À première vue, KMØ pourrait ressembler à beaucoup d’autres lieux de l’innovation : des start-up, des écoles, des entreprises, des espaces partagés, des événements, des rencontres. Mais à Mulhouse, rien n’est vraiment interchangeable. Ici, les murs parlent. Ils racontent la vapeur, le métal, les locomotives, les ateliers, l’époque où l’industrie façonnait les villes autant que les imaginaires.
Le site occupe une ancienne friche industrielle où s’est écrite une partie de l’histoire manufacturière française. La Société alsacienne de construction mécanique y a fabriqué des locomotives. Alstom y trouve l’une de ses racines, contraction d’Alsacienne et de Thomson. Alcatel aussi, issue de l’Alsacienne de constructions atomiques et de téléphonie. Même la première ligne de chemin de fer internationale, entre Mulhouse et Bâle, affleure dans cette mémoire locale. Pour Gérald Cohen, cofondateur du lieu, cette profondeur historique n’est pas un décor. C’est le point de départ. “Nous sommes un trait d’union entre le passé et le futur. Le présent n’est que ce trait d’union”, résume-t-il.
Un lieu qui donne envie d’avenir
Ce lien au passé n’a rien de nostalgique. Il sert au contraire à réarmer l’avenir. “Lorsqu’on est confronté à une jeunesse qui s’interroge sur son avenir, la meilleure des approches, c’est encore de lui montrer une dynamique temporelle”, explique Gérald Cohen. Autrement dit : pour se projeter, il faut savoir d’où l’on vient. Dans une ville parfois marquée par le récit du déclin industriel, KMØ propose un autre imaginaire. Non pas celui d’un âge d’or perdu, mais celui d’une capacité à recommencer.
À l’intérieur, l’écosystème est volontairement resserré autour de deux mots : industrie et numérique. Pas de dispersion, pas d’occupation opportuniste des mètres carrés. Le lieu rassemble des formations comme 42 ou Epitech, des start-up, des laboratoires, des PME, des ETI, de grands groupes et le Village by CA, accélérateur du Crédit Agricole. Une soixantaine de structures gravitent autour du site, qui accueille environ 1 000 personnes par jour. Depuis sa création, KMØ revendique entre 230 et 240 emplois créés, par attraction, croissance ou effet d’écosystème.
L’objectif n’est pas seulement de loger tout ce petit monde sous le même toit. Il est de provoquer les croisements. Faire descendre les entreprises vers les étudiants. Faire monter les idées des start-up vers les industriels. Permettre aux jeunes développeurs de comprendre les besoins réels d’une usine, d’un robot, d’une chaîne de production. “Le but, en fait, il est de créer des liens entre tous ces acteurs et de réduire à zéro la distance entre tous ces acteurs, d’où KMØ”, explique Gérald Cohen.
La friche comme matière première
Rien, pourtant, n’était simple. Une friche industrielle n’est pas une page blanche. C’est même tout l’inverse : un lieu déjà écrit, avec ses contraintes, ses limites, ses traces, parfois sa pollution, souvent ses bâtiments difficiles à reconfigurer. “KMØ est une somme de difficultés”, reconnaît Gérald Cohen. Les lieux “n’ont pas été pensés pour KMØ”, mais pour un modèle de production ancien. La question n’était donc pas seulement de réhabiliter des murs, mais de les faire changer d’époque sans les trahir.
C’est là que le projet prend une dimension plus rare. KMØ n’est pas né d’un grand programme public descendant, mais d’une initiative privée, portée notamment par une société foncière, avec le Crédit Agricole et la Caisse des Dépôts parmi les partenaires. Une singularité relevée dans l’échange : beaucoup de lieux de ce type sont imaginés par des collectivités, qui lancent un programme, cherchent des occupants, puis tentent de créer une dynamique. À KMØ, la logique est inverse : partir d’une vision, construire un modèle économique, assumer une ligne éditoriale presque stricte, puis animer le lieu au quotidien.
Cette ligne a longtemps pu sembler risquée. En refusant d’accueillir des activités sans lien avec l’industrie et le numérique, KMØ s’est sans doute rempli moins vite. Mais cette contrainte a créé sa force : ici, les habitants ne se contentent pas de cohabiter. Ils peuvent potentiellement travailler ensemble. Un industriel peut y trouver des compétences numériques. Une start-up peut rencontrer un client. Un étudiant peut découvrir un métier. Une entreprise peut tester un usage, recruter, transmettre, s’inspirer.
L’industrie, mais autrement
Cette fidélité au mot “industrie” est tout sauf anodine. Avant le Covid, parler réindustrialisation avait encore quelque chose d’à contre-courant. KMØ assume pourtant cette conviction : “Le Nouveau Monde, il ne sera pas seulement codé, il faut le fabriquer”, rappelle Gérald Cohen. Pas forcément avec les modèles d’hier, ni avec la même insouciance écologique, mais avec des usines, des savoir-faire, de la matière, des machines, des systèmes embarqués, de l’énergie, des talents.
La question environnementale n’était pas au cœur du projet initial, le cofondateur le reconnaît clairement. Mais elle est devenue indissociable de toute réflexion économique. “Si on n’intègre pas la variable environnementale, alors un projet n’a pas d’avenir”, dit-il. À ses yeux, la création de richesse doit désormais se redéfinir : il ne s’agit plus seulement de transformer de la matière pour améliorer le quotidien, mais de produire des solutions, des interfaces, de la simplification, de la décarbonation, et surtout une perspective commune.
C’est peut-être là que KMØ dépasse le cadre du tiers-lieu. Il ne se contente pas d’héberger l’innovation. Il propose une manière de penser son environnement. “Chaque territoire a une ADN très différente”, insiste Gérald Cohen, en rappelant qu’on ne pense pas l’avenir de la même manière en Bretagne et en Alsace. Pour lui, l’enjeu est moins de dupliquer un modèle que d’apprendre à chaque territoire à construire son propre schéma de pensée, à partir de son histoire, de sa géographie, de sa culture, de ses contraintes et de ses forces.
Un modèle, pas une recette
KMØ pourrait-il être reproduit ailleurs ? Oui, mais pas à l’identique. Un projet est déjà envisagé à Belfort, autour de l’industrie et de l’énergie. D’autres déclinaisons pourraient émerger sur l’alimentation ou d’autres enjeux. Le principe resterait le même : partir d’un lieu, de son histoire et de son environnement, puis réunir les acteurs capables de construire un projet cohérent.
C’est sans doute la principale leçon de KMØ : une friche ne se transforme pas seulement en réhabilitant des bâtiments ou en y installant des start-up. Elle doit trouver un nouvel usage en lien avec ce qu’elle a été et avec les besoins du territoire. À Mulhouse, l’ancien site industriel sert ainsi de support à un écosystème tourné vers l’industrie et le numérique. Un modèle qui ne se décrète pas, mais qui se construit à partir du terrain.