"Je suis sur le point de partir direction Bordeaux avec le tracteur et la tonne, et on a besoin de monde !" La veille de son départ, Thomas Bouteiller a lancé cet appel sur Instagram aux entreprises de travaux agricoles des départements voisins de la Gironde. Depuis les Deux-Sèvres, il a pris la route avec son engin et une tonne habituellement utilisée pour l’épandage, mais capable cette fois d’acheminer de grandes quantités d’eau jusqu’aux pompiers. La mobilisation s’est organisée en quelques heures. Réunis dans un groupe WhatsApp, les agriculteurs se sont donné rendez-vous à l’entrée de Royan, en Charente-Maritime, avant d’embarquer avec leurs tracteurs sur le bac à destination du Verdon-sur-Mer, sous escorte de la gendarmerie.
Une fois en Gironde, Thomas Bouteiller découvre de jour les forêts traversées pendant la nuit. Derrière le pare-brise de son tracteur défilent les pins brûlés et les parcelles ravagées par l’incendie parti de Saumos quelques jours plus tôt. Son convoi rejoint les centaines d’agriculteurs, d’entrepreneurs agricoles et de forestiers mobilisés pour soutenir les sapeurs-pompiers. Leurs tonnes à eau servent à ravitailler les véhicules d’intervention sans les obliger à parcourir plusieurs kilomètres jusqu’à une borne ou une réserve. Tracteurs, broyeurs, déchaumeurs et engins forestiers sont également employés pour dégager les voies, retourner la terre et créer des coupures destinées à ralentir les flammes.
Une mobilisation à la mesure d’incendies hors norme
Cette entraide intervient dans un contexte particulièrement lourd. Le 21 juillet, deux sapeurs-pompiers professionnels, Anthony Berthôme et Wilfried Schmitter, ont perdu la vie en combattant un incendie de forêt près de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac. Ce feu, distinct de celui de Saumos, avait mobilisé 120 personnels, 60 engins et trois moyens aériens.
Déclaré le lendemain à Saumos, dans le nord du bassin d’Arcachon, le nouvel incendie a parcouru environ 42 000 hectares en moins d’une semaine. Au 27 juillet, près de 220 000 personnes avaient été évacuées préventivement dans 23 communes et 240 habitations avaient été détruites. Quatre-vingt-huit sapeurs-pompiers avaient été blessés depuis le début de l’intervention. Aucune victime n’était alors à déplorer parmi la population.
Face au feu, 2 750 pompiers, 1 500 militaires, 1 440 membres des forces de sécurité intérieure et 18 moyens aériens restaient mobilisés. Mais les Canadair, les hélicoptères bombardiers d’eau et les camions-citernes ne constituent que la partie la plus visible du dispositif. Derrière eux se déploie une logistique considérable pour transporter l’eau, ouvrir les voies, déplacer les arbres abattus et aménager des lignes depuis lesquelles les pompiers peuvent intervenir.
Des machines pour couper la route aux flammes
Les agriculteurs jouent d’abord un rôle de porteurs d’eau. Leur matériel d’épandage, leurs citernes et leurs pick-up peuvent effectuer des rotations entre les forages, les bornes encore alimentées ou les réserves locales et les véhicules engagés sur le terrain. Chaque camion de pompiers ravitaillé sans avoir à quitter la zone peut rester plus longtemps au contact du feu. Christopher Bonnefond, agriculteur et transporteur de bois, est venu du Lot-et-Garonne avec quatre collègues, À eux cinq, ils disposent de deux tracteurs et de deux pick-up transportant au total près de 25 000 litres d’eau. Une seule de leurs cuves représente, selon lui, trois à quatre fois la capacité d’un camion de pompiers.
L’appel lancé par la Chambre d’agriculture a rapidement dépassé les besoins immédiats. Cinq cents agriculteurs se sont portés volontaires en quelques heures. L’organisme a toutefois demandé aux personnes recensées d’attendre une affectation, un réflexe déjà bien établi en Gironde depuis les grands incendies de 2022. À l’époque, la Chambre d’agriculture estimait que cette mobilisation avait fait gagner jusqu’à trois heures par jour aux pompiers.
Quand les chantiers deviennent des lignes de défense
Les tracteurs ne sont cependant qu’une partie de cette armée mécanique. Les entreprises de travaux forestiers, de terrassement, de transport et du BTP ont également été appelées à recenser leurs engins disponibles et leurs conducteurs qualifiés. Bulldozers, tractopelles, pelles mécaniques, camions-citernes, porte-engins et matériels de terrassement peuvent être mobilisés sous la direction des secours.
Ces machines ne combattent pas directement les flammes. Elles transforment le terrain pour donner une chance aux pompiers de les arrêter. Les bulldozers et les engins de terrassement ouvrent ou élargissent des pistes, décapent la végétation et créent des bandes de terre nue qui privent temporairement le feu de combustible. Les pelles mécaniques dégagent les arbres tombés ou les obstacles. Les porte-engins permettent d’acheminer rapidement ces machines lourdes vers les secteurs prioritaires.
Les moyens forestiers complètent le dispositif. Les abatteuses coupent les pins qui bordent les routes ou menacent de tomber sur les équipes. Les débardeurs et les porteurs évacuent les troncs. Les broyeurs réduisent les branches, les fougères et les résidus qui pourraient continuer à brûler ou favoriser une reprise. Des camions grumiers transportent ensuite le bois hors des zones d’intervention. Les entreprises agricoles et forestières se sont mobilisées depuis toute la Nouvelle-Aquitaine, mais aussi depuis la Vendée.
Au 27 juillet, 97 kilomètres de coupes tactiques avaient été réalisés autour de l’incendie. La préfecture recensait 78 abatteuses, 28 engins de broyage, 68 débardeurs, 25 grumiers et 15 bulldozers. L’objectif était de réduire la masse de végétation le long des routes, de faciliter les déplacements des secours et de créer des zones plus sûres depuis lesquelles ils puissent agir.
Une compétence locale difficile à remplacer
L’apport de ces professionnels ne tient pas seulement à la puissance de leurs machines. Agriculteurs et forestiers connaissent les chemins, les parcelles, les fossés, les points d’eau et les accès praticables par un véhicule lourd. Les conducteurs d’engins du BTP savent, eux, travailler rapidement sur des sols instables, déplacer des volumes importants et ouvrir un passage là où il n’existait pas quelques heures plus tôt. Dans le massif des Landes de Gascogne, quadrillé de pistes forestières, cette connaissance du terrain peut faire gagner un temps précieux. Elle devient d’autant plus importante lorsque des renforts arrivent d’autres départements.
Cette mobilisation révèle ainsi une capacité de sécurité civile longtemps restée dans l’ombre : celle des professionnels qui disposent déjà des machines nécessaires, savent les conduire et peuvent les déployer rapidement. Une tonne agricole devient une citerne. Un bulldozer de chantier ouvre un pare-feu. Une abatteuse forestière sécurise une route. Un camion de transport évacue les arbres qui gêneraient l’arrivée des secours.
Un renfort qui doit rester sous commandement
La bonne volonté ne suffit pourtant pas. Un tracteur, une pelle mécanique ou un bulldozer ne disposent pas des mêmes protections qu’un véhicule spécialisé dans les feux de forêt. Leurs conducteurs peuvent être exposés aux fumées, à la chaleur rayonnante, aux chutes d’arbres ou à un changement brutal de direction du feu. Surtout qu’ils n’ont pas été formés à la lutte contre les incendies et les mesures de sécurité inhérentes à adopter
L’arrivée spontanée de dizaines de machines peut aussi créer un risque supplémentaire. Sur des routes déjà utilisées pour les évacuations, les véhicules de secours et les convois militaires, un tracteur ou un porte-engins sans affectation précise peut bloquer un axe essentiel. La préfecture a donc rappelé à plusieurs reprises que les initiatives devaient impérativement être coordonnées et que personne ne devait pénétrer dans une zone d’intervention sans ordre des autorités.
La même règle vaut pour les entreprises du BTP. Signaler une pelle mécanique ou un camion-citerne disponible ne signifie pas l’envoyer immédiatement vers les flammes. Les secours doivent d’abord connaître le type d’engin, sa localisation, sa capacité, son moyen de transport et la disponibilité d’un conducteur expérimenté.
Faire de l’entraide une véritable réserve territoriale
Depuis les incendies de 2022, la Gironde cherche à mieux organiser cette aide. La Chambre d’agriculture et la DFCI recensent les citernes, les forages, les tracteurs et les réserves d’eau accessibles. Le Code forestier prévoit désormais que les préfets établissent une liste des personnes et des moyens susceptibles d’être mobilisés, notamment les agriculteurs volontaires et leurs citernes.
Mais l’incendie de Saumos montre que ce recensement doit être élargi. Les engins forestiers, les machines du BTP, les camions de transport et leurs conducteurs constituent eux aussi une réserve opérationnelle. Encore faut-il disposer de fichiers actualisés, de conventions claires, de points de rassemblement identifiés et de procédures rapides de réquisition.
La question de l’indemnisation reste également centrale. Qui prend en charge le carburant, les heures de travail perdues ou les dommages causés à une machine parfois facturée plusieurs centaines de milliers d’euros ? Comment protéger un conducteur volontaire en cas d’accident ? Sans réponses solides, la lutte contre les incendies – qui deviennent de plus en plus récurrents avec le dérèglement climatique – risque de reposer en partie sur du bénévolat et sur la capacité financière des entreprises locales.
Agriculteurs, forestiers et professionnels du BTP ne remplaceront jamais les sapeurs-pompiers. Ils constituent en revanche leurs indispensables forces d’appui et unbel élan de solidarité. Face à des incendies qui parcourent désormais des dizaines de milliers d’hectares et menacent des zones densément peuplées, les territoires découvrent que leurs machines de travail peuvent aussi devenir, en quelques heures, des outils de protection collective.