Pendant que la planète tech se débat avec la facture énergétique des ChatGPT, Copilot, Claude & co et les gigawatts engloutis par des data centers qui émergent un peu partout, une entreprise genevoise a décidé de retourner le problème. Et si la chaleur produite par les serveurs qui font tourner une intelligence artificielle servait, tout simplement, à chauffer les logements d'à côté ? C'est l'idée derrière Euria, l'assistant IA grand public qu'Infomaniak a déployé en décembre dernier. Un nom qui sonne comme un prénom mais qui cache un acronyme militant : Éthique, Universelle, Responsable, Indépendante, Autonome.
La Suisse, longtemps spectatrice de la course à l'IA, est entrée dans la bataille tous azimuts en 2025. Apertus, développé par les écoles polytechniques de Zurich et Lausanne, a posé les bases d'un modèle public et ouvert à l'automne. Proton a lancé Lumo, Swisscom son outil myAI. Euria arrive une nouvelle pièce grand public de ce puzzle helvétique, avec une ambition assumée : être l'anti-ChatGPT européen, et accessoirement, le seul assistant IA dont l'usage améliore le bilan carbone d'un quartier.
Pas un nouveau modèle, mais un orchestrateur
Première précision technique, et elle est de taille : Infomaniak n'a pas entraîné son propre grand modèle de langage. La société genevoise ne dépense pas des centaines de millions pour rivaliser avec GPT-5 ou Claude Opus. Euria est un orchestrateur, qui aiguille chaque requête vers le modèle open source le mieux adapté. Sous le capot, on trouve Qwen3, développé par le chinois Alibaba, pour le texte ; Mistral, le fleuron français, pour le traitement d'images ; et Whisper, paradoxalement signé OpenAI, pour la transcription audio. Le tout exécuté exclusivement sur les serveurs d'Infomaniak en Suisse. Les données ne partent donc pas aux quatre coins de la planète mais ce choix interroge forcément le récit de la souveraineté.
Si l'hébergement est bien totalement suisse, la recette, elle, l’est beaucoup moins. Mais c'est précisément l'angle pragmatique qui distingue Euria d'autres tentatives européennes plus pures et moins fonctionnelles : Infomaniak prend ce qui existe de meilleur en open source, le fait tourner chez lui, et garantit que rien n'en sort. Marc Oehler, le CEO, s’en esxplique dans un communiqué : “Euria a été conçue pour que la confidentialité soit une réalité, pas une promesse marketing. Les données ne quittent jamais nos data centers en Suisse et ne servent qu’à rendre le service demandé par l’utilisateur.”
Côté empreinte carbone, Thomas Jacobsen, responsable communication de l'entreprise, précise auprès du média Next.ink : “Dans nos choix technologiques, l’impact écologique joue également un rôle essentiel : nous cherchons systématiquement le meilleur compromis entre performance et consommation de ressources.”
Six mille logements chauffés
Le data center D4, qui fait tourner Euria à Plan-les-Ouates en périphérie genevoise, a été conçu pour ne pas dissiper la chaleur produite par ses serveurs. Toute cette énergie thermique est captée et injectée directement dans le réseau de chauffage urbain géré par les Services Industriels de Genève. À pleine capacité – objectif fixé à 2028 – les infrastructures qui font tourner Euria participent à chauffer quelque 6 000 logements de standard en hiver, fournir 20 000 douches chaudes par jour et éviter la combustion de 3 600 tonnes de CO₂ issues du gaz naturel chaque année.
“Euria démontre qu’une IA peut être puissante tout en étant plus soutenable pour la planète : 100% alimentée par des énergies renouvelables, sans eau gaspillée, toute l’énergie de l’IA profite une seconde fois à la collectivité pour chauffer des foyers”, explique Boris Siegenthaler, le fondateur d'Infomaniak. La formule a quelque chose de presque déconcertant à l'heure où les hyperscalers américains assèchent les nappes phréatiques de l'Oregon ou de l'Arizona. Le data center, par ailleurs, est intégralement alimenté en énergies renouvelables.
L'autre détail qui trahit cette obsession de la sobriété : Euria décide automatiquement si une requête nécessite une recherche en ligne, ou si le modèle peut répondre seul. Chez les concurrents américains, la recherche web est souvent déclenchée par défaut, avec une consommation associée. Or, cette réorientation, si elle est bien maîtrisée, peut avoir des macro-conséquences énergétiques.
Ce que change vraiment : la confidentialité
Pour les utilisateurs sensibles – un médecin qui reformule une note clinique, un avocat qui fait relire un contrat, une entreprise qui rédige un rapport financier – Euria propose un mode éphémère qui efface chaque échange à la fin de la conversation, sans possibilité de récupération, même pour Infomaniak. Aucune donnée ne sert à entraîner les modèles, contrairement aux pratiques par défaut des services américains. Et la Suisse, par sa législation et son refus d'être soumise au Cloud Act, offre une protection juridique que même les data centers européens de Microsoft ou Google ne peuvent garantir.
C'est probablement le vrai différentiel d'Euria face aux mastodontes. Sur la performance brute, Infomaniak reconnaît elle-même viser “un niveau de performance très proche des meilleures intelligences artificielles du marché”. Si Euria n’est pas au niveau d'un GPT-5 sur les tâches les plus complexes, pour 95 % des usages quotidiens (résumer, traduire, rédiger, analyser un PDF, transcrire un audio, décrire une image), Euria fait le job.
Gratuit… ou presque
L'accès est libre, sans compte, sur euria.infomaniak.com et via les applications iOS et Android. La version gratuite plafonne rapidement en nombre de messages quotidiens mais, en ouvrant un compte my kSuite (gratuit lui aussi), on récupère une vraie marge d'usage, plus une adresse mail souveraine et 35 Go de stockage cloud. De quoi peut-être remplacer Gmail et Drive en passant…
Pour qui veut s'en servir intensivement, le forfait my kSuite+ démarre à 20 euros par an. Soit moins de deux euros par mois, quand ChatGPT Plus et Claude Pro facturent mensuellement dix fois plus. L'offre inclut un téraoctet de stockage et l'intégration profonde de l'assistant dans l'écosystème bureautique. Côté entreprises, kSuite Pro propose la suite collaborative complète (mail, drive, visioconférence, messagerie) entièrement hébergée en Suisse, avec Euria comme couche transversale capable de résumer une discussion d'équipe ou de transcrire un message vocal.
Et après ?
Infomaniak prépare déjà la suite : agents autonomes capables d'enchaîner des tâches sans supervision, génération d'images, mémoire persistante entre conversations. L'ambition affichée n'est plus seulement d'offrir un chatbot mais de bâtir l'écosystème productif souverain européen – celui que ni la France ni l'Allemagne n'ont encore réussi à faire émerger malgré les milliards investis dans Mistral ou Aleph Alpha.
Loin de l’histoire de David contre Goliath et d’une ambition de concurrencer frontalement Claude ou ChatGPT, Euria propose autre chose : une IA qui ne ment pas sur son fonctionnement, ne pille pas vos données, et chauffe vos voisins pendant qu'elle réfléchit. À l'échelle d'une génération qui s'interroge sur la soutenabilité du numérique, ce n'est peut-être pas si peu.