Depuis longtemps, Pierre est mon maître en botanique. Quarante ans au moins que je vais à sa suite dans les bois, il m'emmène dans des prairies sèches où, entre autres, il me montre des orchidées, que j'admire sans bien me souvenir de leur nom. Lui est orchidophile, chasseur d'orchidées, collectionneur de rencontres avec cette famille aux vingt-cinq mille espèces sans compter les hybrides. Il est prêt à faire des dizaines de kilomètres pour voir l'une d'elles réputée rare, une dont ce serait la seule station dans la région, ou encore pour identifier une espèce encore inconnue et, après de longues démarches, peut-être lui donner son nom.
Ces plantes sensuelles et majestueuses, baptisées en grec voilà vingt-trois siècles par Théophraste d'un nom qui se rapproche de couillettes du fait de leur double bulbe, on les trouve ici dans la campagne, cent soixante espèces en France métropolitaine, toujours sans compter les hybrides car, avec leur sexualité créative, elles ont la spéciation facile.
En quête du graal à Chazey-Bons
Un jour que Pierre cherchait une prairie sèche qu'il ne trouva jamais, il tomba sur un marécage fantôme où l'attendait un trésor embarrassant. Par la consultation de cartes spécialisées, topographiques, géologiques, phytosociologiques, il cherchait des lieux où pouvait l'attendre le graal des orchidophiles, l'espèce rare, ou pas à sa place, pas recensée ici ou pas vue depuis le dernier signalement dans un bulletin orchidophile. Il passa en revue les possibilités de prairies sèches favorables à l'orchidée, et posa un doigt sur les hauteurs de Chazey-Bons (Ain) : là, ça pourrait.
Sur la carte étaient figurées des clairières dans une buxaie-charmaie posée sur une dalle de calcaire. Les probabilités étaient fortes, alors, il passa illico de la carte au territoire, c'était à une dizaine de kilomètres.
Environnement calcaire
Dire les hauteurs de Chazey-Bons, c'est un peu exagéré, mais il y a de petites falaises, un dénivelé brusque d'une cinquantaine de mètres, dû à la présence de ces calcaires urgoniens qui structurent le paysage du Bas-Bugey par de vigoureuses murailles de pierre blanche, visibles de loin dans les montagnes d'un vert forestier. On en trouve aussi dans le Vercors et dans la Chartreuse, dans tous les massifs péri-alpins jusqu'aux calanques marseillaises. C'est un calcaire récifal à rudistes, sortes d'huîtres géantes qu'il faudrait deux mains pour soulever. Ces récifs tropicaux bordaient les mers du Crétacé, autour du gouffre océanique d'où surgiraient les Alpes, mais plus tard. Pas loin, sur des plages devenues elles-mêmes montagnes, gambadaient des dinosaures insouciants de leur proche destin astronomique. On retrouve dans les environs leurs empreintes de pas et leurs os fossilisés.
Le calcaire, c'est solide, ça résiste à l'érosion et ça dessine hardiment le paysage, mais c'est perméable aussi, ça ne retient pas l'eau, et ce qui pousse dessus doit s'accommoder de ce manque. Les orchidées y parviennent avec un peu de morgue, dominant les herbes sèches de l'élégance de leur tige, brandissant comme une bannière de beauté leur fleur complexe et colorée.
Une commune à l’écart de tout
Ceci a donc lieu au-dessus de Chazey-Bons, un village le long du Furans, une courte rivière qui envisage de se jeter au plus vite dans le Rhône, fermement guidée par la falaise urgonienne. On y trouve une gare désaffectée et une zone industrielle où l'on produit des objets en béton moulé, des poteaux alvéolés pour lignes électriques secondaires et des cuves à déchets radioactifs doublées d'une épaisseur de verre – les centrales nucléaires du Bugey ne sont pas loin. On passe sans s'y arrêter, un monastère cistercien y fut installé au Moyen Âge. La légende narquoise du pays laisse entendre que si les Dames de Bons furent installées ici, c'était pour les éloigner de Belley, car elles auraient été chahuteuses et la ville épiscopale grouillait de congrégations masculines. C'est dire si c'est à l'écart.
Suivant la carte, Pierre prit une route transversale qui permettait de gravir l'escarpement en deux lacets serrés, il parvint sur le plateau où la route devenait gravillonneuse, puis chemin de terre à ornières où l'on passe en tracteur. La roche affleurait en dalles et en blocs peints de lichens incrustés, accueillant dans ses fissures quelques touffes de sedum dont chaque feuille globuleuse est un bidon de secours pour les canicules.
Une forête amaigrie et un mystérieux pré
L'herbe était desséchée, les arbustes formaient une garrigue, plutôt une buxaie-charmaie garriguisée, une forêt que l'on trouve plus haut mais mise ici à rude épreuve par un sol maigre où l'eau ne fait que passer. Il continua à pied sur le chemin qui descendait doucement, une forêt plus touffue était là, mais on pouvait voir à travers car il manquait quelque chose, les buis épais qui auparavant fermaient les sous-bois avaient disparu, réduits à des squelettes d'où pendaient de longues mousses sombres, une forêt fantôme, gothique et crépusculaire dès que s'y mêle un peu de brume. En dix ans, la pyrale du buis avait ravagé les buissons des forêts locales qui leur donnaient ombre, épaisseur et chair. Le papillon asiatique venu par accident s'était multiplié hors de toute proportion, et sa chenille, qui ne se nourrissait que de buis, avait fait bombance, modifiant tout le paysage.
Traversant la forêt amaigrie, il déboucha sur une clairière, un creux où l'herbe épaisse était bien verte ; il en fut surpris. De jeunes aulnes poussaient partout, qui sont arbres de rivières, et des molènes noires saillaient de l'herbe par leur hampe chargée de fleurs jaunes très visibles, indice de milieu sec. Ce pré manquait clairement de cohérence. Et son œil botaniste repéra bientôt le Silaum silaus, une ombellifère assez classique qui pourrait passer inaperçue si ses ombelles, ces petites fleurs regroupées en parasols, n'avaient été jaunes plutôt que ce blanc porté par toute la famille. Cette espèce-là indiquait un milieu humide. Mais c'est qui, ce pré ?
Une violette naine extrêmement rare en France
Alors il vit le trésor botanique. Rien de spectaculaire, une fleur pas plus haute que le doigt, la violette naine, Viola pumila, dont personne n'aurait pu supposer l'existence à cet endroit, pas même lui, car elle était très rare en France, même pas protégée car présumée disparue, sa dernière observation remontant à 1942. Cette fleur fantôme, il ne l'aurait pas remarquée si, en plus des orchidées, il n'avait été passionné par le recensement des violettes de France, dix-neuf espèces, et celle-là, il en avait entendu parler mais ne l'avait jamais vue. Il eut un soupir de satisfaction botanique.
Il continua de recenser les espèces présentes, qui se répartissaient en deux groupes, celles de milieux secs et celles de milieux humides, absurdement entremêlées dans le même lieu, ce qui est physiologiquement contradictoire. Sec ou humide, faudrait choisir, ou alors pas en même temps.
Et, en effet, ce drôle de lieu pour un botaniste était un creux perché sur une dalle perméable, c'était une dépression sans exutoire. Ce n'est pas dramatiser que de le dire, c'est une simple description hydrologique : l'argile de décomposition de la roche (toutes les roches en produisent) s'était accumulée au fond du creux et formait bassin, l'eau d'alentour ruisselait et y stagnait une partie de l'année, formant un marécage, puis s'évaporait le reste de l'année, formant garrigue. Le milieu était double, la flore aussi. C'étaient deux mondes alternés en un même lieu, d'où son étrange biodiversité, et les deux communautés végétales se succédaient en bonne intelligence, assez lentement pour subsister.
Un trésor botanique à préserver
Et la violette alors ? Très rare en France, elle est classée "en danger" sur la liste rouge nationale, mais n'est pas pour autant protégée, simplement "espèce patrimoniale", c'est-à-dire que son niveau de rareté et les menaces qui pèsent sur elle sont telles qu'il y a "un doute sérieux quant à son maintien dans un bon état de conservation". Une notion un peu honorifique car elle n'a pas de valeur juridique contraignante, contrairement aux espèces protégées.
Pierre informa le Conservatoire botanique alpin de sa découverte, ce que vérifièrent deux agents dépêchés sur place. Le propriétaire de la parcelle fut contacté et l'existence d'un trésor botanique sur ses terres fut portée à sa connaissance.
Quand, un jour d'été, Pierre m'emmena sur les hauteurs de Chazey-Bons, là où il voyait un mystère, je ne voyais qu'un pré et une ombellifère qui, en effet, était jaune. Sinon, je n'ai pas vu la violette, la saison était passée, bien avancée. Mais c'est comme revenir d'un voyage au-delà du cercle polaire - selon la saison, on n'a pas vu la nuit ou on n'a pas vu le jour, à moins de rester une année entière, on n'a accès qu'à une moitié du temps, et les deux moitiés sont si différentes que l'on pourrait penser qu'il ne s'agit pas du même endroit. Ce sont les traces qui permettent de connaître ce qu'on ne voit pas, et ici les traces, c'étaient les espèces végétales, dont le compte minutieux permettait de reconstituer la totalité du cycle du temps.
Une fleur à préserver absolument
Nous allâmes jusqu'au bout du pré, au débouché d'un chemin carrossable encombré de petites collines caillouteuses couvertes d'herbes sèches. C'étaient des gravats, l'ensemble des tumulis n'était qu'un dépôt de débris de chantiers. Comme il n'avait plus d'usage agricole de ce marécage alternant, le propriétaire le proposait comme décharge. Depuis, la fauche et l'exportation de la litière avaient été abandonnées, les arbustes et la vigne grimpante proliféraient, le milieu allait se refermer, et la petite violette, amatrice de lumière, n'allait pas y survivre.
Il faudrait… négocier avec le propriétaire. Soit il continue de faucher en échange d'une mesure agro-environnementale de compensation, soit il cède le terrain à une collectivité territoriale ou une association de protection qui en financerait l'achat et l'entretien, donc la fauche, sauvant ainsi la violette et, en même temps, tout ce riche micromilieu dont elle était l'"espèce parapluie" : si elle subsiste, tout l'ensemble subsiste. Pierre me raconta qu'on lui avait rapporté que le propriétaire ronchonnait contre les écolos qui venaient l'emmerder chez lui pour une petite fleur de rien du tout qu'il n'avait jamais vue.
En effet, protéger, ça gêne, ça empêche et ça coûte. Pourquoi se décarcasser pour une violette naine ? Parce qu'une espèce, c'est un lot de gènes sélectionné par une longue évolution, une combinaison génétique qui marche. Qu'elle disparaisse et cette solution disparaît, la biodiversité est réduite, et la biodiversité n'est pas un détail pour faire joli, c'est la propriété du vivant qui fait que les écosystèmes tiennent dans la durée. Pour éviter de la réduire, il faut sauver la violette de Chazey-Bons, comme il faut sauver ce qui disparaît, car cela ne réapparaît pas. L'affaire est en cours.