Ouvrir une carte en ligne est devenu aussi banal que consulter la météo. On cherche une adresse, un itinéraire, le temps de trajet jusqu’à une gare ou la route la plus rapide pour éviter les bouchons. La carte numérique s’est glissée dans nos gestes les plus quotidiens. Au point qu’on ne se demande presque plus qui la fabrique, qui la met à jour, qui choisit les informations mises en avant… ni ce que deviennent nos recherches et nos déplacements.
C’est pourtant là que se joue une partie discrète, mais stratégique, de notre souveraineté numérique. Car les cartes ne servent pas seulement à se déplacer. Elles décrivent un territoire, ses routes, ses forêts, ses sols, ses risques, ses infrastructures, ses littoraux, ses reliefs. À l’heure du dérèglement climatique, de l’artificialisation des sols et des tensions sur les ressources, cette connaissance n’a rien d’anecdotique.
Un besoin de cartes publiques
L’IGN inaugure ce 25 juin 2026 cartes.gouv.fr, présenté comme le service public des cartes et données du territoire. Le site doit progressivement succéder au Géoportail, qui fermera ses portes en septembre prochain, tout en réunissant des services auparavant dispersés entre plusieurs plateformes : geoportail.gouv.fr, geoservices.ign.fr, macarte.ign.fr ou encore espacecollaboratif.ign.fr.
Ce lancement arrive dans un contexte favorable. Selon un sondage Ipsos BVA réalisé pour l’IGN auprès d’un échantillon représentatif de 1 000 personnes, 87 % des Français jugent indispensable ou important que l’État développe, possède et gère des outils publics de cartographie indépendants des grandes plateformes étrangères. Plus de huit Français sur dix se disent même prêts à modifier leurs habitudes pour privilégier un outil de cartographie souverain, développé par les services publics français.
Le sondage dit aussi quelque chose de notre malaise numérique. 69 % des Français savent que les applications de cartographie stockent leurs données de déplacement et leurs habitudes de navigation. Et 56 % déclarent que cela les dérange. La carte n’est donc plus seulement un outil pratique. Elle devient aussi un sujet de confiance.
Bien plus qu’un GPS
“On ne va pas jusqu’à vouloir remplacer Google Maps ni se construire complètement en concurrence”, précise Jonathan Renaud, responsable produit Géoplateforme et cartes.gouv.fr à l’IGN. Les plateformes privées restent très puissantes pour trouver un commerce, consulter des horaires, afficher des avis ou calculer un itinéraire en temps réel. L’IGN n’attaque pas frontalement ce terrain.
Son ambition est ailleurs : l’objectif, explique Jonathan Renaud, est de proposer “un nouveau site Internet public de référence pour accéder aux cartes, aux données et aux services géographiques du territoire français”. Le catalogue rassemble déjà plus de 1 100 couches cartographiques produites par l’IGN et ses partenaires : urbanisme, économie, agriculture, cadastre, forêts, énergies renouvelables, risques naturels, transports, cartes historiques…
Le site permet de rechercher une adresse, consulter des photographies aériennes, afficher des parcelles cadastrales, mesurer des distances ou des surfaces, calculer une altitude, visualiser une zone selon un temps de trajet, superposer plusieurs cartes, annoter un espace, partager une carte ou l’exporter. Zones d’interdiction de drones, exposition au bruit, photos historiques, occupation des sols : l’utilisateur ne regarde plus seulement une carte. Il commence à l’interroger.
Voir les territoires changer
Cartes.gouv.fr peut devenir un outil concret pour rendre visibles les transformations écologiques du territoire. L’artificialisation des sols, par exemple, reste souvent une notion abstraite. On en parle en hectares, en objectifs nationaux, en acronymes, en trajectoires. Mais lorsqu’on compare plusieurs couches d’occupation du sol (pour observer la progression d’une zone bâtie, l’évolution d’un espace agricole, la transformation d’un paysage…), ou des photographies aériennes anciennes et récentes, le phénomène devient immédiatement lisible.
Même logique pour les forêts. Cartes.gouv.fr permet de mobiliser des couches relatives aux massifs forestiers, aux essences, aux obligations légales de débroussaillement ou à certains risques. Dans un contexte où les feux de forêt ne concernent plus seulement le Sud de la France, pouvoir croiser ces informations devient précieux, même si toutes les couches ne couvrent pas encore l’ensemble du territoire. Au total, 750 To de données ont été recueillies pour alimenter la plateforme. En outre, elle compte pas moins de 80 partenaires actifs qui renforcent, avec leurs infos, la richesse des outils à dispostion.
Une boîte à outils pour les transitions
La plateforme ouvre aussi des usages concrets autour de l’énergie, de l’aménagement ou des mobilités. Un territoire qui cherche à développer la méthanisation peut, par exemple, croiser des zones d’accélération des énergies renouvelables avec la localisation d’exploitations agricoles ou des temps de trajet. Une collectivité peut visualiser les contraintes d’un projet. Une association peut documenter l’évolution d’un espace naturel. Un citoyen peut comprendre ce qui se passe près de chez lui.
“Ce nouveau portail est un outil d’exploration de la donnée et de partage”, résume Olivia Sedant, chargée de déploiement cartes.gouv.fr & Géoplateforme, IGN. L’outil ne remplace pas l’expertise et ne dit pas, à lui seul, ce qu’il faut décider. Mais il donne accès à une matière première essentielle : des données géographiques publiques, consultables, croisables, contextualisées. Dans un débat local, cela change beaucoup de choses. La carte permet de sortir de l’impression vague pour revenir à des éléments tangibles : où se trouve la zone concernée ? Quels usages du sol l’entourent ? Quels risques existent ? Comment le paysage a-t-il évolué ?
C’est aussi un enjeu démocratique.“La connaissance du territoire est un droit fondamental et un levier d’action collective”, estime Sébastien Soriano, directeur général de l’IGN. En centralisant ces cartes, cartes.gouv.fr peut contribuer à réduire l’écart entre les experts de la géomatique et le grand public.
Panoramax, des photos immersives en commun
Parmi les nouveautés mises en avant, Panoramax occupe une place à part. Ce commun numérique, codéveloppé avec OpenStreetMap, permet de consulter et partager des photos de terrain. L’idée rappelle Google Street View : se déplacer visuellement dans un espace, voir une rue, une route, un chemin, un quartier. Mais le modèle est différent.
Panoramax repose sur une logique ouverte et contributive. Près de 110 millions de photos sont déjà disponibles, même si la base doit encore être complétée pour couvrir tout le territoire français. Chacun peut photographier des lieux visibles depuis la voie publique afin d’enrichir le service. Les acteurs publics, collectivités ou services de l’État peuvent aussi contribuer à améliorer la couverture.
Ces images ont pour but d’aider à suivre l’état d’une voirie, documenter un aménagement, observer un sentier ou accompagner une politique publique. À l’heure où l’espace public est souvent documenté par des plateformes privées, l’existence d’un commun numérique change la perspective.
Une carte pour décider
Le mot “souveraineté” peut sembler abstrait. Ici, il prend une forme très concrète. Qui détient les données qui décrivent nos territoires ? Qui choisit les informations mises en avant ? Qui garantit leur fiabilité, leur mise à jour, leur neutralité ? Qui permet leur réutilisation ?
Cartes.gouv.fr a été lancé en décembre 2025 pour les professionnels et reçoit déjà environ 200 000 visites par mois. Son inauguration grand public marque une nouvelle étape, mais pas un aboutissement. Le site doit encore trouver sa place dans les usages, face à des plateformes privées solidement installées.
Mais il n’a pas besoin de gagner toutes les batailles pour être utile. Il peut devenir un outil pour comprendre la France qui se transforme : les sols qui disparaissent, les forêts qui changent, les risques qui avancent, les infrastructures qui s’étendent. Car on ne protège pas ce qu’on ne voit pas. Dans un pays confronté au changement climatique, la connaissance fine du territoire n’est pas un luxe. C’est une condition pour agir.