Neoliner Origin : le cargo à propulsion vélique prend le large, avec Hennessy parmi les premiers chargeurs

Le Neoliner Origin en Méditerranée après avoir quitté les chantiers navals turcs pour prendre la direction de Saint-Nazaire. - © Neoline

Publié le par Florence Santrot

Le Neoliner Origin, 136 mètres de long et équipé de 4 200 m² de voiles, vient d’être livré par les chantiers navals turcs RMK Marine. Fin septembre, il a entrepris un premier voyage à travers la Méditerranée pour rallier, le 12 octobre, son port d’attache à Saint-Nazaire, d’où il partira pour sa première traversée transatlantique vers Baltimore. L’armateur Neoline, fondé en 2015 à Nantes, concrétise ainsi une vision audacieuse : remettre la voile au cœur du transport maritime, avec une promesse de réduction des émissions de CO₂ de 80 à 90 % par rapport à un cargo conventionnel.

Conçu pour transporter des conteneurs standards mais aussi d’autres types de chargement — palettes, caisses ou big bags — le navire mise sur deux gréements à voiles rigides de 66 mètres et des plans anti-dérive. Principalement propulsé par le vent, il n’utilise sa motorisation diesel-électrique qu’en appoint. Ajoutés à un design pensé pour l’efficacité énergétique et à un routage météorologique désormais très performant, ces choix lui permettront de traverser l’Atlantique en 12 à 14 jours, contre 9 à 10 pour un cargo classique. Un peu plus long donc, mais rien de rédhibitoire pour les chargeurs, la différence restant marginale au regard du gain environnemental. Comme le souligne Mathieu Testud, directeur logistique et transport de la Maison Hennessy : “Ce n’est pas trois fois plus lent. C’est un ratio qui est acceptable dans nos flux logistiques.”

Hennessy parmi les chargeurs engagés dès le départ

Parmi les premiers clients et partenaires du projet, figure Hennessy, leader mondial du cognac. Lors de leur rencontre, en 2019, la start-up n’avait encore ni navire, ni financement. Mais l’idée s’inscrivait parfaitement dans les besoins d’un marché résolument tourné vers l’international. “99 % de la production de cognac française s’exporte, ce qui fait qu’on fait énormément d’expéditions maritimes”, souligne Mathieu Testud. L’innovation de Neoline a piqué leur intérêt.

L’argument décisif : la ligne choisie. “Ce qui nous a aussi beaucoup intéressés, c’est qu’ils avaient choisi la transatlantique, c’est-à-dire côte Atlantique-France jusque côte Est américaine. Et les États-Unis, c’est le premier marché du cognac”, explique-t-il. Dès 2020, Hennessy s’engage donc à travailler avec Neoline pour le transport d’une partie de ses commandes.

Une ligne transatlantique régulière

Renault Group, Manitou, Bénéteau, Michelin et d’autres entreprises françaises figurent aussi parmi les premiers partenaires de Neoline. Ensemble, ils sécurisent les volumes de fret qui ont permis de financer la construction du navire. Grâce à cela, l’armateur Neoline a pu proposer une ligne régulière dès le lancement. Un aller-retour transatlantique par mois est prévu, soit environ 15 jours pour rejoindre la côte Est américaine et 15 jours pour revenir.

“Ce n’est pas une expérimentation ponctuelle. C’est une route régulière qui s’inscrit dans nos flux logistiques”, souligne le directeur logistique et transport de Hennessy. Chaque rotation embarquera 20 conteneurs pour Hennessy, soit environ 4 millions de bouteilles par an, l’équivalent de 5 % de ses exportations totales. “Même si c’est un seul navire, 5 % d’un volume important, ça reste un volume qui est loin d’être négligeable”, précise-t-il.

Un héritage maritime réinventé

Pour la maison de Cognac, cette traversée a aussi une dimension symbolique. Ses archives rappellent que les premières expéditions vers l’Amérique, dès 1794, se faisaient déjà sous voile. “Dans les archives, on a retrouvé des bons de commande et de livraison du XVIIIe siècle où il y avait même le dessin du voilier présent sur le document”, raconte Mathieu Testud.

Revenir à la voile n’est donc pas une régression mais un prolongement, adapté aux enjeux contemporains. D’autant plus que le port de départ – Saint-Nazaire – du Neoliner Origin est plus proche de Cognac que Le Havre ou Fos-sur-Mer, les deux ports où Hennessy dépose habituellement ses conteneurs pour l’export. Ce nouveau mode de transport réduira aussi une partie des trajets routiers, et donc l’empreinte carbone.

Une brique dans la décarbonation des transports

L’expérience Neoline illustre une stratégie plus large. “Cela s’inscrit dans un ensemble de solutions”, explique Mathieu Testud. Chez Hennessy, l’aérien tend vers zéro. Le ferroviaire est davantage utilisé en France depuis quelques années, et des carburants alternatifs ont été introduits sur la route. “Nous utilisons du B100, de l’hydroéthanol… autant de solutions qui permettent de décarboner”, précise-t-il.

Neoline s’ajoute à cette mosaïque de solutions. Pour ses dirigeants comme pour ses clients, il s’agit d’un test grandeur nature. La réussite de ce premier navire pourrait en appeler d’autres. “L’idée, c’est de passer en opération sur ce premier navire. Et s’ils avancent en construisant un deuxième, on suivra ça de près”, indique Mathieu Testud.

L’avenir s’écrit avec le vent

La livraison du Neoliner Origin marque une étape majeure pour la filière vélique française. En dix ans, l’idée d’un cargo à voile semblait utopique ; elle est aujourd’hui une réalité industrielle. La demande grandit, des projets émergent en Europe et ailleurs, et la perspective d’une flotte plus large n’est plus un rêve lointain. D’autres bateaux-cargos, plus petits, font déjà des liaisons régulières d’un côté à l’autre de l’Atlantique. C’est le cas du havrais TOWT dont les navires partent de Concarneau. Même chose pour Grain de Sail, société bretonne basée à Morlaix.

Pour Hennessy et les autres chargeurs pionniers, il s’agit à la fois d’un engagement environnemental et d’un pari logistique. Comme souvent, l’innovation naît de la rencontre entre une technologie et des partenaires prêts à la soutenir. L’avenir du transport maritime pourrait bien s’écrire, à nouveau, avec le vent.

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