Quatre-vingt-dix ans après les premiers congés payés, les vacances n’ont plus grand-chose d’une parenthèse. Elles disent notre rapport au travail, à la famille, au corps, à la liberté, mais aussi à l’argent, au climat, aux inégalités. Nées comme un temps vide, presque inquiétant, elles sont devenues l’un des grands repères de l’année, un moment attendu, préparé, raconté, parfois même surchargé d’attentes.
Pour le sociologue Jean Viard, cette histoire dépasse largement celle du tourisme. Elle raconte un basculement beaucoup plus profond : après des siècles où le temps appartenait à Dieu, puis au travail, les sociétés occidentales sont entrées dans l’âge du temps libre. Un temps à soi, conquis peu à peu, qui transforme nos manières de travailler, d’habiter, de partir, de transmettre et même d’aimer. C’est cette révolution silencieuse que racontent, encore aujourd’hui, les vacances. Et que nous raconte Jean Viard, sociologue et directeur de recherches CNRS au CEVIPOF, Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris.
WE DEMAIN : Qu’est-ce que l’invention des congés payés a changé dans notre rapport au temps ?
Jean Viard. Il faut repartir d’une chose très simple : la question centrale, c’est la propriété du temps. Pendant des siècles, le temps appartenait à Dieu. Le repos était religieux. Les jours non travaillés étaient des jours de fête, de prière, de célébration. Les pauvres étaient dispensés de travail le dimanche depuis l’empereur Constantin, et les plus proches de Dieu étaient les moines contemplatifs, puisqu’ils ne travaillaient pas. Leur vie entière était consacrée au propriétaire du temps, c’est-à-dire Dieu.
Puis, à partir de la Révolution française, le temps passe progressivement du côté du travail. La Révolution supprime le dimanche férié. Cela dure pendant plus d’un siècle. Le dimanche ne redevient officiellement un jour de repos qu’en 1906. La vie est alors pensée pour travailler. Ensuite, à la fin du XIXe siècle, on invente peu à peu le repos. Le mot “repos”, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, est assez récent. Avant, le repos était éternel.
Avec les congés payés, une autre idée apparaît : il existe un temps vide, un temps qui peut m’appartenir. D’où le terme de “vacances”. Il vient des tribunaux vacants, fermés. Ce temps, j’en fais ce que je veux. Puis les écoles sont devenues vacantes. Partir en vacances, c’est partir dans le vide. C’est cela, au fond, les congés payés : je commence à devenir propriétaire d’une petite partie de mon temps.
On a tendance à présenter 1936 comme un grand moment d’évidence sociale. Vous nuancez cette lecture…
Oui, parce que les congés payés ont été très peu revendiqués. Il n’y a pas eu de grandes manifestations lors de leur octroi. Ils avaient déjà été votés par la Chambre en 1925, sans application. En 1936, ils ont aussi servi à arrêter les grèves. Tout le monde a voté pour parce qu’on ne savait plus comment renvoyer les ouvriers, alors en grève, chez eux.
Il ne faut pas se raconter d’histoire : les premiers pays qui ont donné des congés payés sont aussi des pays qui voulaient organiser leur population, comme les régimes communistes et fascistes. Et il ne faut pas non plus croire que, parmi les démocraties, la France a été pionnière. Avant nous, le Royaume-Uni ou encore l’Allemagne avaient déjà mis cela en place.
En 1936, les gens ont eu peur de ce vide. Ils connaissaient le chômage, ils connaissaient la maladie : c’étaient les deux formes de temps vide dont ils disposaient. Alors il a fallu organiser ce temps. Les Églises, les syndicats, les mouvements sociaux ont proposé des activités. On appelait cela “la semaine des sept dimanches”, parce que les gens savaient ce qu’était un dimanche, mais pas une semaine entière sans travail.
Comment ce temps vide est-il devenu une norme sociale ?
En 90 ans, ce temps qui m’appartient est devenu le temps de la société, la transformant profondément. Il a remplacé le temps religieux comme valeur commune, même si la religion existe toujours. Au XIXe siècle, le travail domine. Au XXe siècle, petit à petit, le temps libre devient central.
On pourrait résumer ainsi : avec les congés payés, on partait en vacances. Aujourd’hui, on vit dans une société où le temps est à moi, et donc je vais travailler. Ce n’est pas la même chose. Mon temps est structuré par le temps libre, par ses codes culturels, sociaux, corporels, amoureux. Ensuite, j’accepte d’aller travailler parce qu’il faut travailler, parce que cela crée de la richesse, du lien social…
Le travail était devenu la norme depuis la Révolution française, puis avec l’usine fordiste après 1914-1918. Aujourd’hui, nous sommes dans un autre modèle. Les codes du temps libre ont peu à peu absorbé les loisirs, puis transformé le travail lui-même. Regardez les vêtements. On peut enseigner à Sciences Po en venant en jean et polo ! Il y a trente ans, ce n’était pas la même chose. Les pratiques apprises en vacances, souvent héritées de pratiques aristocratiques, ont diffusé dans toute la société et dans le quotidien.
C’est aussi ce qui se joue dans le rapport des jeunes au travail ?
Bien sûr. Quand on dit “les jeunes ne veulent plus travailler”, ce n’est pas exactement cela. Ils ne veulent pas perdre leur vie à la gagner. Cette formule est devenue une norme. Ils veulent comprendre le sens de leur travail, savoir ce qu’on attend d’eux, ce qu’ils engagent. Beaucoup n’ont plus envie de postes de management parce qu’ils n’ont pas envie de passer leur vie à commander les autres ou à se faire des noeuds au cerveau.
Nous sommes dans une société où il faut réinventer les codes du travail dans le monde du temps libre. Le temps libre, c’est un temps plus imprévisible, plus discontinu, un temps où l’on se demande sans cesse : “Qu’est-ce que j’ai envie de faire ?” Les petites entreprises quasi familiales y arrivent parfois mieux, parce que le lien social y est direct. Les grandes entreprises, elles, ont plus de mal à répondre à cette question : “Quel est le sens de mon travail ?” Or, si elles ne savent pas répondre, les gens s’en vont.
Il faut mesurer l’ampleur du basculement. Aujourd’hui, l’expérience de vie représente environ 700 000 à 730 000 heures. En 1945, c’était autour de 500 000 heures. Le temps légal de travail, aujourd’hui, c’est environ 70 000 heures sur une vie, soit à peu près 10 %. À l’époque de Napoléon, on travaillait environ 70 % de sa vie éveillée. C’est un bouleversement immense.
Pourquoi les vacances concentrent-elles autant d’attentes ?
Parce qu’elles sont devenues le triomphe de l’année. C’est un peu comme un mariage ou un anniversaire : il faut que ce soit réussi. Si le gâteau n’est pas bon, s’il pleut, si l’ambiance est ratée, on le vit mal. Les vacances, c’est la fête au cœur de l’année. Quand vous demandez aux gens leurs meilleurs souvenirs de l’année précédente, ils vous parlent presque toujours d’un souvenir de vacances.
Mais cette pression n’est pas la même pour tout le monde. Il y a environ 30 % des gens qui ne partent pas en vacances une année donnée. Parmi eux, tous ne sont pas des exclus économiques permanents. Certains ne partent pas parce qu’ils viennent d’acheter une maison, parce qu’ils ont un enfant en bas âge, parce qu’ils se sont cassé la jambe… Les vrais exclus économiques des vacances représentent plutôt 5 à 7 % de la population. Mais pour eux, c’est évidemment un sujet très important.
À l’autre bout, vous avez environ 30 % des gens qui partent cinq ou six fois par an. Pour eux, si un séjour est raté, ce n’est pas dramatique, ils repartiront. Pour la majorité, en revanche, les vacances importantes n’arrivent qu’une fois par an, parfois tous les deux ou trois ans. On garde donc les souvenirs longtemps. Il faut réussir ce moment.
Et ceux qui ne partent pas ? Sont-ils vraiment hors des vacances ?
Non. C’est là qu’il faut sortir d’une lecture uniquement marchande. Les professionnels du tourisme regardent le “découché”, c’est-à-dire le fait de dormir ailleurs que chez soi. Mais le premier lieu de vacances, c’est la maison. Le deuxième, c’est la famille. Le troisième, ce sont les zones marchandes.
On a cinq semaines de congés payés, des RTT, des ponts… En moyenne, on part environ quinze jours par an. Le reste du temps, on est souvent chez soi, mais on se met quand même en vacances. On va manger une pizza, boire un cocktail, un verre de rosé, aller à la plage ou se promener. On ne passe pas forcément le balai tous les jours… Bref, on se libère des tâches contraignantes. Il faut vraiment comprendre que les vacances ne se résument pas au tourisme marchand.
C’est aussi pour cela que certains territoires deviennent des lieux d’installation. Quand on a pris l’habitude d’aller au bord de la mer ou à la montagne, on finit par se dire : pourquoi ne pas y vivre ? On le voit à Annecy, à Chambéry, sur le littoral Atlantique, en Occitanie, sur la Côte d’Azur. Les lieux de vacances deviennent des lieux où on prend sa retraite, d’habitat permanent, de développement économique. Environ 20 % des gens déménagent au moment de la retraite, souvent vers une région qu’ils ont aimée en vacances.
Les vacances ont longtemps été collectives. Aujourd’hui, elles semblent beaucoup plus individualisées. Que s’est-il passé ?
Au départ, il a fallu apprendre à partir. Les gens ne savaient pas voyager. Ils n’avaient pas forcément de valise, pas forcément les codes. Au XIXe siècle, les aristocrates envoyaient parfois leur valet l’année précédente dans les lieux où ils voulaient se rendre, pour savoir comment on s’habillait, quelle température il faisait, quels étaient les usages, etc. Après 1936, puis surtout après la guerre, les mouvements sociaux, les mairies, les colonies de vacances, le tourisme social ont joué un rôle magnifique. Ils ont appris aux gens à partir. Mais une fois que vous avez appris, que vous avez une voiture, une carte, puis un GPS, vous pouvez partir seul. Et souvent, cela coûte moins cher.
Cette individualisation s’inscrit dans une société d’individus libres. Nous sommes libres, y compris dans nos couples. On se marie beaucoup moins pour faire des enfants. On se marie plutôt pour faire la fête. Les vacances suivent ce mouvement. On personnalise, on choisit, on réserve, on compare, on évite parfois même de croiser le propriétaire de son Airbnb.
Mais il ne faut pas croire que l’on ne cherche plus l’autre. Le but de l’humain reste l’autre humain. On part aussi pour rencontrer, blaguer, dîner, boire un verre, séduire, se retrouver. Les vacances et les voyages n’ont pas été inventés par le tourisme. Avant même le concept de vacances, on allait à Rome, à La Mecque, à Saint-Jacques-de-Compostelle. Il y a toujours eu des mobilités collectives liées à une cause. Aujourd’hui, on va voir la mer, chez Disney, à New York ou Venise. Mais l’objectif reste souvent d’être ensemble.
Vous dites aussi que les vacances se transmettent…
Oui, les vacances sont une transhumance. Le voyage, c’est autre chose. Les vacances, c’est souvent retourner à un endroit qu’on a aimé, où l’on est venu avec ses parents. Le taux de départ est lié au fait d’être parti petit. C’est pour cela que je plaide pour que l’on s’occupe toujours du départ des jeunes, notamment dans les milieux populaires. Ce n’est pas forcément à l’État de faire partir tout le monde en vacances. Mais les jeunes qui ne sont jamais partis partiront moins plus tard.
Même du point de vue des professionnels du tourisme, il y aurait un intérêt à faire partir les jeunes : ce seront des clients lorsqu’ils gagneront leur vie. Il y a là un enjeu de transmission très fort. Quand on change de partenaire amoureux, on change souvent de plage ou de destination. On n’a pas forcément envie de revivre la même expérience au même endroit. Mais on retourne beaucoup là où l’on est allé enfant. Les vacances construisent une géographie intime.
Depuis le Covid, on parle beaucoup de vacances plus proches, plus lentes, plus sobres. Est-ce une vraie lame de fond ?
Le mot qui ressort du Covid, c’est “le proche” et “les proches”. Pendant cette période, on n’avait pas le choix : on fréquentait sa famille, quelques amis intimes, et on se déplaçait autour de chez soi. Depuis, les gens parlent beaucoup du proche et des proches. Cela va avec une société d’individus moins structurée par les classes sociales, et davantage par les territoires, les origines, les proximités.
Mais attention : l’essentiel des résidences secondaires se trouvent à moins de deux heures de la résidence principale, parce qu’elles sont faites pour le week-end. La France compte environ 3,7 millions de résidences secondaires, c’est considérable. Il y a aussi beaucoup d’emplacements de camping réservés à l’année. Les gens retournent au même endroit, mangent dans le même restaurant, retrouvent les mêmes habitudes.
Sur le plan écologique, la question est plus complexe. On voit bien que le train redevient très attractif. Les trains sont pleins. À l’intérieur de l’Hexagone, on circule moins en avion qu’avant, et c’est une bonne nouvelle. Mais les vacances reste très associée à la voiture, encore symbole de liberté. On y met les enfants, le chien, les bagages, on s’arrête quand on veut. L’objet mythique, c’est le camping-car : on peut même y dormir. Le défi, c’est donc de développer une voiture plus écologique, parce que l’impact écologique du voyage reste un vrai sujet.
Quel avenir voyez-vous pour les vacances ?
Les vacances sont devenues une institution tellement puissante qu’elles ont remplacé, dans la question du sacré collectif, une partie de ce qu’occupait autrefois la religion. Ce qui est sacré aujourd’hui, pour beaucoup de gens, ce sont mes vacances, mon voyage, la mer, mes amours, ma famille. Pour moi, les vacances sont la religion des temps modernes.
Depuis que les femmes travaillent massivement, les vacances sont aussi devenues le moment de la famille. Dans les années 1950, 1960, 1970, beaucoup de femmes étaient assignées aux tâches domestiques. Le tourisme social avait d’ailleurs une fonction très forte : libérer les femmes. Les congés payés libéraient le mari du travail ; les clubs, les repas collectifs, les activités pour enfants libéraient les femmes d’une partie des tâches domestiques.
Aujourd’hui, c’est différent. Les hommes et les femmes travaillent. Les vacances deviennent le moment où l’on voit davantage ses enfants, où l’on réunit plusieurs générations. Certains hébergements, comme les Center Parks ou les VVF, fonctionnent très bien parce qu’ils sont pensés pour trois générations : grands-parents, parents, petits-enfants. Et souvent, ce sont les grands-parents qui paient !
Je pense aussi que notre calendrier va évoluer. Nous avons déjà deux grands piliers : dix jours entre Noël et le jour de l’An et quinze jours début août. Ils ne bougeront pas beaucoup. Mais je crois qu’il faudrait inventer une vraie coupure de printemps, plutôt que cette succession de ponts bricolés en mai. Les gens ont envie de sortir, de voir les fleurs, d’aller dans les prés. On ferait mieux d’assumer dix jours pour tout le monde.
Et surtout, je défends l’idée d’une semaine libre donnée à toutes les familles, à prendre n’importe quand dans l’année scolaire. Le meilleur moyen de faire baisser le prix des vacances, c’est de permettre aux familles de partir hors des dates scolaires. Quand il y a de la neige, allons-y, plutôt que d’attendre dans le calendrier le moment où le ministre a décidé qu’on pouvait y aller en fonction de la zone à laquelle on appartient. Il peut y avoir 40 % d’écart de prix pendant et hors vacances scolaires, c’est considérable. Démocratiser les vacances, c’est aussi cela.
Au fond, que reste-t-il des congés payés, 90 ans après ?
Il reste un bouleversement immense. Ce temps libre structure désormais nos manières d’habiter, d’aimer, de consommer, de travailler, de transmettre. Il ne faut pas croire que les vacances, c’est forcément partir au bout du monde. Il y a les voyages, bien sûr. On rêve de destinations lointaines, de visiter des lieux mythiques. Mais aujourd’hui, nous connaissons déjà le monde par les écrans. Nous avons vu Rio, le Brésil, les États-Unis, l’Italie dans les films, à la télévision, dans les documentaires. Le voyage, c’est aller voir pour de vrai.
Les vacances, elles, restent liées à la beauté, à l’amour, à la famille, au corps, au repos, à la surprise. Elles permettent de contempler un coucher de soleil, la mer, la montagne, une ville inconnue. Beaucoup de gens vivent dans des endroits qui ne sont pas très beaux. Les vacances répondent aussi à ce besoin de beauté. C’est pour cela qu’elles comptent autant. Elles sont devenues un des grands récits collectifs de nos vies.