Dans le kit de festival idéal, on pense à la gourde, à la crème solaire, à la batterie externe, au bob éventuellement. Beaucoup moins aux bouchons d’oreille. Pourtant, l’été des concerts et des festivals arrive avec son vieux malentendu : le bruit serait un prix à payer pour profiter. Quelques heures trop près des enceintes, une nuit avec les oreilles qui sifflent, puis tout rentrerait dans l’ordre. Jusqu’au jour où cela ne passe plus.
Une étude Ifop réalisée pour la Fondation pour l’Audition auprès de 1 500 jeunes de 15 à 24 ans montre que le sujet n’est plus seulement celui des grandes scènes estivales. Il concerne aussi les écouteurs dans les transports, les films et séries regardés trop fort, les jeux vidéo avec les effets sonores à fond dans le casque pour une meilleure immersion, les podcasts en continu, les soirées où on fait la bringue, la rue, les open spaces, les amphithéâtres… Bref, un bain sonore quasi permanent. Et un paradoxe : les jeunes savent. Mais ils continuent.
Un risque connu, mais encore mal intégré
L’étude dessine d’abord une génération plutôt informée. 94 % des 15-24 ans savent que l’on peut perdre de l’audition même quand on est jeune. 87 % identifient l’exposition au bruit comme la première cause de troubles auditifs chez les jeunes et seuls 12 % pensent encore que la perte d’audition ne concerne que les personnes âgées.
Mais des idées reçues persistent. 63 % considèrent qu’un son devient dangereux seulement lorsqu’il est douloureux. 19 % pensent qu’une audition abîmée peut toujours se récupérer. Et surtout, la connaissance ne suffit pas à modifier les pratiques : 52 % des jeunes reconnaissent prendre des risques pour leur audition. Plus frappant encore, 89 % déclarent avoir déjà adopté au moins un comportement à risque, et 67 % ont déjà ressenti des sifflements ou bourdonnements après une exposition au bruit, dont 16 % “souvent”.
Pour Denis Le Squer, directeur de la Fondation pour l’Audition, c’est précisément cet “entonnoir” qui frappe. “Avec la prévention, on pouvait imaginer que les jeunes savaient qu’ils s’exposaient effectivement à des bruits qui pouvaient être dangereux pour leur santé. Mais ce qui surprend, c’est qu’ils le font quand même. Et finalement ils en ressentent déjà les effets sans que cela ne les inquiète plus que ça.” Le signal d’alerte ne déclenche pas forcément le réflexe de protection : “Ils ont une pratique à risque, ils le savent, ils ont des symptômes et ils continuent.”
Le casque, le métro et le festival
Les comportements les plus fréquents ne se jouent pas seulement devant une scène. 65 % des jeunes utilisent souvent des écouteurs ou un casque dans des environnements déjà bruyants, comme les transports ou la rue. Et, à moins d’avoir un appareil avec réduction active de bruit, la solution est bien souvent (57 %) d’augmenter le volume pour couvrir ces bruits d’ambiance.
En outre, 64 % écoutent longtemps de la musique au casque ou aux écouteurs sans faire de pause. 58 % le font à volume élevé. Les sorties festives restent aussi un point noir. 37 % vont souvent dans des lieux très bruyants, concerts, soirées ou festivals, sans protection auditive. 27 % se placent près des enceintes ou des sources sonores. Et 28 % continuent à s’exposer à des sons forts même après avoir ressenti une gêne, des bourdonnements ou des sifflements.
Le professeur Alain Londero, chirurgien ORL à l’Hôpital Européen Georges-Pompidou, AP-HP, y voit un mécanisme classique de la jeunesse, mais aggravé par l’omniprésence du son. “La jeunesse n’a pas conscience du fait que les comportements sont un risque, parce que c’est un risque qui est très lointain pour eux.” Le bruit n’est plus seulement un événement ponctuel : il accompagne les trajets, les loisirs, les moments de solitude, parfois l’endormissement quand on garde des écouteurs dans les oreilles en regardant une série pour sombrer dans la nuit.
“Aujourd’hui, la pratique est ubiquitaire, ils vont sur leurs portables, leurs tablettes, il y a 50 000 façons d’écouter du son tout le temps et du son potentiellement fort”, résume-t-il. Le problème n’est donc pas le casque en soi, mais l’accumulation : le volume, la durée, l’absence de pauses et la tentation de monter le son pour effacer le bruit extérieur.
Quand l’alerte devient durable
Dans l’étude, les jeunes ne minimisent pas totalement les conséquences. 92 % estiment qu’une perte d’audition pourrait nuire au plaisir d’écouter de la musique, 92 % aux études ou au travail, 91 % à la vie sociale, 88 % à la santé mentale et 85 % à la concentration. Mais ces impacts restent souvent théoriques, lointains, presque abstraits.
C’est tout l’enjeu des acouphènes. Un sifflement après un concert peut sembler banal. Mais Denis Le Squer invite à changer d’échelle : “Est-ce que les jeunes savent que les bourdonnements et les sifflements peuvent s’installer durablement ? Est-ce qu’ils ont imaginé un instant que ces symptômes pouvaient être plus forts, plus handicapants, permanents, et que là, ça change vraiment la vie ?”
Alain Londero reçoit justement des jeunes avec des acouphènes et de l’hyperacousie invalidants. Il rappelle qu’il n’existe pas de bouton “reset” de l’oreille interne. “Il n’y a pas de solution qui vise à réduire l’acouphène à zéro. On n’a pas de médicaments, par exemple, à donner pendant 15 jours qui permettent de faire s’éteindre l’acouphène.” Des prises en charge existent, souvent multidisciplinaires, avec des psychologues, des audioprothésistes, des kinésithérapeutes, des techniques de relaxation et, parfois, des traitements pour apaiser certains facteurs associés. Leur objectif n’est pas de faire disparaître miraculeusement l’acouphène, mais de réduire la gêne et d’améliorer la qualité de vie.
Protéger sans gâcher le plaisir
Ici, le principal frein est culturel. Selon l’étude, 48 % des jeunes disent craindre que la protection auditive gâche le plaisir de la musique, des concerts ou des soirées. 40 % jugent les protections peu pratiques. 22 % ont peur du regard des autres. Pourtant, les gestes de protection sont loin d’être incompatibles avec la fête.
“Mettre des bouchons quand ils sont en concert, ça ne va pas nuire à la qualité du son qu’ils vont ressentir”, insiste Denis Le Squer. Pour les festivals, il recommande aussi de s’éloigner des enceintes, de faire des pauses régulières, de ne pas passer des heures en exposition continue, de ne pas s’endormir avec de la musique ou un casque, et de ne pas pousser le volume dans les transports.
Alain Londero tient le même discours de bon sens. “Un concert atteint 102 dB, c’est déjà beaucoup de décibels pour le système auditif. On peut le tolérer une fois, deux fois, dix fois, mais peut-être qu’à la onzième ça va moins bien se passer.” Son conseil : utiliser des bouchons adaptés, idéalement à atténuation linéaire, qui diminuent le volume sans trop déformer la musique. Et surtout laisser l’oreille récupérer : écouter une heure, s’éloigner au calme un quart d’heure, revenir, repartir.
Le calcul est simple : le risque dépend à la fois de l’intensité et du temps. “La puissance du son double tous les 3 décibels”, rappelle le chirurgien ORL. À 90 dB, une heure d’exposition peut déjà devenir problématique. À volume moyen, l’écoute est moins risquée, mais encore faut-il que le système auditif ait des moments de repos.
Réapprendre le silence
La bonne nouvelle, c’est que les jeunes se disent prêts à faire des efforts. 90 % accepteraient de s’éloigner des sources de bruit quand c’est possible, 88 % de faire des pauses lors d’une exposition prolongée, 85 % de limiter le volume d’écoute. Le port de protections en concert, soirée ou festival convainc moins, mais tout de même 68 % des répondants se disent prêts à tenter l’expérience.
Reste à transformer cette intention en réflexe. Dans les festivals, la distribution de bouchons progresse. Certaines opérations ont aussi testé des espaces de “repos sonore”, avec casques à réduction de bruit et sons doux. “Dans certains événements, il y a des lieux de pause qui sont faits pour ça. Il ne faut pas hésiter à y aller pour être en repos sonore”, plaide Denis Le Squer.
Car derrière la santé auditive se joue aussi notre rapport collectif au bruit. “Le silence, c’est devenu un luxe”, constate Alain Londero. Un luxe dont les jeunes auront pourtant besoin longtemps, pour étudier, travailler, dormir, aimer la musique et continuer à aller en festival. À condition de retenir une règle simple : si les oreilles sifflent, ce n’est pas le souvenir réussi d’une bonne soirée. C’est déjà une alerte.
Les bons réflexes avant un festival
- Glisser des bouchons d’oreille dans son sac, ou récupérer des modèles sur place, souvent distribués gratuitement.
- S’éloigner des enceintes et éviter de rester plusieurs heures au même endroit très exposé.
- Faire des pauses régulières dans une zone plus calme, surtout lors d’une longue journée (ou nuit) de festival.
- Ne pas monter le son du casque pour couvrir les transports : mieux vaut baisser, couper ou utiliser une réduction de bruit.
- Consulter si vous constatez des sifflements, bourdonnements, douleurs ou une baisse d’audition persistants après une exposition.