Cindy Chauviré : une éleveuse qui réinvente l'agriculture entre robotique et bien-être animal

L'éleveuse Cindy Chauviré, à la tête d'un cheptel de 60 tête, pratique l'acuponcture sur ses vaches pour améliorer le bien-être animal. - © Jérémy Lempin / WD

Publié le par Florence Santrot

Cindy Chauviré n’était pas destinée à devenir éleveuse. Pas fille d’agriculteur, pas issue du sérail. Et femme, dans un milieu encore largement masculin avec un métier physique. Des “handicaps” qui l’ont poussée à faire plus… et mieux. Installée en 2010 à Villedieu-la-Blouère au nord-ouest de Cholet (Maine-et-Loire), elle commence par la production de semences avant de bifurquer vers l’élevage laitier. Un choix structurant, presque fondateur.

“Je me suis dit que je n’étais pas plus bête qu’un d’autre et je me suis lancée”, raconte-t-elle. Depuis, elle trace sa route, avec une conviction simple : la compétence finit toujours par s’imposer. S’il a fallu qu’elle fasse ses preuves, elle récolte aujourd’hui les fruits de son dur labeur. “Au début, il faut travailler plus dur et mieux que les autres mais une fois que c’est fait, on reçoit beaucoup de respect.”

Une personne en bleu observe une vache dans une étable.
Les vaches de Cindy Chauviré passent à la traite – automatisée – quand elles en ressentent le besoin et sont libres d'aller dans les champs quand elles le souhaitent. © Jérémy Lempin / WD

Une ferme robotisée… pour mieux vivre

Pour s’imposer, Cindy Chauviré a fait travailler son cerveau avant ses muscles et mis en place tout une organisation qui lui épargne les taches les plus ingrates. Sur son exploitation, aujourd’hui, tout ou presque est automatisé. Traite, alimentation, nettoyage… la robotisation est partout. Mais pas pour faire plus. Pour faire autrement. “Nous avons une ferme dans laquelle nous appliquons quasiment des horaires de bureau”, explique-t-elle avec fierté. Une phrase qui, dans le monde agricole, sonne presque comme une provocation.

Ici, le pari est assumé : réduire la pénibilité pour améliorer la performance… et le bien-être animal. Un pari qui fonctionne. Ses soixante vaches produisent entre 38 et 40 litres de lait par jour, bien au-dessus de la moyenne nationale (autour de 32 litres). Derrière les chiffres, il y a surtout une autre idée du métier. “Aujourd’hui, si on ne travaille pas 80 heures semaine, certains ne nous considèrent pas comme de bons agriculteurs. Nous, on veut démontrer tout le contraire.”

Robot de nettoyage automatisé dans une ferme avec des vaches en arrière-plan.
Le robot de nettoyage automatisé s'assure que la stabulation reste propre en permanence. © Jérémy Lempin / WD

Le temps gagné comme nouvelle richesse

Ce que Cindy Chauviré cherche, ce n’est pas seulement la performance économique. C’est un équilibre. Une respiration. Une vie. “Gagner du temps à faire des tâches pénibles, c’est autant de temps gagné pour aller s’épanouir à l’extérieur.” Ce temps libéré devient une ressource stratégique. Pour elle, pour sa famille, mais aussi pour ses animaux. Car c’est là que son approche bascule : plus technique, mais aussi plus sensible.

Dans sa stabulation, l’éleveuse ne parle pas de “cheptel”. Elle parle de lien. “Le bien-être animal, c’est quand je rentre et que je sens qu’il y a une connexion entre elles et moi.” Le temps libéré par la robotisation lui permet de surveiller avec attention ses vaches. Acupuncture, aromathérapie, observation fine des comportements… elle a développé une approche presque clinique, mais profondément incarnée. “Je parle beaucoup à mes vaches. Je suis convaincue qu’elles le ressentent.”

Une autre relation au vivant

Grâce à un suivi individualisé des rendements, Cindy Chauviré sait immédiatement si une de ses bêtes produits moins, signe d’une méforme possible. Formée à l’acuponcture et à l’utilisation des huiles essentielles, elle s’occupe alors particulièrement d’elle. Et la plupart du temps, la production de lait revient à la normale dans les 48 heures. “Dès que 'j’enfonce une ou deux aiguilles dans mes vaches, je sens qu’elles se détendent.”

Personne travaillant sur un ordinateur, analysant des données affichées à l'écran.
Chaque vache, pucée, bénéficie d'un suivi personnalisé via une interface informatique qui stocke toutes les données dans le temps. © Jérémy Lempin / WD

Son apprenti, d’abord réticent à l’idée de pratiquer ces médecines douces pour soigner les animaux, a fini par se ranger aux côtés de Cindy Chauviré : “Je n’y croyais pas au début mais j’ai bien vu que ça leur faisait du bien et que les rendements remontaient. Je ne sais pas trop comment ça marche mais c’est efficace.” Résultat : quasi zéro antibiotiques, des frais vétérinaires réduits… et des performances en hausse. Comme si la précision technique et l’attention au vivant n’étaient pas opposées, mais complémentaires.

Une agriculture de chef d’entreprise

Chez Cindy Chauviré, l’agriculture n’est pas un héritage. C’est un projet. Un projet qui mobilise des compétences multiples : gestion, agronomie, stratégie, innovation. “L’agriculteur aujourd’hui doit être aussi bon en gestion qu’en culture ou en élevage.” Elle revendique cette complexité. Et refuse l’image d’un métier subi : “On n’a pas à rougir de ce travail qui est intellectuellement important.”

De l’intelligence dans le métier, mais aussi de l’adaptation. Comme beaucoup d’agriculteurs, elle est en première ligne face au changement climatique. “Désormais, on a tous les ans une année exceptionnelle.” Trop d’eau, pas assez, des saisons qui se dérèglent. La réponse n’est pas unique, mais systémique : diversification des cultures, augmentation des stocks, choix de variétés plus rustiques. Et surtout, apprentissage permanent. “Nous suivons des formations agronomiques, agroécologiques, où on apprend à diversifier, à ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier, en essayant d'avoir un maximum de stock…”

Le collectif comme boussole

Pour avancer, Cindy Chauviré ne reste pas seule. Elle échange, compare, apprend. “Je suis en contact avec des producteurs aussi bien du Nord que de la Creuse… c’est très riche d’échanges.” Dans ces réseaux, pour la plupart sur Internet ou les réseaux sociaux, elle trouve des solutions, mais aussi une forme de lucidité. Le monde agricole change, et personne ne peut suivre seul. Le partage des bonnes pratiques est vital.

Car l’agriculture souffre d’une déprise. Moins d’installations, moins de vocations… le secteur est en crise. Alors, pour faire sa part et susciter des vocations, l’exploitante ouvre sa ferme. Aux scolaires, aux curieux, même aux sceptiques. “On est fiers de ce qu’on fait. On veut montrer que ce n’est pas un métier ingrat.” Son objectif est clair : rendre le métier désirable. Pas seulement viable. Désirable.

Au fond, Cindy Chauviré incarne une bascule discrète mais profonde.
Une agriculture qui ne choisit plus entre performance et bien-être. Entre technologie et sens. Entre travail et vie. Et peut-être est-ce là, finalement, la vraie transition : celle qui ne change pas seulement les pratiques, mais le regard que l’on porte sur le métier.

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