Pour une fois, le chasseur d’orages s’est fait chasser par l’orage. Le 30 septembre dernier, Serge Zaka devait monter à Paris pour recevoir son prix de Personnalité engagée de l’année 2026, remis lors du Grand Prix de la Marque Engagée à Produrable. Une vigilance rouge, des trains supprimés et des routes coupées en ont décidé autrement. Il accepte donc la récompense en vidéo, depuis chez lui, avec son jardin qui commence à s’inonder et le tonnerre en arrière-plan. “En tant que chasseur d’orage, cette fois-ci, c’est moi qui étais chassé par l’orage”, sourit-il.
L’anecdote pourrait presque avoir été écrite pour lui. Car depuis près de trente ans, Serge Zaka regarde le ciel. “J’ai l’impression que je suis né pour ça”, raconte l’agroclimatologue de 37 ans. À 9 ans, il effectue déjà ses propres relevés météorologiques. À 12 ans, il part chasser ses premiers orages. Ses carnets de l’époque ? Il les a tous conservés chez lui, soigneusement classés par date. “Je trouvais que c’était important de documenter.”
“Je suis né pour ça”
Rien, pourtant, ne le prédestinait à cette trajectoire. Ses parents, ouvriers, sont des réfugiés de guerre venus du Liban. “Je n’ai strictement rien qui laisse présager dans ma famille ce que je suis, mon combat”, souligne-t-il. Un mot qu’il corrige aussitôt : “Je n’ai même pas l’impression que c’est un combat […] C’est une vocation.”
À l’approche du bac, celui qui envisageait de devenir climatologue bifurque légèrement. La climatologie seule lui paraît presque trop étroite. Pourquoi ne pas appliquer cette connaissance à un autre domaine ? Ce sera l’agriculture. “Je me sentais plus proche de la nature que de la science humaine, sociale ou des villes.” Il devient ingénieur agronome, puis réalise une thèse en agroclimatologie à l’INRA, réunissant enfin “ce que je connaissais de ma passion et ce que je connaissais de mon métier”.
Un rapprochement qui paraît aujourd’hui évident, mais qui ne l’était pas forcément pendant ses études. Serge Zaka se souvient n’avoir suivi que trois heures de climatologie durant toute sa scolarité en école d’agronomie. Il milite désormais pour que l’agroclimatologie y occupe une place bien plus importante et qu’une véritable spécialisation soit proposée aux futurs ingénieurs.
De la canicule de 2019 aux plateaux télé
Sa carrière médiatique, elle, commence presque par accident. Le 28 juin 2019, alors que la température atteint 46 °C dans l’Hérault, il publie sur les réseaux sociaux une explication des brûlures observées sur les végétaux. Il parle d’un “effet sèche-cheveux”. BFMTV l’appelle. “Ils m’ont clairement dit : c’est intéressant ce que vous écrivez, et cela nous évite d’avoir à appeler un climatologue et un agronome. Avec vous, on a les deux en même temps.”
Le gel d’avril 2021 achève de le faire connaître. Serge Zaka alerte alors sur la combinaison explosive entre floraisons précoces, favorisées par la douceur, et retour brutal du froid. Une pédagogie sur les réseaux sociaux qui fait mouche auprès du grand public mais pas que : les appels des journalistes se multiplient. Le 8 avril, il dit en recevoir plus de trente dans la journée. Depuis, canicule, gel, sécheresse ou anomalie agricole riment régulièrement avec apparition du célèbre chapeau de Serge Zaka sur les écrans.
Il faut dire que son sujet touche à deux préoccupations universelles. “Les deux sujets de conversation les plus connus au monde, c’est la nourriture et la météo”, rappelle-t-il. Pourquoi une vache produit-elle moins de lait quand il fait chaud ? Pourquoi les fruits et légumes deviennent-ils plus chers après une canicule ? Pourquoi un cerisier fleurit-il en février ? Pourquoi voit-on désormais pousser des oliviers beaucoup plus au nord ? Autant de manifestations très concrètes du changement climatique auxquelles il s’efforce de raccrocher les données scientifiques.
“Mon quotidien, ce n’est pas la vulgarisation”
Cette visibilité entretient pourtant un malentendu. “Quand on dit que je suis influenceur, je trouve que c’est limitant”, insiste-t-il. Car les publications sur les réseaux sociaux et les interventions médiatiques ne représenteraient qu’environ 20 % de son activité. Le reste se partage entre conférences, déplacements sur le terrain et, surtout, modélisation.
Son métier consiste à faire parler des masses de données climatiques pour les traduire en conséquences agricoles. “Les données du GIEC, je les transforme en données de perte de lait, par exemple, ou en données de perte de ponte d’œufs, ou en données de risque de sécheresse sur le maïs et d’impact sur le rendement.” En somme, passer de la physique du climat à la biologie des plantes et des animaux.
Cette logique est aussi celle d’Agrometeorologie.fr, un site lancé en avril 2025 qu’il développe et finance notamment grâce à ses conférences. Gratuit et sans publicité, il permet de visualiser à dix jours les risques météorologiques pour une centaine de cultures : gel, chaleur, sécheresse, maladies, développement d’insectes ou encore pertes de production animale. D’une poignée d'indicateurs au lancement, le site – ouvert à toutes et tous – en propose désormais une vingtaine et en vise quarante en 2027. Il a comptabilisé quelque 400 000 visiteurs sur une année glissante, selon Serge Zaka.
Remettre l’alimentation au centre
Derrière les cartes et les modèles se trouve surtout une conviction : nos sociétés ont fini par oublier à quel point leur alimentation dépend du climat. “On a l’impression que la production alimentaire est presque acquise et optionnelle, que le supermarché sera toujours plein. Et la réalité est que non.”
C’est peut-être là que Serge Zaka situe aujourd’hui son véritable “combat”. Pendant une canicule, regrette-t-il, le débat se concentre encore beaucoup sur la santé humaine, les villes ou la climatisation. Lui veut parler aussi “des arbres, des sols, des poules, des vaches…”, des cultures et des écosystèmes. Non pour minimiser les conséquences sanitaires, mais pour rappeler que notre vulnérabilité passe également par tout ce qui nous nourrit.
Le message passe parfois mal. Sur les réseaux sociaux, l’agroclimatologue reçoit insultes, propos racistes et même menaces de mort, dont certaines ont donné lieu à des enquêtes policières. Mais il assure ne pas vouloir abandonner le terrain. Ce qu’il cherche précisément, ce n’est pas à convaincre ceux qui le sont déjà. Plusieurs agriculteurs initialement sceptiques sur le changement climatique lui ont raconté avoir évolué après avoir suivi ses explications, ses graphiques et ses archives. “Mon combat à moi, c’est de toucher des personnes qui ne sont pas convaincues.”
Penser l’agriculture de 2050
Car derrière la carotte qui souffre de la chaleur ou le chou-fleur menacé dans les prochains jours, Serge Zaka regarde beaucoup plus loin. Il travaille sur le déplacement futur des bassins de production, les cultures qui pourront subsister dans certaines régions et celles qui devront migrer. Avec, à la clé, une question de souveraineté alimentaire. “Mon vrai métier, c’est d’anticiper la géopolitique alimentaire à 2050”, résume-t-il. Derrière cette formule : des cartes, des téraoctets de données et 21 serveurs mobilisés pour les analyser. “Ce n’est pas juste d’être avec un chapeau de cowboy devant une caméra et faire la marionnette.”
À terme, Serge Zaka rêve d’ailleurs presque de devenir moins indispensable. Que l’agroclimatologie soit enseignée, que les médias pensent spontanément aux conséquences du climat sur les animaux et les végétaux, que de jeunes scientifiques prennent le relais et que ces enjeux entrent jusque dans les décisions européennes et la Politique agricole commune. “Qu’on pense à 2050 et qu’on arrête de penser qu’à 2026.”