obtenir des avancées.”
La parité sociale pour lever le plafond de verre électoral ?
Un autre collectif, Démocratiser la politique, rassemblant acteurs des quartiers populaires, habitants des ruralités, élus et chercheurs, défend lui l’inscription de la parité sociale pour renforcer la représentativité sociale en politique. Dans leur rapport “Tous les mêmes ?”, publié en septembre, ils analysent les données électorales du ministère de l’Intérieur depuis 2002 : “2,7 millions de personnes ont candidaté à une élection ces vingt dernières années, 31 % appartenant aux classes populaires et 27 % aux classes moyennes”. Une preuve que l’engagement politique ne manque pas.
Mais faute de moyens – temps, argent, réseaux – seule une minorité parvient à franchir les portes des assemblées. Résultat : une sous-représentation massive des classes populaires au profit des classes supérieures. Et les municipales ne font pas exception.
Le sociologue Kevin Vacher, membre du collectif, parle même d’”une gentrification de la vie politique locale jusqu’aux territoires les plus ruraux”. Si la parité sociale apparaît comme un levier crédible pour mieux refléter la diversité sociale du pays, elle s’inscrit dans un temps long, à l’image de la parité de genre instaurée en 1999 et toujours en quête d’une pleine application.