Nouveau-né prématuré dans un incubateur portable, équipé de tubes d'assistance respiratoire.
©

En Inde, la santé frugale soigne davantage sans soigner au rabais

Quand un incubateur classique coûte environ 2 000 euros à l'achat, le système Embrace ne coûte que 475 euros et peut fonctionner même avec une électricité instable.

Suivez-nous sur Discover

En bref

  • Mise au point en 2015, l’Aum Voice Prosthesis permet aux personnes privées de larynx de retrouver la parole pour 50 roupies.
  • Embrace maintient les nouveau-nés au chaud pendant quatre à six heures et fonctionne malgré un accès instable à l’électricité.
  • Le Jaipur Foot est une prothèse gratuite conçue pour marcher pieds nus, s’accroupir, nager ou travailler dans les champs.
  • Aravind Eye Care finance des soins gratuits ou subventionnés grâce aux volumes d’activité et aux prestations payantes.

Il était agent de sécurité. Un cancer de la gorge, puis l’ablation de son larynx, l’ont privé de sa voix et de son emploi. Pour lui rendre l’une et l’autre, l’oncologue Vishal Rao envisage d’abord une collecte destinée à financer l’une des deux prothèses vocales disponibles, importées des États-Unis ou d’Europe (environ 870 euros l’unité). Un ami lui renvoie alors une question simple : combien de collectes faudra-t-il organiser pour aider tous les autres patients ? Chaque année en Inde, ce sont environ 30 000 personnes qui sont diagnostiquées avec ce type de cancer. De cette impasse naît en 2015, après deux ans de R&D, l’Aum Voice Prosthesis. Il s’agit d’une petite valve en silicone médical conçue et fabriquée en Inde, proposée à 50 roupies (45 centimes d’euro) aux plus modestes dans le cadre d’une initiative.

Vishal Rao racontait cette démarche fin avril dernier à Bangalore, lors du Frugal Innovation Forum organisé par l’Institut français en Inde, dans le cadre de l’Année franco-indienne de l’innovation. La santé y occupait une place à part : quand l’accès au soin dépend du prix d’un dispositif, d’une prise électrique ou de la distance jusqu’à l’hôpital, la contrainte devient le point de départ de la conception. Mais “frugal” ne signifie ni rudimentaire ni médicalement dégradé. Il s’agit de retirer le superflu tout en préservant ce qui soigne.

Rendre la parole, pas seulement fabriquer une valve

Implantée entre la trachée et l’œsophage après une laryngectomie, l’Aum Voice Prosthesis dirige l’air expiré vers l’œsophage, dont les tissus vibrent pour produire un son. D’après Vishal Rao, interrogé en 2022 par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, environ 1 700 personnes l’utilisaient alors dans plus de dix pays.

Son prix symbolique ne raconte qu’une partie de l’histoire. Le dispositif est distribué gratuitement par certains programmes publics et l’initiative à 50 roupies maintenue pour les patients pauvres par l’AUM Foundation. La vente au secteur privé contribue, elle, à financer la fabrication et les exigences réglementaires. La démarche part aussi d’une personne plutôt que d’une taille de marché. Prendre d’abord la mesure du problème humain, ici d’anciens malades qui ne pouvaient plus aisément communiquer et se retrouvaient éloignées socialement, avant d’évaluer le potentiel commercial.

Embrace, la chaleur sans l’incubateur

Bébé emmailloté dans une couverture bleue, tenu par un adulte, avec soin et tendresse.
©
Embrace est une sorte de petit sac de couchage préchauffé qui peut sauver des vies.

Autre exemple évoqué à Bangalore, Embrace vise à empêcher un bébé prématuré ou de faible poids de se refroidir. C’est l’équivalent d’une couveuse mais en version frugale et plus adaptée aux contraintes des zones rurales indiennes. En 2020, 13,4 millions d’enfants indiens sont nés prématurément. Dans les pays à faible revenu, la moitié des bébés nés à 32 semaines de grossesse ou moins meurent, notamment faute d’un accès suffisant à des soins simples et abordables.

Imaginé à l’origine par Jane Chen dans un cours de Stanford (USA) consacré aux produits extrêmement abordables, puis développé au contact de soignants et de familles en Inde, le dispositif Embrace ressemble davantage à un petit sac de couchage qu’à un incubateur. Son cœur est une poche contenant un matériau à changement de phase. Chauffée pendant trente minutes, elle reste à environ 37 °C durant quatre à six heures, et peut être réutilisée des centaines de fois. L’appareil est transportable, lavable et conçu pour fonctionner là où l’électricité n’est pas stable. Embrace Global affirme avoir aidé à maintenir au chaud plus de 1,4 million de bébés dans plus de trente pays depuis 2011.

Un pied pensé pour marcher dans la vraie vie

Un homme avec une prothèse de jambe, assis et debout, en trois photos.
©
Exemple d'une prothèse Jaipur Foot pensée pour "la vraie vie".

Le Jaipur Foot pousse encore plus loin cette attention portée aux usages. Mis au point en 1968 à l’hôpital SMS de Jaipur par des chirurgiens orthopédiques et des artisans, ce pied prothétique n’a pas été conçu autour d’une démarche idéale sur le sol lisse d’un laboratoire. Il doit permettre de marcher pieds nus ou chaussé, de s’accroupir, de s’asseoir en tailleur, de pédaler, de nager ou de travailler dans un champ boueux. Autant de gestes quotidiens que les prothèses occidentales disponibles à l’époque prenaient mal en compte.

Sa souplesse, son étanchéité et le recours à des matériaux robustes mais courants en font une innovation technique et sociale. La Bhagwan Mahaveer Viklang Sahayata Samiti (BMVSS), qui l’a perfectionnée et la distribue, utilise notamment des tubes en polyéthylène haute densité. Une prothèse sous le genou peut être réalisée et ajustée en une journée, contre deux au-dessus du genou, évitant des semaines d’attente et des allers-retours coûteux. Près de 700 000 membres artificiels ont été fournis gratuitement ; en comptant les orthèses, béquilles et autres aides, l’organisation revendique plus de deux millions de dispositifs.

Ici encore, le prix ne suffit pas à définir la frugalité. Une prothèse bon marché qui empêche de travailler, oblige à porter des chaussures ou résiste mal à l’eau peut se révéler très coûteuse dans la vie réelle. Jaipur Foot inverse le raisonnement : la performance se mesure à l’autonomie retrouvée. La conception épouse les contraintes culturelles, professionnelles et géographiques au lieu de demander à l’utilisateur de s’adapter au produit.

Aravind, la frugalité à l’échelle d’un hôpital

Examen ophtalmologique avec un médecin et une patiente utilisant une lampe à fente.
©
Depuis 1999, Aravind est aussi présent au Cambodge où son action a contribué à diminuer le taux de cécité de 1,2 % à 0,37 % dans le pays.

Avec Aravind Eye Care System, le changement ne porte plus sur un dispositif mais sur toute l’organisation du soin. Lorsqu’il ouvre en 1976 à Madurai, dans le Tamil Nadu, l’ophtalmologue Govindappa Venkataswamy dispose de onze lits. Son ambition est immense : éliminer la cécité évitable, notamment celle provoquée par la cataracte. Près d’un demi-siècle plus tard, Aravind forme un réseau d’hôpitaux, de centres de vision, de consultations de proximité, de campagnes mobiles de dépistage et d’une unité de production de consommables ophtalmologiques, Aurolab.

Son efficacité repose sur une répartition précise des tâches. Des personnels spécialement formés réalisent une partie des examens, préparent les patients et assistent les chirurgiens. Ceux-ci se concentrent sur les actes qui exigent leur expertise et enchaînent les interventions dans des blocs organisés pour limiter les temps morts. Les volumes abaissent le coût unitaire, tandis que les prestations payantes contribuent à financer les soins gratuits ou subventionnés. Aravind affirme que la qualité clinique reste la même, quel que soit le tarif acquitté.

Entre avril 2024 et mars 2025, Aravind a enregistré près de 6,1 millions de consultations un peu partout dans le monde et réalisé 734 322 opérations, traitements au laser et injections. Parmi ces actes, 106 770 ont été gratuits et 257 052 subventionnés. Depuis 1976, 72 millions de personnes ont déjà bénéficié des services de l’organisme. Créée initialement pour produire des lentilles intraoculaires abordables, Aurolab fabrique désormais médicaments, aiguilles, lames et équipements exportés dans plus de 160 pays.

Une sobriété qui exige des moyens

Aum, Embrace, Jaipur Foot et Aravind agissent à quatre niveaux différents : restaurer une fonction, maintenir un nouveau-né au chaud, redonner de l’autonomie et réorganiser un système hospitalier. Leur point commun n’est pas seulement leur faible coût. Tous commencent par observer ce qui empêche réellement l’accès au soin : le prix, bien sûr, mais aussi les infrastructures fragiles, les déplacements, les usages, la maintenance ou la perte de revenus provoquée par la maladie. "Comme l’a dit Navi Radjou, consultant et essayiste spécialisé dans l'innovation, lors de la table ronde sur la santé frugale pendant le Forum, “Il faut tomber amoureux du problème, et non de sa solution.”

Ces exemples disent aussi ce que la santé frugale ne doit pas devenir : un prétexte pour réserver des soins au rabais aux populations pauvres. Une innovation médicale, si simple soit-elle, doit être évaluée, fabriquée selon des normes, accompagnée et intégrée à une chaîne de soins. Sans formation, suivi, financement durable et relais locaux, l’objet le plus ingénieux finit dans un placard. La leçon indienne est moins “faire moins cher” que “mobiliser chaque ressource là où elle produit le plus de santé”. Une exigence née de la pénurie, mais qui dépasse largement les frontières de l’Inde.