Cultive, la ferme-école qui forme les maraîchers de demain

À hauteur de sol, à hauteur d’humain. Dans la serre, le geste se fait précis, les regards se croisent : l’apprentissage passe aussi par l’observation partagée. - © Florence Santrot

Publié le par Florence Santrot

Quand Vanessa Correa parle de sol vivant, ses mains miment le travail invisible des micro-organismes. Son regard se perd un instant dans les allées des premières plantations de sa ferme-école, nichée sur les hauteurs de Montaigu, en Vendée. À 39 ans, cette formatrice en agroécologie, née à Bogotá en Colombie, a déjà une quinzaine d’années d’expérience, acquise sur plusieurs continents. Elle a enseigné au château de Chambord, travaillé en Israël, aux États-Unis… C’est à la ferme biologique du Bec Hellouin, en Normandie, qu’elle croise en 2017 le chemin de Baptiste Saulnier.

Lui, c’est l’ancien restaurateur parisien reconverti, adepte de l’organisation et des fichiers Excel. Elle, l’agronome-pédagogue, spécialiste du sol vivant et de l’agriculture régénérative. Il était venu pour se former, elle y animait des sessions. Un coup de cœur professionnel, puis personnel. Très vite, ils imaginent une autre manière de transmettre. Une pédagogie ancrée, complète, qui ne survole pas les enjeux du terrain. Leur rêve ? Créer une école pour accompagner la transition agricole en formant une génération de maraîchers rigoureux, résilients, et capables de s’installer. Ce sera Cultive.

Baptiste Saulnier et Vannessa Correa
Baptiste Saulnier et Vanessa Correa ont créé Cultive à Montaigu, en Vendée. © Florence Santrot

Une école pour ancrer les savoirs dans la terre

Ce rêve est devenu réalité et Cultive accueille, depuis fin 2024, sa toute première promotion. Quatre apprenants, tous déjà passés par une première expérience de terrain, mais à la recherche d’un cadre pour faire de leur projet un métier. Ici, pas de bucolique improvisation ni de retour à la terre idéalisé : les apprenants sont formés à la fois à la technique, à la planification et à la gestion d’une ferme. « On parle souvent d’agriculture alternative, mais ici, on assume d’enseigner une approche exigeante, presque ingénieuriale du métier », explique Baptiste.

Ce positionnement est rare dans le paysage de la formation agricole courte. Le cursus dure un an : deux mois de cours théoriques l’hiver, huit mois de mise en pratique sur la ferme-école, et deux mois de consolidation du projet professionnel. « C’est un métier complet, rappelle Baptiste. Il faut savoir produire, vendre, gérer, anticiper, piloter un budget, recruter… et surtout ne pas se planter. Parce qu’un plantage en agriculture, c’est six mois de boulot qui partent en fumée. » D’où la nécessité d’une formation rigoureuse, exigeante, structurée.

Il faut savoir produire, vendre, gérer, anticiper, piloter un budget, recruter… et surtout ne pas se planter.

Baptiste Saulnier travaillant dans une serre avec des fils suspendus autour de lui

Baptist Saulnier

Le modèle québécois du bio-intensif

Le fil conducteur de la pédagogie de Cultive, c’est le maraîchage bio-intensif, tel qu’il a été modélisé au Québec par Jean-Martin Fortier. Une approche qui allie faible surface, haute productivité, travail manuel et autonomie économique. Sur les cinq hectares du site, un seul est dédié au maraîchage, deux autres à l’arboriculture et à l’élevage de poules pondeuses, le reste accueillant les serres, tunnels, ateliers et zones tampons.

Tout est pensé pour maximiser les rendements sans épuiser les ressources : rotations courtes, planches permanentes, semis d’engrais verts, compostage, aucun intrant chimique. Le sol est travaillé à la grelinette, aéré avec précision, et jamais retourné. « On commence toujours par observer, souligne Vanessa. On regarde les vers, les agrégats, on creuse un profil de sol, et à partir de là, on adapte. C’est la base : sans sol vivant, pas de fertilité. »

Analyse de sol dans un champ cultivé, avec outil de prélèvement et main tenant de la terre
Vanessa analyse l'humidité dans un champ pour savoir s'il est nécessaire ou non d'arroser. © Florence Santrot

Une transmission par le geste et l’exemple

Sur le terrain, les journées sont rythmées. Semis, repiquage, désherbage thermique, planification culturale : chaque tâche est abordée avec méthode. « La rigueur est la condition de la réussite, rappelle Vanessa. Pas seulement pour produire, mais pour tenir dans la durée. » Elle veille à ce que chaque geste soit compris, ajusté, intégré. Cette pédagogie de l’exigence, les apprenants l’acceptent. Ils en perçoivent la nécessité.

Car ici, on apprend aussi à travailler à plusieurs. Les rôles tournent toutes les trois semaines : irrigation, serre, semis, planification… « C’est formateur, raconte Maixent, 27 ans. On n’a pas le choix de collaborer. Ça demande une vraie organisation collective. » Cette immersion dans la gestion partagée permet de mieux anticiper les réalités d’une installation à plusieurs, un modèle de plus en plus choisi par les porteurs de projet en agriculture.

La rigueur est la condition de la réussite. Pas seulement pour produire, mais pour tenir dans la durée.

Vanessa Correa travaillant dans un potager par une journée ensoleillée

Vanessa Correa

Sortir du fantasme pour bâtir des fermes viables

Les profils des apprenants témoignent d’une diversité croissante des parcours. Cassandra, 26 ans, diplômée de Sciences Po Lille et titulaire d’un master en politiques publiques, a quitté son job dans une collectivité pour se former à Cultive. « Je voulais une formation qui ne soit pas que de l’expérience terrain. Ici, on nous transmet une vision complète, technique, entrepreneuriale. Et on apprend à penser collectif, ce qui est probablement le plus difficile. » Melvin, 25 ans, ancien salarié agricole, cherchait une formation cadrée pour se lancer à son compte. « Je savais déjà planter des salades, mais je voulais comprendre les cycles, apprendre à organiser une ferme, planifier une année. Ici, on fait tout. »

Ce retour au réel est au cœur du projet pédagogique. Vanessa le résume simplement : « On ne forme pas des jardiniers. On forme des chefs d’exploitation. Il faut sortir du fantasme, et donner aux apprenants les clés pour durer. » La structure elle-même est pensée comme un modèle duplicable, y compris dans sa viabilité économique.

Quatre personnes travaillent dans un bureau avec plusieurs ordinateurs et des documents sur les tables.
Tout ne se joue pas dans les champs. La planification, le suivi sur des fichiers Excel est également cruciale pour garantir la rentabilité. © Florence Santrot

Une ferme rentable pour prouver que c’est possible

Cultive a été pensée comme une microferme rentable. L’objectif : prouver que l’agroécologie peut générer un chiffre d’affaires solide à échelle humaine. En optimisant les rotations, en structurant les débouchés dès le choix des cultures, une parcelle d’un hectare peut atteindre 100 000 euros de chiffre d’affaires annuel. « Sur cinq hectares, on vise les 250 à 300 000 euros, détaille Baptiste. Mais pour ça, il faut une organisation millimétrée. »

Cette ambition est aussi ce qui attire les partenaires financiers. La banque à impact Hélios soutient le projet via un prêt fléché. « On a choisi de travailler avec des financeurs alignés avec nos valeurs. Hélios comprend l’importance de soutenir la transition agricole à la racine, au sens propre », ajoute-t-il. L’enjeu est clair : faire de Cultive un démonstrateur, à la fois pédagogique et économique.

Deux hommes manipulent une machine agricole bleue dans un champ sous un ciel ensoleillé.
Maixent apprend l'usage du motoculteur sur les conseils de Baptiste. © Florence Santrot

Une boussole intérieure pour guider le projet

Au-delà des chiffres, Cultive porte une ambition plus profonde : contribuer à une transformation culturelle. À une époque où la terre attire autant qu’elle inquiète, cette école propose une autre voie. Ni folklore, ni productivisme. Mais une recherche de justesse. « On essaie de créer les conditions d’un ancrage, dit Vanessa. Que les apprenants repartent avec une boussole intérieure, une méthode, et un sens du réel. »

Et ça fonctionne. À les voir aiguiser leurs sécateurs, transplanter à la chaîne, s’arc-bouter sur la grelinette [une fourche manuelle qui permet d’aérer la terre sans la retourner, NDLR] ou débattre sur la planification des courges, on sent que quelque chose prend forme. Une compétence, une confiance, une vision. « Ici, on cultive les légumes, mais on cultive aussi un projet de vie », résume Maixent.

Ici, on cultive les légumes, mais on cultive aussi un projet de vie.

Homme souriant avec chapeau en paille, debout près d’un champ par temps ensoleillé

Maixent, apprenant chez Cultive.

Une première promotion déjà tournée vers l’action

Alors que l’année n’est pas encore terminée, les projets germent. Certains veulent s’installer en collectif, d’autres cherchent une ferme à reprendre. Tous affirment être plus outillés, plus conscients des enjeux. « On a gagné un an de terrain, dix ans de lecture, et peut-être vingt ans de maturité », estime Cassandra.

Cultive n’a qu’un an d’existence, mais déjà, elle imprime sa marque. Une pédagogie exigeante, une vision assumée, une méthode transmise. Et au bout de la formation, l’envie de s’ancrer. Pour nourrir, pour durer, pour transformer. En toute lucidité.

Femme souriante dans une serre, avec un tatouage d'abeille sur l'épaule gauche.
© Florence Santrot

Cassandra : “Apprendre à désapprendre”

“J’ai fait Sciences Po Lille, un master en politiques publiques. J’ai bossé en collectivité, en association… Mais j’ai eu besoin d’un changement de vie. J’avais envie d’apprendre un métier manuel, d’avoir un quotidien plus sobre. Et je crois que j’ai aussi été très influencée par mes lectures, par plein de choses qui m’ont poussée à remettre en cause le système.

Ce que je vis ici me bouleverse profondément. C’est ultra-complet. On apprend à produire, à planifier, à s’adapter. J’avais peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas avoir la force physique. En fait, on y arrive. C’est dur, mais très gratifiant. Et surtout, ça oblige à désapprendre plein de choses. Des réflexes, des manières de faire, des certitudes.

Il y a un vrai esprit d’équipe. Et aussi un système de rotation des rôles, ça nous fait sortir de notre zone de confort. On est en charge à tour de rôle de la serre, de l’irrigation, de la planification. Moi j’ai découvert que j’aimais ça.

On fantasme beaucoup le collectif. Mais c’est un vrai enjeu. Humainement, c’est ce qui demande le plus. Il faut apprendre à se parler, à s’écouter, à poser ses limites. Ce que j’ai appris ici me servira partout, même si je ne m’installe pas tout de suite. C’est une école de rigueur. Et ça m’a aussi redonné confiance.”

© Florence Santrot

Melvin : « Entre rigueur technique et adaptation permanente »

Je viens d’un parcours en école d’ingénieur agronome. C’est en première année de master que j’ai commencé à vraiment me poser des questions sur mon avenir. Je ne me voyais pas forcément dans la recherche ou dans l’agronomie industrielle. Je voulais revenir à quelque chose de plus concret, plus proche de la terre. Et aussi à quelque chose d’utile, de nourricier.

Ce que je recherchais, c’était une formation qui ne soit pas qu’agronomique, mais qui m’apporte aussi une vision entrepreneuriale. Parce que si tu veux t’installer demain, il ne faut pas juste savoir produire. Il faut aussi savoir vendre, gérer, anticiper.

À Cultive, on ne laisse rien au hasard. On planifie tout, on note tout, on observe en permanence. C’est intense, mais c’est ce que je cherchais. J’aime ce mélange entre rigueur technique et adaptation permanente. Il faut s’ajuster tout le temps : à la météo, aux cultures, aux imprévus. On apprend à prendre du recul, à faire des choix.

Ce qui me marque le plus, c’est cette envie qu’ont Vanessa et Baptiste de transmettre, de nous donner des bases solides. Ils sont exigeants, mais bienveillants. Ils nous responsabilisent très vite. C’est formateur.

Je ne sais pas encore si je vais m’installer tout de suite, peut-être en collectif. Mais je sens que je construis quelque chose. Je suis venu ici pour tester, et je repars avec un socle. Et surtout avec l’envie de continuer.”

Homme souriant avec chapeau en paille, debout près d’un champ par temps ensoleillé
© Florence Santrot

Maixent : « Acquérir une méthode, une boîte à outils »

“Je suis venu ici pour me former dans une structure où la pédagogie est une priorité. Cultive, c’est une école. Ce n’est pas juste une ferme où on nous dit de désherber sans nous expliquer. Ici, on comprend ce qu’on fait, pourquoi on le fait, à quoi ça sert. Et ça change tout.

L’idée, c’est d’acquérir une méthode, une boîte à outils. Et surtout une posture. Dans le monde agricole, il y a beaucoup de routines. Ici, on apprend à observer, à faire un diagnostic, à adapter. Rien n’est figé. C’est ce qui me plaît.

J’ai découvert que ce métier demande énormément de rigueur. Il faut être capable de planifier, de communiquer, de faire équipe, de gérer les imprévus. Ce n’est pas seulement produire des légumes. C’est aussi créer du lien, transmettre, incarner quelque chose.

J’étais dans la médiation scientifique avant. Je ne me voyais pas faire du maraîchage seul dans mon coin. Ici, on réfléchit à des projets collectifs. On cherche à inscrire notre ferme dans un territoire, à s’ancrer, à participer à un tissu social. C’est ça que je veux faire ensuite.”

Hélios, une banque à impact pour faire germer les projets

Banque indépendante née en 2020, Helios oriente l’épargne de ses clients vers des projets alignés avec les limites planétaires. Pas d’investissement dans les énergies fossiles ou l’agriculture intensive : l’objectif est de financer des modèles durables, transparents et concrets. Vanessa Correa et Baptiste Saulnier ont obtenu un prêt d’impact pour lancer Cultive, alors même que la ferme n’avait pas encore de chiffre d’affaires.

“Helios nous a fait confiance très tôt, c’est rare”, souligne Baptiste. Plus qu’un soutien financier, la banque offre un accompagnement sur le long terme, en misant sur la crédibilité des projets et la rigueur de leur suivi. Pour Cultive, ce partenariat confirme qu’un autre financement de l’agriculture est possible, plus responsable et mieux ancré dans les réalités du terrain.

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