En agriculture, tout commence par la terre. Et la terre coûte cher. Très cher. “Une ferme à reprendre, ce sont de gros investissements. L’agriculture, c’est tout de suite des centaines de milliers d’euros”, rappelle Simon Bestel, cofondateur de FEVE. Sans héritage familial, l’entrée dans le métier relève souvent de l’impossible. Or, hériter d’une ferme, c’est aussi hériter d’un modèle.
“Quand on reprend la ferme de ses parents, on reprend aussi bien souvent le mode d’agriculture”, souligne-t-il. Si l’on veut à la fois renouveler les générations et transformer les pratiques, il faut donc agir dès l’installation. C’est de là qu’est née FEVE : financer la reprise d’exploitations pour permettre à de nouveaux agriculteurs de s’installer en agroécologie et en bio.
Des foncières solidaires pour racheter les terres
Le principe est simple, sur le papier. FEVE a créé des foncières solidaires qui collectent de l’argent auprès de citoyens et d’investisseurs pour racheter des fermes. Les agriculteurs deviennent locataires, avec une particularité décisive. “Outre un bail de 25 ans, dans le contrat, on a une option d’achat attachée systématiquement à l’acquisition des fermes. L’agriculteur installé peut, quand il veut et s’il veut, racheter la ferme”, explique Simon Bestel.
Ce point change tout. “Il y a un réattachement à la propriété en agriculture. Beaucoup ne l’utiliseront jamais, parce que la terre reste très chère. Mais au moins, ils ont cette possibilité.” FEVE se distingue ainsi d’acteurs historiques comme Terre de Liens, en combinant portage foncier et perspective de transmission.
Une économie citoyenne… urbaine
L’épargne mobilisée provient majoritairement du grand public. “Les deux tiers de notre collecte, ce sont des particuliers”, précise le cofondateur. Le ticket d’entrée va de 500 à 500 000 euros. Et trois profils se dessinent. Tout d’abord, les petits porteurs, qui investissent quelques milliers d’euros, “c’est plus dans une logique de geste que d’investissement”. Ensuite, ceux qui misent 10 000 à 30 000 euros et cherchent aussi l’avantage fiscal (25 % de réduction d’impôt). Enfin, il y a les investisseurs patrimoniaux, à 100 000 euros et plus, motivés par “la transmission aux générations futures”.
Le profil ? CSP +, grandes zones urbaines. “Ce n’est pas tellement le milieu rural qui investit dans le milieu rural”, reconnaît-il. Mais c’est assumé : FEVE permet aussi de reconnecter la ville à la terre. Au total, en 2025, l’entreprise de l’économie sociale et solidaire a collecté 25 millions d’euros d’épargne citoyenne.
FEVE, une machine à installer
FEVE n’est pas qu’un collecteur de fonds. C’est aussi une structure opérationnelle d’une trentaine de salariés. L’organisation repose sur deux entités : une SAS, qui instruit les dossiers, identifie fermes et porteurs de projet, et des foncières, juridiquement indépendantes, qui achètent les terres. Les candidats sont sélectionnés sur leur expérience et leur solidité entrepreneuriale. “Être chef d’entreprise, ce n’est pas neutre”, rappelle Simon Bestel.
L’installation ne se fait pas en quelques semaines. Entre la première prise de contact et l’entrée effective sur la ferme, il faut compter en moyenne un an. Les dossiers les plus solides peuvent aboutir en quatre mois, mais certains prennent jusqu’à deux ans, le temps de sécuriser le financement, d’aligner les partenaires bancaires et de finaliser l’acquisition. Ce n’est pas simple : un dossier sur 100 aboutit.
Bail de 25 ans avec option d’achat
Une fois la ferme achetée, un bail environnemental de 25 ans engage l’exploitant à passer au bio sous cinq ans, à planter des arbres et à protéger les ressources. FEVE n’impose pas l’accompagnement technique, mais exige qu’il soit assuré par des structures locales indépendantes, pour éviter toute confusion des rôles.
Aujourd’hui, depuis le lancement de FEVE en 2021, 70 agriculteurs ont été installés sur une cinquantaine de fermes FEVE. La majorité a entre 30 et 40 ans. Environ la moitié ne vient pas du milieu agricole et un tiers sont des femmes. Un chiffre dans la moyenne.
Le plafond de verre du modèle
FEVE vise prioritairement des exploitations de taille significative. “On n’accompagne que des surfaces relativement importantes”, explique-t-il. Pourquoi ? Le modèle économique repose sur un pourcentage du montant investi. Impossible d’accompagner des microprojets à 50 000 euros avec les mêmes coûts de structure.
Conséquence : moins de maraîchage sur petite surface, moins de projets portés par des femmes, qui sont moins nombreuses sur les exploitations de grande taille. “On a du mal à accompagner ces projets-là”, admet-il. Le paradoxe est là : vouloir transformer l’agriculture à grande échelle suppose des fermes suffisamment vastes pour peser, mais cela écarte certaines dynamiques plus modestes.
La crise du bio : creux ou bascule ?
FEVE installe massivement en bio, au moment même où le secteur traverse une crise. Simon Bestel ne nie pas les difficultés. “La crise du bio a été compliquée pour beaucoup”. Mais il pointe aussi la responsabilité de la grande distribution : emballement, marges élevées, puis marche arrière brutale lorsque l’inflation a frappé au sortir du Covid.
Cependant, pour lui, la tendance de fond demeure. “Les consommateurs ont compris qu’il fallait mieux manger. S’ils ont les moyens, ils achèteront de meilleure qualité.” Son pari : le bio ne disparaîtra pas. Il se stabilisera.
Produire d’abord pour nourrir
FEVE soutient principalement des productions alimentaires. Pas de vin pour l’instant, pas d’équins, pas de biomasse destinée aux carburants. “Installer des agriculteurs pour produire du kérosène vert pour les avions, ça n’a pas de sens”, tranche-t-il. La priorité reste l’alimentation. L’idée : reconstruire des filières territoriales, relocaliser la transformation, développer des outils intermédiaires – légumeries, ateliers collectifs, petits abattoirs – capables d’alimenter la restauration collective et des distributeurs de taille moyenne.
Il croit à un modèle “hybride” : ni tout circuit court, ni hypermarché globalisé. Des chaînes de valeur de proximité, efficaces économiquement et ancrées localement.
Une bataille systémique face à la crise agricole
FEVE ne prétend pas résoudre seule la crise agricole. “Entre la grande distribution et l’agroalimentaire, ces deux secteurs captent l’essentiel de la valeur ajoutée. À un moment, il va falloir qu’ils relâchent un peu d’argent”, estime le cofondateur. Il appelle aussi à une reconfiguration des aides publiques, notamment via la PAC (Politique Agricole Commune), pour accompagner la transformation des filières.
Car l’enjeu va au-delà de l’agriculture. “Ça dépasse l’enjeu agricole, cela touche à la ruralité dans son ensemble”, affirme-t-il. Services publics, hôpitaux, écoles : tout est lié. Dans cinq ans, FEVE espère atteindre 100 installations par an. Aujourd’hui, elle en réalise une vingtaine par an et cinq sont prévues rien que sur le premier trimestre 2026. Un changement d’échelle nécessaire pour peser dans le débat. À la veille du Salon de l’agriculture, qui se tient du 21 février au 1er mars, le message est clair : la transition ne se fera pas sans foncier, ni sans citoyens. Et peut-être pas sans une nouvelle manière de penser la propriété.