À Marseille, la rénovation du Fort Saint-Nicolas sert aussi la reconstruction humaine

Érigé sous Louis XIV entre 1660 et 1664, le Fort Saint-Nicolas est en cours de réhabilitation par l'association Acta Vista depuis 2002. - © Jérémy Lempin / WD

Publié le par Florence Santrot

À première vue, la Citadelle de Marseille est un chantier comme un autre. Des pierres à tailler, des murs à consolider, des siècles d’histoire à préserver. Mais derrière les échafaudages, une autre reconstruction est à l’œuvre. Plus lente, plus fragile, plus décisive. Depuis vingt ans, Acta Vista fait du patrimoine un terrain d’insertion. Pas une simple activité occupationnelle, mais un projet structurant, exigeant, qui engage le corps et redonne du sens. Ici, on ne “met pas au travail”. On forme, on accompagne, on réinscrit.

Chaque jour, 150 personnes en parcours d’insertion – 350 par an en moyenne – travaillent sur le fort Saint-Nicolas, aussi appelée Citadelle de Marseille, et fermée depuis 360 ans. Des hommes et des femmes, issus de 40 nationalités, souvent éloignés de l’emploi, parfois abîmés par des parcours de vie chaotiques, qui sont réunis autour d’un objectif concret : restaurer un monument, et, chemin faisant, retrouver une place dans la société. “Nous faisons de la restauration du patrimoine un prétexte à la reconstruction d’êtres humains”, résume Pâquerette Demotes-Mainard.

Femme souriante devant un mur en pierre, vêtue d'un haut rouge, cheveux longs.
Pâquerette Demotes-Mainard, directrice générale d'Acta Vista. © Jérémy Lempin / WD

Une école à ciel ouvert

Ce qui frappe, c’est la cohérence du modèle. Acta Vista ne forme pas “dans le vide”. Les gestes appris sur le chantier correspondent à des besoins réels du territoire. Maçonnerie du bâti ancien, taille de pierre, techniques traditionnelles… Autant de compétences recherchées, notamment dans la restauration patrimoniale et la construction durable.

Au terme de son passage par le Fort Saint-Nicolas, chaque personne peut ainsi obtenir un diplôme de maçon du bâti ancien. Mais la formation ne s’arrête pas là. Elle s’accompagne d’un suivi socio-professionnel complet : apprentissage du français si nécessaire, aide au logement, mobilité, santé… Acta Vista propose une approche globale, qui prend en compte la réalité des obstacles. “On ne forme pas pour former. On forme en fonction des besoins réels du territoire, et ça change tout”, insiste la directrice générale.

Le résultat est à la hauteur : 70 % des personnes accompagnées retrouvent un emploi ou une formation. Un chiffre qui dit quelque chose de la solidité du modèle. Et de sa capacité à produire du durable, là où tant de dispositifs peinent à tenir dans le temps.

Travailleurs en casques effectuant des travaux de pavage dans une rue ensoleillée.
Réparer les murs, refaire une partie des sols… un travail de longue haleine qui va se poursuivre pendant plusieurs décennies. © Jérémy Lempin / WD

Restaurer autrement, restaurer mieux

Sur le chantier, les pierres parlent aussi d’écologie. Ici, la restauration ne se contente pas d’être fidèle à l’histoire. Elle s’inscrit dans une logique de sobriété et de bon sens. Réemploi quasi intégral des matériaux, utilisation de la chaux, du chanvre, du sable, gestion fine de l’eau, toilettes sèches… Le chantier devient un laboratoire discret de pratiques bas carbone. Pas de discours grandiloquent, mais des gestes concrets, hérités du passé et remis au goût du jour.

Ce choix n’est pas anodin. Il permet à la fois de réduire l’impact environnemental et de transmettre des savoir-faire artisanaux en voie de disparition. Car restaurer un monument historique, ce n’est pas seulement réparer. C’est comprendre, respecter, prolonger. “On veut que ce soit exemplaire sur tous les plans : humain, patrimonial, et environnemental.”

Quatre ouvriers en casques discutent autour d'une table sur un chantier de construction.
En pleine formation sur les bons gestes de la maçonnerie du bâti ancien. © Jérémy Lempin / WD

Un lieu qui s’ouvre peu à peu, une ville qui respire différemment

Pendant plus de trois siècles, la Citadelle est restée fermée au public. Un lieu militaire, inaccessible, presque invisible. Mais, depuis 2023, elle s’ouvre progressivement. Des ateliers avec les habitants, des collectes de mémoire, des visites, des résidences d’artistes. Le site devient peu à peu un espace partagé. Des événements culturels, autour de la musique notamment, permettent aux Marseillais de se réapproprier peu à peu ce monument que l’on aperçoit de loin mais que peu ont réellement visité. En 2024, le site a accueilli pas moins de 200 000 personnes. Dernièrement, le 18 avril 2026, la journée “Faire Fort !” a lancé la saison.

Ce changement de regard est essentiel. Il transforme le chantier en lieu de vie. Il reconnecte le patrimoine à ceux qui l’habitent, à ceux qui le traversent. Il esquisse une autre manière de faire du tourisme : plus lent, plus ancré, plus respectueux. “Ce lieu a été fermé pendant des siècles : il doit maintenant devenir un espace partagé, vivant, ouvert sur la ville.” Dans une ville souvent fragmentée, cette ouverture a une portée symbolique forte.

Un projet hors norme, à la hauteur de ses ambitions

Le chantier de la Citadelle est à l’image de cette vision : colossal. Depuis l’obtention d’un bail de 40 ans en 2021, Acta Vista pilote une transformation qui nécessitera près de 168 millions d’euros. Un projet de long terme, à contre-courant des logiques court-termistes qui dominent souvent les politiques publiques. Ici, on s’inscrit dans la durée. On accepte le temps long du patrimoine, celui de la pierre, celui des parcours humains.

Ce temps long est aussi une force. Il permet de construire des trajectoires solides, de consolider des compétences, de créer un impact qui dépasse largement le chantier lui-même. La restauration de la Citadelle est un prétexte mais le projet va bien au-delà sur le plan humain.

Il y a, dans ce projet, quelque chose de profondément politique. Une manière de dire que tout n’est pas jetable. Ni les pierres, ni les savoir-faire, ni les personnes. À l’heure où les fractures sociales et écologiques s’intensifient, ce type d’initiative dessine une autre voie. Et peut-être, au fond, une manière de réapprendre à faire société.

Vue du port de Marseille avec de nombreux bateaux et des bâtiments en arrière-plan.
La vue depuis la Citadelle de Marseille, aussi prénommée Fort Saint-Nicolas. © Jérémy Lempin / WD

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