Sur le site TerritoiresFertiles.fr, il suffit d’un clic pour comprendre. Sur la carte de France qui s’affiche sous nos yeux, des petits points orangés symbolisent le nombre de fermes dans l’Hexagone et leur répartition selon les régions et communes. Un bouton permet d’afficher la situation telle qu’elle était en 1988 et celle de 2020. Un clic, et c’est le drame. Hormis quelques rares poches de résistance, le nombre de points a massivement disparu durant la trentaine d’années qui sépare les deux cartes.
Derrière cette visualisation limpide se cache un bouleversement silencieux, confirmé par les dernières données officielles du ministère de l’Agriculture : la France perd ses fermes à un rythme soutenu. Le mouvement Terres de Liens, qui a imaginé cette cartographie exclusive, parle aujourd’hui de véritable “alerte démocratique et alimentaire”. Rien que sur les trois dernières années, 40 000 petites fermes ont disparu, absorbées ou abandonnées. Une hémorragie sans précédent.
Une accélération brutale, symptôme d’une agriculture à bout de souffle
L’enquête structurelle menée tous les trois ans par le ministère de l’Agriculture est catégorique : les petites exploitations sont les premières touchées. Elles se fondent dans des ensembles toujours plus vastes, souvent hyperspécialisés et dépendants d’intrants, de machines technologiques et d’investissements lourds. Autrement dit : le modèle dominant pousse naturellement vers la taille, la productivité, la rationalisation… et l’endettement.
Ce mouvement n’a rien d’anodin. Comme le résume Coline Sovran, chargée de plaidoyer de Terres de Liens : “On assiste à un véritable plan social à bas bruit qui va de pair avec une concentration et une financiarisation inédite des fermes en France. L’image d’Épinal de la petite ferme française à taille humaine s’érode chaque jour un peu plus.” Un constat glaçant, d’autant plus inquiétant qu’un quart des agriculteurs partiront à la retraite d’ici 2030.
Des territoires bouleversés et une diversité alimentaire en péril
L’effondrement est visible partout. En Bretagne et dans le Nord, les chiffres donnent le vertige : près de trois quarts des fermes ont disparu depuis 1988, laissant la place à de vastes territoires spécialisés dans l’élevage intensif ou en monoculture. Un modèle agricole qui tourne en rond, s’épuise et entraîne les sols avec lui.
Au total, 90 % des départements ont perdu plus de la moitié de leurs fermes en trois décennies. Une trajectoire qui menace directement la capacité des territoires à produire une alimentation variée, de qualité, et réellement locale. Moins de fermes signifie moins de diversité, moins de résilience, moins d’emplois, et davantage de dépendance vis-à-vis des marchés mondiaux.
Et les élus locaux le constatent chaque jour. “Dans ma commune, le nombre de petites fermes ne cesse de décroître au profit d’une agriculture productiviste qui ne contribue en rien à l’alimentation locale”, déplore Sylvain Oxoby, maire d’Ohain, interrogé par Terres de Liens. Lui tente d’agir pour préserver des terres agricoles et installer de nouveaux producteurs. Mais il sait que la bataille est rude.
Pourquoi cette disparition pose un problème direct pour notre alimentation
La France aime se penser “pays agricole”. Pourtant, derrière l’illusion d’abondance, le système alimentaire s’est fragilisé à grande vitesse. La concentration des fermes entraîne mécaniquement une standardisation de l’offre, une augmentation de la dépendance aux importations et une baisse de la diversité des productions locales.
Autre point clé : les grandes exploitations, très mécanisées, génèrent moins d’emplois par hectare que les petites. Résultat : lorsque celles-ci disparaissent, l’économie rurale s’effondre par pans entiers. Commerces fermés, services qui s’étiolent, perte d’attractivité… le cercle vicieux est bien connu, mais il s’accélère.
Pour les consommateurs, les conséquences sont déjà visibles : tension sur les prix, raréfaction de certaines productions de proximité, difficultés d’approvisionnement en bio dans certaines régions, dépendance accrue aux filières longues, souvent plus vulnérables aux crises.
Des impacts écologiques majeurs
La disparition des petites fermes ne met pas seulement en danger notre alimentation : elle fragilise aussi les écosystèmes. Les exploitations de taille modeste, souvent diversifiées, constituent des réservoirs de biodiversité précieux, du bocage aux haies, des prairies permanentes aux zones humides.
À l’inverse, la spécialisation et la concentration conduisent bien souvent à l’homogénéisation des paysages, à une pression accrue sur la ressource en eau, à l’usage plus massif d’intrants et à la disparition de milieux semi-naturels essentiels.
Ce sont précisément ces fermes diversifiées qui permettent la cohabitation entre agriculture et nature, réduisent l’érosion des sols, améliorent la fertilité et assurent la résilience climatique. Leur disparition n’est donc pas seulement un enjeu économique : c’est un enjeu écologique majeur.
Quand les territoires s’organisent pour enrayer l’hémorragie
Face à ce constat, Terres de Liens insiste : les élus locaux ont un rôle décisif. Plusieurs communes montrent d’ailleurs qu’un autre chemin est possible. Dans le parc naturel régional du Haut-Languedoc, le dispositif “Élus Sentinelles” rassemble un réseau d’élus mobilisés pour protéger les terres agricoles et éviter leur abandon. Près de Bordeaux, dans la vallée des Jalles, six communes se sont alliées pour résister à la spéculation foncière en créant un périmètre de protection dédié.
Même dynamique à Wingles (Pas-de-Calais), où la collectivité achète des terres pour les mettre à disposition d’agriculteurs bio tout en protégeant une ressource en eau sous tension. À Chambray-lès-Tours, une ferme bio municipale alimente directement la cuisine centrale de la ville : 1 000 repas par jour, produits localement. Enfin, l’Écopôle alimentaire d’Audruicq (Pas-de-Calais), lancé en 2010, distribue aujourd’hui 500 paniers par semaine, avec des prix différenciés pour garantir l’accès à une alimentation bio aux familles les plus modestes.
Repenser le foncier, l’installation et le modèle agricole
Le foncier est la clé. Sans terres disponibles, pas d’installation. Sans installation, pas de renouvellement agricole. Et sans renouvellement, une filière entière ralentit sa chute sans jamais inverser la trajectoire.
À cette question foncière s’ajoute une autre urgence : soutenir l’installation en agriculture écologique, diversifiée, à taille humaine, qui crée de l’emploi et nourrit les territoires. Ce modèle existe déjà. Il prouve chaque jour qu’il est viable, attractif pour de nombreux jeunes, résilient et cohérent avec les attentes des citoyens.
La cartographie de TerritoiresFertiles.fr le montre parfaitement : là où les fermes diversifiées résistent, les systèmes locaux d’alimentation sont plus robustes, les paysages plus préservés et la dynamique rurale plus solide.
Une bataille politique et culturelle autant qu’agricole
Derrière la disparition des fermes se joue un débat de fond sur ce que l’on attend de l’agriculture française. Une agriculture compétitive sur les marchés mondiaux ? Ou une agriculture qui nourrit les habitants, régénère les sols et soutient la vie locale ?
Coline Sovran, de Terres de Liens, l’affirme : “La politique agricole que nos gouvernements mènent depuis des décennies creuse la tombe de cette agriculture que la majorité des Françaises et Français réclame”. La formule est dure, mais elle pose une question centrale : comment remettre en cohérence politiques publiques, besoins des territoires et capacité de production locale ?
Ralentir la disparition, reconstruire la résilience alimentaire
La situation n’est pas irréversible. Les solutions existent, les exemples se multiplient, les outils techniques et financiers aussi. Reste la volonté politique : protéger les terres, soutenir l’installation, favoriser la diversification, relocaliser la valeur, repenser l’aménagement et l’alimentation comme un tout.
La disparition des fermes françaises n’est pas une fatalité : c’est un signal d’alarme. Un avertissement qui nous concerne tous, de l’assiette au territoire.