En l'an 783 du règne du Second Empereur Galfridus, le Grand-Duché de Farkle a connu une anomalie calendaire singulière : une année entière, sans le moindre mardi. Étrange, non ? Étrange, surtout, que vous n'en ayez jamais entendu parler, alors qu'un article complet, sources à l'appui, documente l'événement avec un sérieux universitaire.
C'est que cet article existe sur Halupedia.com, et nulle part ailleurs : ni le duché, ni l'empereur, ni les mardis évanouis n'ont jamais existé. L'article, lui, oui. Le site qui l’héberge, mis en ligne début mai 2026 et qui a déjà attiré plus de 150 000 visiteurs en quelques jours, ressemble trait pour trait à Wikipédia. Sauf que tout y est faux. Volontairement, frontalement, systématiquement faux.
Pigeons à crête dorée et figures réelles détournées
Le mardi évaporé n'est pas un cas isolé. Une autre entrée vedette du site détaille avec gravité “Le Grand Recensement des Pigeons de 1887”, au cours duquel auraient été comptés un à un tous les pigeons à crête dorée du Royaume-Uni. Une troisième documente un ministère imaginaire chargé d'éditer des “cartes légèrement inexactes”. Tapez le nom d'une figure réelle dans la barre de recherche : Halupedia la retravaillera sans état d'âme. Charlie Kirk, l'activiste conservateur américain, a lui aussi sa fiche, comme dans Wikipédia, mais il est ici promu marchand de textiles de la fin du Moyen Âge, connu pour avoir participé à la célèbre (non) dispute de Whistlewick où il a eu maille à partir avec… Barbara Streisand. Vous l’aurez compris, le moteur ne tient aucun compte du réel : il l'absorbe et le réécrit.
L'illusion fonctionne parce que tout est fait pour qu'elle fonctionne. Le ton reste celui d'une autorité tranquille. Les sources, inventées, citent des chercheurs inexistants publiés dans des revues introuvables. Sous chaque article, on découvre un fil de commentaires, mais eux aussi générés par IA et peuplés de pseudos imaginaires qui débattent gravement de subtilités qui n'ont jamais eu lieu. La supercherie est particulièrement léchée et c’est pour cela que c’est aussi truculent à lire. Un peu à la façon d’un Gorafi ou d’un The Onion mais version Wikipédia.
Une encyclopédie qui s'écrit à mesure qu'on la lit
Techniquement, Halupedia n'a pas été pré-rempli par des contributeurs humains : aucun encyclopédiste obstiné n'a passé ses nuits à rédiger ces fiches saugrenues. Le projet, publié en open source sur GitHub par le développeur polonais Bartłomiej Strama, fonctionne à l'envers d'un site classique : il n'a pas de base de données préalable à consulter. Quand un internaute ouvre une page inédite, le serveur sollicite en direct un grand modèle de langage (Claude pour ne pas le nommer), qui rédige l'article. Celui-ci est ensuite mis en cache sur l'infrastructure Cloudflare, plateforme de stockage, et resservi tel quel aux visiteurs suivants. ”Une encyclopédie infinie et hallucinatoire, résume-t-il dans la description du dépôt. Chaque lien mène à une entrée qui n'existe pas encore – jusqu'à ce que vous cliquiez dessus, moment auquel un LLM prétend qu'elle a toujours existé et l'écrit pour vous.”
Tout lien interne pointe vers une autre page – déjà existante si quelqu'un l'a inaugurée, prête à se matérialiser à la volée sinon, au prochain clic. L'encyclopédie est donc, en théorie, infinie : chaque consultation inédite en agrandit le périmètre.
Le créateur du projet entretient autour de lui une petite communauté d'“éditeurs et conspirateurs” réunis sur un Discord dédié, et appelle aux dons – non pas pour rétribuer des contributeurs, mais pour payer le carburant des modèles qui font tourner le site. Car la plaisanterie a beau être conceptuelle, son coût matériel, lui, est bien réel : chaque article généré mobilise des serveurs, de l'électricité et de l'eau pour refroidir les data centers. L'encyclopédie infinie n'est gratuite que pour l'œil.
Une parodie qui en dit long
Halupedia est drôle, surtout les premières minutes. Puis le malaise s'installe. Car le projet, sous ses airs de blague de geek, vise très juste. Bartłomiej Strama lui-même ne s'en cache pas : il a remercié l'un de ses premiers donateurs en écrivant, mi-sérieux mi-provocateur, “votre contribution à la pollution des données d'entraînement des LLM va sûrement bénéficier à la société !” Sous le canular, une intention assumée : produire, à la chaîne, un texte qui finira tôt ou tard moissonné par les robots d'indexation et versé dans les corpus servant à entraîner les prochains modèles. Le serpent informationnel se mord la queue, et Halupedia en fait un spectacle.
La parodie comporte évidemment ses angles morts. Comme tout outil ouvert au public, le site se voit régulièrement détourné par des internautes qui tentent d'y injecter des thèmes haineux ou racistes – pari heureusement souvent désamorcé par le modèle lui-même, qui préfère partir dans ses propres délires plutôt que de répondre à ces sollicitations. Mais la modération reste un enjeu, et l'on devine que la trajectoire d'Halupedia dépendra largement de la capacité de son créateur à tenir cette ligne.
Bibliothèque de Borges, version 2026
Reste la beauté étrange du geste. Halupedia tient autant du dispositif artistique que de la blague technique. Borges avait imaginé, dans La Bibliothèque de Babel, un univers où coexistaient tous les livres possibles, ceux qui ont du sens et tous les autres. Halupedia, à sa manière minuscule et bricolée, en propose une version contemporaine : non plus une bibliothèque exhaustive, mais une encyclopédie qui devient à mesure qu'on la regarde. Une mémoire collective sans mémoire, où chaque consultation engendre son propre passé. À ceux qui s'inquiètent de voir l'IA réécrire le savoir, Halupedia oppose un miroir grossissant. Et à ceux qui s'en amusent, elle pose à voix basse une question moins légère : comment continuerons-nous à distinguer ce qui a eu lieu de ce qui n'a fait que paraître ?