À première vue, le paysage ressemble davantage à une base scientifique qu'à une centrale électrique. Au cœur des montagnes du Tanggula, sur le plateau tibétain, à plus de 4 650 mètres d'altitude, près de 16 000 miroirs suivent la course du soleil. Tous convergent vers une tour centrale, où la chaleur est captée puis stockée avant d'être transformée en électricité.
Avec ce projet de 100 MW, la Chine construit la centrale solaire thermodynamique à tour la plus haute du monde. Une prouesse d'ingénierie, mais aussi le symbole du regain d'intérêt pour une technologie longtemps restée dans l'ombre du photovoltaïque. À l'heure où les panneaux solaires s'imposent partout, pourquoi revenir à une technologie plus complexe, plus coûteuse et qui n'a jamais connu le même succès commercial ? La réponse tient en un mot : le stockage.
Stocker la chaleur plutôt que l'électricité
La plupart des installations photovoltaïques souffrent de la même limite : elles cessent instantanément de produire lorsque le soleil disparaît derrière l'horizon ou par temps très nuageux. Pour continuer à alimenter le réseau en soirée, il faut soit disposer de batteries, soit compter sur d'autres moyens de production. C’est là qu’entrent en lice les centrales solaires thermodynamiques, ou CSP, pour Concentrated Solar Power.
Ici, les miroirs, appelés héliostats, ne produisent pas directement d'électricité. Ils concentrent les rayons du soleil vers un récepteur situé au sommet d'une tour qui culmine à 185 mètres de hauteur. Concrètement, celui-ci chauffe un mélange de sels fondus à plus de 560 °C. Cette chaleur est ensuite conservée dans d'immenses réservoirs avant d'être utilisée, plusieurs heures plus tard, pour produire de la vapeur et entraîner une turbine, exactement comme dans une centrale thermique classique.
En Chine, le projet d'Anduo Tushuo, situé dans le comté d’Amdo (nord de la région autonome du Tibet), est équipé d'un système de stockage thermique annoncé pour huit heures. Autrement dit, il pourra continuer à fournir de l'électricité après le coucher du soleil, au moment où la consommation reste élevée alors que les panneaux photovoltaïques ne produisent plus. Il ne s'agit pas d'une centrale capable d'alimenter le réseau toute la nuit quelles que soient les conditions météorologiques, mais bien d'un moyen de décaler une partie de la production solaire vers les heures où elle est la plus utile. Coût total du projet : 6,5 milliards de yuans (environ 840 millions d’euros) pour le promoteur public Xizang Development Investment Group.
Un laboratoire à ciel ouvert
Le choix du plateau tibétain n'a rien d'un hasard. L'ensoleillement y dépasse 2 800 heures par an (contre 1 500 à 1 700 heures en moyenne en France) et l'air, plus sec et plus transparent qu'en plaine, laisse passer davantage de rayonnement solaire. Mais construire une centrale à une telle altitude relève du défi. Surtout quand, en hiver, les températures peuvent atteindre les -30 °C.
Le chantier se déroule dans un environnement où l'oxygène est rare, les amplitudes thermiques importantes et les rayons ultraviolets particulièrement intenses. Les vents imposent également une résistance mécanique exceptionnelle aux héliostats, tandis que les équipes doivent travailler dans des conditions proches de celles rencontrées lors des expéditions en haute montagne. Les industriels chinois ont même dû développer une ligne de production spécifique pour fabriquer ces miroirs spécifiquement destinés aux très hautes altitudes.
À la fin du mois d'avril, les 15 927 héliostats avaient tous été livrés et installés. Cela représente une surface de 800 000 mètres carrés, soit l'équivalent de 112 terrains de football. La mise en service se fait progressivement courant 2026 avec un raccordement au réseau prévu pour le mois d’octobre. Selon les déclarations officielles, la centrale devrait produire environ 260 millions de kilowattheures par an, soit l'équivalent de la consommation d'environ 50 000 foyers, selon les estimations.
Le retour discret du solaire thermodynamique
Cette centrale tibétaine n'est pas un cas isolé. Depuis deux ans, plusieurs projets comparables voient le jour dans les déserts du Xinjiang, du Qinghai ou du Gansu. La Chine mise de plus en plus sur des complexes associant photovoltaïque et solaire thermodynamique, afin de combiner une production abondante pendant la journée avec une capacité de stockage de plusieurs heures.
Et des projets similaires existent aussi ailleurs dans le monde. L'Espagne, les États-Unis ou le Maroc exploitent déjà des centrales de ce type depuis plusieurs années. Mais la filière avait progressivement perdu du terrain face à la chute spectaculaire du prix des panneaux photovoltaïques. Beaucoup considéraient alors que son avenir était compromis.
L'essor des énergies renouvelables change aujourd'hui la donne. Plus une part importante de l'électricité provient du soleil, plus la question du stockage devient cruciale. Or les batteries lithium-ion, très efficaces pour répondre à des besoins rapides, restent coûteuses lorsqu'il s'agit de stocker d'énormes quantités d'énergie pendant plusieurs heures. Le stockage thermique ne remplace pas les batteries. Ces dernières excellent pour fournir rapidement de l'électricité, tandis que les sels fondus (11 850 tonnes de nitrate de sodium) permettent de conserver de grandes quantités de chaleur pendant plusieurs heures avant de les convertir en électricité. Chaque solution répond donc à des besoins différents… et parfois complémentaires.
Une prouesse qui ne résume pas la transition chinoise
Il serait pourtant trompeur de voir dans cette centrale le symbole d'une transition énergétique exemplaire. La Chine construit aujourd'hui plus d'installations solaires que n'importe quel autre pays, mais elle demeure aussi le premier consommateur mondial de charbon.
Le paradoxe est là : les renouvelables progressent à une vitesse spectaculaire sans que les énergies fossiles disparaissent pour autant. Les nouvelles centrales solaires accompagnent avant tout une demande d’électricité qui explose, portée par l’industrie, les véhicules électriques, les centres de données ou encore la climatisation. Dans le même temps, Pékin continue d’autoriser ou de mettre en service de nouvelles capacités au charbon afin de garantir la sécurité de son réseau électrique. À 4 650 mètres d’altitude, cette centrale ne prouve pas que le soleil peut tout remplacer, mais qu’une partie de son énergie peut désormais être gardée en réserve jusqu’après son coucher.