Il y a des bifurcations discrètes, presque silencieuses. Celle de Christian de Césare commence loin des rivières de l’Indre, dans les bureaux d’une vie d’ingénieur informatique, entre Marseille et la région parisienne. Puis vient le désir de changer d’air, de trajectoire, de sens. Et cette idée, tenace : produire une énergie propre, locale, tangible. Pas une abstraction. Pas un concept. Quelque chose qui tourne, qui coule, qui alimente.
Il explore la piste du solaire, d’abord mais le projet se révèle trop gourmand en surface. En cherchant sur Internet, une autre évidence émerge : l’eau. “Très vite, je me suis arrêté sur l’hydroélectricité qui représente, de mon point de vue, l’impact le plus faible sur l’environnement”, raconte-t-il. Encore faut-il trouver un site. Pendant deux ans, il explore, compare, épluche une cinquantaine de dossiers dénichés sur Le Bon Coin ou ailleurs. Jusqu’à tomber, presque par hasard, sur une annonce en ligne : un ancien moulin, à Bélâbre, dans l’Indre.
Trois ans pour faire tourner l’eau
Le lieu est là. Le projet aussi. Reste à convaincre. Et c’est là que tout se complique. Autorisations, études, avis administratifs… le parcours est semé d’embûches. Dix-sept services à consulter. Trois ans de procédures. “Pour un petit projet aussi petit, d’en arriver à de telles extrémités…”, souffle-t-il. Il ira jusqu’à écrire une lettre à Ségolène Royal – alors ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie – pour obtenir l’assentiment des autorités et faire valoir, après trois ans de lutte, son “droit d’eau” permettant de remettre en service une installation existante.
L’ancien moulin, lui, est trop vétuste pour être remis en activité. Alors il construit, à côté, un petit bâtiment. À l’intérieur, une turbine neuve. Dehors, l’Anglin continue de s’écouler, presque indifférent. L’investissement est conséquent : 540 000 euros. Mais finalement moins que prévu, parce qu’il met la main à la pâte. “Le budget aurait dû être de l’ordre de 800 000 euros si je n’avais pas assuré le suivi de chantier moi-même”, explique-t-il. Une centrale modeste, mais concrète : 180 kW installés, un peu moins en production réelle. Mais une puissance suffisante pour alimenter environ 200 à 220 foyers sans chauffage, une soixantaine en incluant les besoins thermiques.
Une énergie à l’échelle d’un hameau
Ici, l’électricité produite reste presque chez elle. Elle couvre les besoins d’un amont d’une soixantaine de foyers, parfois au-delà. Une énergie de proximité, qui redessine une forme d’autonomie. Pas spectaculaire, mais ancrée. “Aujourd’hui, on produit de l’électricité sans émission de gaz à effet de serre et avec un impact quasi nul sur la rivière”, insiste Christian de Césare. Une affirmation qui ne fait pas consensus partout.
Depuis des années, la question de la continuité écologique oppose défenseurs des cours d’eau libres et partisans de la réhabilitation des ouvrages existants. Les moulins, accusés d’entraver la circulation des poissons, ont parfois été démantelés. Lui voit les choses autrement. Les moulins sont là depuis des siècles. Ils font partie du paysage, de l’histoire, du patrimoine. “Après les églises et les châteaux, les moulins constituent le troisième secteur de notre patrimoine à sauvegarder”, rappelle-t-il. Et surtout, ils pourraient devenir des points d’appui pour la transition énergétique.
Du projet personnel à l’élan collectif
C’est ce basculement qui donne naissance à Force Hydro Centre. En 2019, Christian de Césare ne veut plus être seul et sait que son idée en intéresse d’autres. Il crée une coopérative, aujourd’hui forte d’environ 200 sociétaires. Le principe est simple : une personne, une voix. Pas de logique spéculative et une ambition écologique et territoriale.
“On a choisi un modèle coopératif parce qu’on voulait fédérer un maximum de personnes autour de nous”, explique-t-il. L’objectif dépasse largement sa propre centrale. Il s’agit d’accompagner d’autres projets, de remettre en état des moulins abandonnés, de démontrer que cette voie est possible et de soutenir dans les démarches administratives particulièrement complexes et longues.
Dans cette vision, l’énergie redevient une affaire locale. Presque intime. Produite ici, pour ici. Et potentiellement démultipliable. “En équipant les vieux moulins français, on pourrait avoir l’équivalent d’une centrale nucléaire”, avance-t-il. Une projection ambitieuse, discutée, mais révélatrice d’un imaginaire : celui d’un maillage énergétique diffus, plutôt que centralisé.
Réapprendre à produire de l’électricité localement
Rien n’est simple pour autant. Les freins restent nombreux. Réglementaires, d’abord, techniques, parfois. Culturels, surtout. L’hydroélectricité à petite échelle souffre d’un déficit d’image. Trop discrète pour séduire. Trop complexe pour être comprise. Alors Christian de Césare insiste sur un autre levier : la pédagogie. “Il faut faire beaucoup de communication pour montrer aux gens que l’impact est très faible sur la rivière”, dit-il. Montrer, expliquer, ouvrir les portes. Faire toucher du doigt cette énergie invisible.
Au fond, son projet raconte autre chose qu’une simple centrale. Il parle de reconversion, de lenteur, d’obstination. D’un rapport renouvelé aux territoires. Et d’une question qui revient, presque en filigrane : et si la transition énergétique ne passait pas seulement par de grandes infrastructures, mais aussi par des milliers de petits gestes, dispersés le long des rivières ?