Depuis plus de vingt ans, les expéditions Tara sillonnent les océans pour documenter les effets du changement climatique sur les écosystèmes marins. Avec Tara Polaris, la Fondation Tara Océan change toutefois d'échelle. Il ne s'agit plus seulement de mener une campagne scientifique exceptionnelle, mais de construire un observatoire au long cours capable de suivre l'évolution de l'Arctique central jusqu'en 2045, grâce à dix expéditions successives menées selon les mêmes protocoles.
À l'heure où la fonte de la banquise ouvre de nouvelles routes maritimes et attise les convoitises autour des ressources naturelles, Romain Troublé estime que la priorité reste de mieux comprendre cet océan encore largement méconnu. Pour le directeur général de la Fondation Tara Océan, la mission n'a pas vocation à dicter des choix politiques, mais à fournir les données scientifiques qui permettront de les éclairer.
WE DEMAIN : Pourquoi lancer un programme de vingt ans alors que l'Arctique est déjà l'une des régions les plus observées de la planète ?
Romain Troublé. Les connaissances ont énormément progressé grâce aux satellites, aux campagnes océanographiques et aux modèles climatiques. Pourtant, une grande partie de l'Arctique central reste un angle mort. Nous avons été surpris par la rapidité de certains phénomènes : des canicules plus précoces que prévu, une température moyenne de l'océan plus élevée qu'attendu, de la pluie en Arctique, ce qui semblait encore inconcevable il y a quelques années. Ces surprises montrent que nous avons encore besoin d'observations de terrain sur la durée. Les missions classiques restent quelques semaines, parfois deux mois en été, puis repartent avant l'hiver. Or c'est précisément pendant la nuit polaire que se déroulent certains des processus les plus importants. C'est cette continuité qu'il nous manque.
Vous dites que Tara Polaris est moins une expédition qu'un observatoire. Qu'est-ce que cela change ?
Une expédition produit une photographie à un instant donné. Avec Tara Polaris, nous voulons constituer un véritable film. Dix missions vont se succéder jusqu'en 2045, en revenant observer les mêmes secteurs avec des protocoles identiques. Nous construirons ainsi une série de données homogène sur vingt ans, capable de documenter l'évolution de l'Arctique. Après chaque mission, nous publierons rapidement un état des lieux scientifique. Notre rôle n'est pas de formuler des recommandations politiques, mais d'apporter des connaissances solides qui pourront nourrir les discussions internationales sur l'avenir de cette région.
Pourquoi ces données sont-elles si importantes aujourd'hui ?
Parce que les enjeux dépassent largement la recherche. À mesure que la banquise recule, de nouvelles routes maritimes s'ouvrent, le tourisme progresse, les convoitises autour des ressources minières augmentent et la pêche remonte peu à peu vers le nord, même si un moratoire existe à l’heure actuelle en Arctique. Toutes ces décisions auront des conséquences sur les écosystèmes. Elles ne peuvent pas être prises durablement sans une connaissance fine du fonctionnement de l'océan Arctique. La science ne décide pas à la place des responsables politiques, mais elle leur fournit les éléments nécessaires pour arbitrer.
Vous qualifiez souvent la recherche de "boussole". Pourquoi ?
Nous vivons une période où les événements extrêmes se multiplient et où les records de température s'enchaînent, dans l'océan comme sur les continents. Dans ce contexte, il est essentiel de continuer à soutenir la recherche. C'est elle qui nous permet de comprendre ce qui est en train de se passer et d'identifier les réponses les plus pertinentes. La recherche est, selon moi, la boussole de ce qu'il faut mettre en œuvre pour s'adapter au changement climatique.
Certains attendent de Tara qu'elle apporte des solutions au changement climatique. Est-ce sa mission ?
On nous demande souvent si nous allons chercher des solutions au pôle Nord. La réponse est non. Nous allons y faire de la recherche. Les solutions, elles, sont déjà chez nous. Elles sont dans nos choix quotidiens, nos politiques publiques, notre manière de produire, de consommer et de nous déplacer. En revanche, Tara Polaris apportera quelque chose d'indispensable : des données robustes pour mieux anticiper les conséquences du réchauffement climatique et éclairer les décisions qui devront être prises dans les années à venir.