À Rochefort-sur-Loire, au cœur de l’Anjou noir, Château de Plaisance n’est pas qu’un domaine viticole. C’est un lieu chargé d’histoires, de couches géologiques et de récits humains, que Vanessa Cherruau a choisi de faire dialoguer avec son époque. Depuis 2019, elle en a repris les rênes avec une idée claire : respecter l’héritage sans s’y enfermer, et prouver qu’exigence agronomique, cohérence écologique et liberté entrepreneuriale peuvent aller de pair.
Rien ne la destinait pourtant à la viticulture. Ni parents agriculteurs, ni vignes dans l’enfance. À l’origine, Vanessa se voyait journaliste. “J’ai participé à une dégustation par le plus grand des hasards et, la même semaine, j’ai rencontré un vigneron. Je n’y connaissais rien mais j’ai tout de suite su que c’était ça que je voulais faire.” La curiosité, déjà. Et cette capacité à relier des mondes : culture, goût, agriculture, récit.
Du journalisme au vin, une quête de sens
Elle bifurque tôt, à vingt ans, et se forme à l’École supérieure des agricultures (ESA) d’Angers. Une passerelle par le commerce du vin lui permet d’entrer dans la filière sans en être issue. “Comme je devais gagner ma vie, j’ai fait à peu près tous les métiers de la chaîne de valeur tout en me formant sur le sujet qui me passionnait le plus en parallèle, les vins en biodynamie.” Commerce, export, conseil, gestion de domaine : pendant près de quinze ans, elle observe, apprend, compare.
Ce détour par le négoce et les grandes maisons n’est pas un reniement. Il façonne une vision lucide des rapports de force, des réalités économiques, de ce que coûte – vraiment – un vin exigeant. Et nourrit aussi une frustration : celle de ne pas être aux commandes. Longtemps, elle doute. De sa légitimité. De sa capacité à s’installer sans être “fille de”. Jusqu’à ce déclic, provoqué par une phrase simple d’une amie proche : “Pourquoi, au lieu de te dire que c’est impossible, tu ne te demandes pas comment faire pour rendre cela possible ?”
La rencontre avec Plaisance
Trois mois plus tard, elle visite le Château de Plaisance. Le domaine est en vente depuis sept ans. Les terres, elles, racontent déjà autre chose : pas de chimie depuis 1995, biodynamie depuis 2008. Un socle rare. Vanessa arrive avec un projet écrit, précis, assumé. Soutenue par un investisseur privé convaincu par sa vision, elle parvient à fédérer là où d’autres ont échoué.
Le calendrier est serré, presque irréel. “Le 12 septembre 2019, je signe l’acquisition du château. Le 13, on vendange. Le 14 octobre, j’accouche de mon premier enfant. Et quelques mois plus tard, c’était le Covid. La première année n’a pas été de tout repos !” Dans ce tourbillon, elle appelle Guillaume, ami de longue date installé en Alsace. Il vient pour aider quelques semaines aux vendanges. Il ne repartira pas et est devenu aujourd’hui son bras droit.
Reprendre sans reproduire
Vanessa ne reprend pas Plaisance pour prolonger un modèle. Elle reprend un lieu pour écrire son histoire. La viticulture reste en biodynamie, mais les curseurs bougent : plus de précision, plus de main-d’œuvre, plus de soin à chaque étape. Les vendanges sont manuelles, les labours fortement limités, les intrants réduits au strict minimum. “Je me refuse à tricher, même quand c’est tentant.”
L’équipe est renforcée – treize équivalents temps plein à l’année – et les conditions de travail repensées : matériel plus ergonomique, organisation plus collective, attention portée au bien-être. À la vigne, chaque pied est traité comme un individu. À la cave, la rigueur est non négociable : vinifications parcellaires, levures indigènes, hygiène millimétrée, suivi précis. Le vin n’est pas maquillé. Il doit dire le lieu.
Biodiversité et cohérence climatique
Très vite, la question climatique s’impose. Gel à répétition, sécheresse historique, pluviométrie record : depuis 2019, chaque millésime apporte son lot de défis. Plutôt que de s’engager dans des solutions lourdes et énergivores, Vanessa choisit une autre voie : l’hétérogénéité. Multiplier les pratiques, les tailles, les palissages, les porte-greffes pour lisser les risques et renforcer la résilience.
Le domaine se dote aussi d’outils de diagnostic. Un audit carbone, un audit biodiversité avec la LPO, et des décisions très concrètes. Deux kilomètres de haies plantées, plus de deux cents arbres fruitiers et forestiers, pour recréer des corridors écologiques. Et une mesure emblématique : le passage à une bouteille ultra-légère de 380 g, qui permet de réduire d’un tiers l’empreinte carbone du domaine. Un choix simple, structurant, assumé.
Faire entreprise autrement
Produire des vins précis et engagés, oui. Les vendre sans renoncer à ses valeurs, aussi. Vanessa refuse certains marchés, assume une distribution majoritairement tournée vers cavistes et restaurateurs, en France comme à l’export. Elle parle sans détour des difficultés de la filière, du pouvoir d’achat, des coûts qui explosent. Et invente des solutions : achat de raisins bio sur des terroirs choisis, vinifiés au domaine, pour proposer des cuvées accessibles sans sacrifier l’éthique.
Cette liberté, elle la revendique. “C’est en tant qu’indépendante que je peux faire ce que je veux : dire non à des marchés, expérimenter, affirmer un style.” Être à la fois cheffe d’entreprise, vigneronne et communicante fait partie du métier. Le passé de journaliste n’est jamais loin : mettre en récit, oui, mais sans greenwashing. Dire ce qui est fait, et seulement cela.
Transmettre, ouvrir, inspirer
Au Château de Plaisance, la transmission n’est pas un mot creux. Stagiaires, apprentis, élèves d’écoles hôtelières : le domaine est un lieu d’apprentissage autant que de production. Vanessa prend le temps d’échanger, notamment avec de jeunes femmes qui s’interrogent sur leur place dans la viticulture. Non pour ériger un modèle, mais pour rendre visible un possible.
“Je crois qu’on peut changer les choses à notre échelle, en montrant que c’est possible. C’est ça, être vigneron aujourd’hui : défendre une esthétique, une éthique, et surtout du lien.” À Plaisance, la vigne n’est pas seulement cultivée. Elle devient un langage. Et pour Vanessa Cherruau, une manière d’écrire, millésime après millésime, une histoire résolument contemporaine.