Téléphone avec applications de transport devant une ville illuminée au crépuscule, tour en arrière-plan.

Pourquoi (et comment) la Corée du Sud résiste aux géants américains du numérique

À Séoul, le téléphone ne ressemble pas tout à fait à celui d’un Français. Pour écrire à ses proches, le réflexe n’est pas WhatsApp mais KakaoTalk. Pour chercher une adresse, Naver Map et KakaoMap restent incontournables. Pour appeler un taxi, Kakao T. Pour commander son dîner, Baemin ou Coupang Eats plutôt que Deliveroo et Uber Eats. Et pour faire ses courses en ligne, Coupang ou Naver Shopping prennent la place qu’occupe Amazon dans de nombreux pays occidentaux. Une grande partie des gestes numériques du quotidien passe encore par des entreprises nées en Corée du Sud.

Le contraste avec la France est frappant. La Corée du Sud n’a pourtant pas construit un Internet fermé comme la Chine de Xi Jingping a pu le faire : Google, Meta, Apple ou Uber y sont bien présents. Elle a simplement réussi à faire émerger assez tôt des champions locaux suffisamment puissants pour s’imposer sur plusieurs usages de masse. Une forme de souveraineté numérique par l’usage, sinon toujours par le capital.

Kakao, le couteau suisse du quotidien

Écran de smartphone affichant le logo Kakao avec un personnage cartoon sur fond jaune.
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Le meilleur symbole de cette exception s’appelle KakaoTalk. Lancée dès mars 2010, l’application a accompagné l’explosion du smartphone. En décembre de la même année, alors que la Corée du Sud ne comptait que 7,1 millions d’utilisateurs de smartphones, KakaoTalk revendiquait déjà 5 millions d’utilisateurs actifs. Un plébiscite. En avril 2011, elle franchissait les 10 millions d’inscrits. Son arme initiale paraît presque banale aujourd’hui : des messages gratuits, alors que les SMS étaient encore facturés, auxquels s’ajoutait notamment le chat de groupe.

Mais Kakao ne s’est pas arrêtée à la conversation grâce à la vision de son fondateur, Kim Beom Soo. La messagerie est devenue la porte d’entrée vers une galaxie de services : paiement avec Kakao Pay, banque avec KakaoBank, taxi avec Kakao T, cadeaux, commerce, contenus… Kakao T détient aujourd’hui au moins 90 % du marché coréen de la réservation de taxis, selon les données citées par l’OCDE. Le réseau a fait le reste : quand presque tout le monde possède déjà KakaoTalk, installer un concurrent devient beaucoup moins évident. Un empire est né… et a su résister au fil des ans. le groupe possède aujourd’hui plus de 150 filiales, c’est davantage que Samsung. Et la capitalisation boursière de Kakao Corp d’environ 10 milliards d'euros actuellement. Sa filiale Kakao Mobility a même fait, le 2 juillet dernier, une demande d’introduction en Bourse aux États-Unis.

Naver, le Google qui a grandi avant Google

Application Naver Map ouverte sur un smartphone affichant l'option d'installation.
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Même histoire avec Naver. Fondé en 1999, le portail s’est développé dans un Web où les contenus en coréen étaient encore rares. Plutôt que de se contenter d’indexer Internet, l’entreprise a progressivement construit son propre écosystème : moteur de recherche, blogs, communautés avec Naver Café, questions-réponses avec Knowledge iN, actualités, shopping, cartes… En tissant sa toile, Naver en sorte que l’internaute reste dans son écosystème pour une bonne partie de sa vie en ligne.Impossible de ne pas faire le parallèle avec la stratégie de Google.

Ce choix a créé un avantage cumulatif. Les internautes venaient parce que les contenus locaux étaient là ; les commerçants, médias et créateurs les rejoignaient parce que les internautes étaient là. Vingt-cinq ans plus tard, cet effet de réseau reste puissant. En juillet 2026, l’application Google a certes dépassé pour la première fois celle de Naver en nombre d’utilisateurs mensuels de ses applications en Corée du Sud, avec 47,02 millions contre 46,85 millions. Mais Naver conserve encore, selon InternetTrend, près de 65 % de la recherche traditionnelle au premier semestre 2026. Mais cela montre néanmoins que l’exception coréenne n’est pas acquise pour toujours.

Une souveraineté bâtie avant les applications

Drapeau de la Corée du Sud avec un câble Ethernet bleu symbolisant la connectivité internet.
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Si ces entreprises ont pu atteindre une telle taille, c’est aussi parce qu’elles ont trouvé un terrain extraordinairement favorable. Dès 1995, le gouvernement sud-coréen fait du haut débit une priorité nationale. Il investit dans les infrastructures, accorde des prêts aux opérateurs et favorise la concurrence entre réseaux. Entre 1995 et 2005, environ 900 millions de dollars d’investissements publics pour créer des infrastructures qui permettaient la création d’un réseau internet haut-débit dans le pays. Le gouvernement a ainsi contribué à déclencher 32,6 milliards de dollars d’investissements privés, selon un rapport la Banque mondiale.

“En 2000, l’État sud-coréen a lancé un projet d'éducation au web pour dix millions de personnes, visant à dispenser une formation aux compétences informatiques de base à l'ensemble des citoyens. Outre ces actions de formation et de sensibilisation, le giouvernement a activement encouragé l'incubation d'entreprises issues du commerce électronique ainsi que la création de services administratifs en ligne. Ces politiques et programmes ont entraîné une explosion de la demande”, peut-on lire.

Le pays prend alors plusieurs années d’avance. En 2001, il affiche déjà 13,9 abonnements haut débit pour 100 habitants, très loin devant la plupart des autres pays de l’OCDE. Ainsi, la France comptait environ 1,2 abonnement haut débit pour 100 habitants à cette époque. Quand Naver, Kakao ou les pionniers du jeu vidéo en ligne arrivent, ils disposent donc déjà d’une population très connectée, équipée, relativement formée et donc demandeuse de nouveaux services.

L’État n’a pas toujours déroulé le tapis rouge à Google

Carte de la Corée du Sud avec villes principales et régions environnantes visibles.
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Pendant de nombreuses années, la cartographie de la Corée du Sud était très dégradée sur Google Maps.

La Corée du Sud ne s’est pas contentée de créer un marché. Elle a aussi parfois protégé certaines infrastructures stratégiques. L’exemple le plus spectaculaire est celui des cartes. Pendant près de vingt ans, le gouvernement a refusé à Google l’autorisation d’exporter vers ses serveurs étrangers les données cartographiques coréennes de haute précision, officiellement pour des motifs de sécurité liés notamment aux installations militaires et au conflit latent avec la Corée du Nord. Google Maps est donc resté nettement moins performant pour la navigation que Naver Map ou KakaoMap.

Cette barrière vient seulement de commencer à tomber. Le 27 février 2026, Séoul a finalement autorisé – sous conditions – l’exportation de cartes au 1:5 000e, après avoir rejeté des demandes similaires en 2007 et 2016. Le futur Google Maps coréen pourrait rebattre les cartes. Mais l’épisode rappelle une différence importante avec l’approche européenne : la Corée n’a jamais considéré comme allant de soi qu’un acteur étranger puisse accéder dans les mêmes conditions à toutes les données stratégiques du pays.

Les services publics nourrissent aussi l’écosystème local

Autre ingrédient moins visible : l’administration coréenne s’appuie elle-même sur les acteurs privés. L’OCDE relève, dans un rapport d’octobre 2025 sur la digitalisation du gouvernement de la Corée du Sud, que les citoyens peuvent désormais employer des solutions privées d’identification pour accéder à des services publics, tandis que les pouvoirs publics recourent à des plateformes privées pour l’authentification ou le paiement. La politique menée dans le cloud s’appuie également sur des fournisseurs certifiés, parmi lesquels des acteurs domestiques.

Le résultat est un cercle qui s’auto-entretient. Les services locaux gagnent des utilisateurs, deviennent des infrastructures du quotidien, puis accueillent de nouveaux services publics ou privés qui renforcent encore leur utilité… et la capacité à investir dans de nouveaux services. La souveraineté ne consiste alors plus seulement à posséder un moteur de recherche national : elle tient à la capacité à conserver suffisamment de points de passage pour qu’un écosystème entier puisse se développer autour d’eux.

Pas vraiment un paradis numérique… et une ombre américaine qui plane toujours

Service de livraison rapide en 30 minutes, illustration de scooter et logo Uber Eats.
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Le leader coréen de la livraison de repas est récemment entré dans le giron de l'américain Uber.

Il faut toutefois se garder d’idéaliser le modèle. La Corée du Sud a parfois remplacé les monopoles américains par ses propres géants. En 2023, l’autorité de la concurrence a sanctionné Kakao Mobility pour avoir favorisé, dans son algorithme, les taxis affiliés à son propre réseau. Grâce à cette manoeuvre monopolistique, 2019 et 2021, l’application Kakao T est ainsi passé de 92,9 à 94,46 % du marché général de la réservation de taxis.

La souveraineté capitalistique est également imparfaite. Baemin, numéro un historique de la livraison de repas, reste contrôlé par l’allemand Delivery Hero, mais ce dernier est passé sous la coupe de Uber fin juillet dernier. Quant à Coupang, l’entreprise est aujourd’hui enregistrée dans le Delaware, basée aux États-Unis et cotée à New York. Et les plateformes américaines reviennent par d’autres portes : YouTube est omniprésent, Google progresse, tandis qu’Apple et Google contrôlent plus que jamais les deux grands systèmes d’exploitation mobiles.

Ce que la France peut en retenir

Ville numérique futuriste avec données et codes surimposés, créant un effet technologique immersif.
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La première leçon est presque frustrante : la Corée a commencé tôt. Elle n’a pas lancé en catastrophe un "Google coréen" une fois Google devenu incontournable. Elle a construit des réseaux, formé sa population et fait grandir ses entreprises au moment même où Internet prenait forme. Les effets de réseau accumulés depuis vingt-cinq ans sont aujourd’hui très difficiles à reproduire.

Mais tout n’est pas perdu pour l’Europe. Le modèle coréen suggère qu’une souveraineté numérique efficace se construit peut-être moins en tentant de cloner WhatsApp, Uber ou Google qu’en choisissant quelques briques stratégiques : identité numérique, paiement, cloud, cartographie, données publiques, IA, santé ou services administratifs. La commande publique, les normes, les règles d’accès aux données ou encore les API peuvent ensuite servir de levier pour faire grandir un écosystème local.

La seconde leçon est plus politique. La Corée du Sud a accepté de fixer des conditions à des géants étrangers lorsqu’elle estimait certaines données ou infrastructures stratégiques. Sans copier ses restrictions, l’Europe pourrait davantage se demander ce qu’elle veut réellement conserver sous son contrôle, plutôt que de considérer que l’ouverture maximale du marché constitue nécessairement la meilleure solution.

L’expérience coréenne montre en tout cas que la souveraineté numérique ne naît ni d’un slogan ni d’une application miracle. Elle se bâtit sur la durée, en combinant infrastructures, usages, entreprises et puissance publique. Et surtout avant qu’un acteur étranger ne soit devenu si indispensable qu’il soit pratiquement impossible de s’en passer.

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