Climat : vers des COPs de plus en plus explosives

À Belém, au Brésil, la COP30 a été l'occasion de nombreuses manifestations de la société civile. - © Diego Herculano / UN Climate Change

Publié le par Vincent Rondreux

Un navire Terre qui prend l’eau, sans capitaine véritable. Et un officier de quart – cette année le Brésil – qui tente d’écoper malgré un équipage plus désuni que jamais. L’image résume tristement la COP30 de Belém, 30ᵉ réunion des États chargés, sous l’égide de l’ONU, de limiter les émissions de gaz à effet de serre “à un niveau qui empêche toute perturbation dangereuse du système climatique”, selon la Convention de Rio de 1992.

Trente-trois ans après ce texte fondateur, l’avis de tempête est clair. Le réchauffement, estimé à +0,65 °C à la fin du XXᵉ siècle et à +0,9 °C en 2015, pourrait dépasser +1,5 °C en moyenne dès 2025-2029, selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM). Les catastrophes climatiques devraient s’intensifier, sept limites planétaires sur neuf sont déjà franchies, et la COP30 elle-même qualifie la période 2025-2035 de “décennie critique”. Une alerte qui plane sur toutes les négociations.

Énergies : chacun pour sa paroisse

Dans le même temps, la question climatique, pourtant commune à l’humanité, glisse au second plan diplomatique. Elle est niée, minorée ou déconnectée de ses origines humaines, portée par la montée des populismes. Le monde se fragmente sous l’effet des tensions géopolitiques – Ukraine, Gaza, Taïwan, batailles douanières – qui reconfigurent les alliances. L’énergie, moteur de toute économie et cœur de la crise climatique, devient un terrain d’affrontement à part entière.

Les États-Unis se retirent de l’Accord de Paris, attaquent frontalement la lutte contre le réchauffement et les renouvelables, tout en accélérant leurs investissements dans le pétrole, le gaz et même le charbon. La Russie poursuit la même voie, suivie par l’Arabie saoudite et d’autres grands producteurs. L’Union européenne, elle, cherche son indépendance énergétique non pas dans de nouveaux gisements, mais dans la sortie accélérée des fossiles. Quant à la Chine, elle continue d’ouvrir des centrales à charbon, tout en étant devenue la grande “usine mondiale” du photovoltaïque, des voitures électriques et, dans une moindre mesure, de l’éolien. Autant de secteurs où elle façonne désormais le marché mondial. Une influence consolidée par ses offres de centrales clés en main, alors que la plupart des nouveaux projets d’énergies renouvelables sont, selon l’Agence internationale des EnR (IRENA), déjà moins coûteux que leurs équivalents fossiles.

Principale avancée : un mécanisme de justice sociale

Dans ce contexte tendu, la COP30 de Belém a dû naviguer entre vents contraires et houle diplomatique. L’engagement d’une douzaine d’États à défendre l’intégrité de l’information climatique face à la montée des dénégations obscurantistes en est un exemple révélateur. À l’inverse, l’adoption accélérée de 59 indicateurs “volontaires” pour mesurer l’adaptation a suscité de vives critiques, tant la décision paraît précipitée et politiquement fragile.

La mesure la plus commentée reste toutefois l’accord final, présenté comme un sursaut du “consensus diplomatique” et de la “poursuite de l’action climatique” – au prix d’un contenu limité. Sa principale avancée consiste en la création d’un mécanisme international destiné à protéger les travailleurs et les communautés affectées par la transition écologique, dans les pays volontaires. Un outil de justice sociale encore embryonnaire, mais qui marque une tentative de répondre aux fractures que la transformation bas-carbone peut provoquer.

Plans climat : l'échec des États-nations

Un consensus bien fragile pour l’avenir. La communauté internationale reste très loin du compte pour éviter le pire. Cette année, plus de 190 pays devaient présenter leur feuille de route 2035 – les fameuses contributions déterminées au niveau national (CDN) – afin de se conformer à l’objectif de l’Accord de Paris : maintenir le réchauffement “bien en dessous de +2 °C, en visant +1,5 °C”. Ce devait être le cœur de cette COP, la “COP des COPs”, celle où l’action promise depuis 2015 devait enfin se concrétiser. Sans cela, la trajectoire +2 °C elle-même risque d’être hors de portée à l’horizon 2035.

À la clôture de la COP30, seules 120 CDN avaient été soumises, souvent tardivement, laissant plus de 70 pays à la traîne. Et le bilan global pointe, une nouvelle fois, vers un réchauffement supérieur à +2 °C. Ce retard massif révèle d’abord l’échec des États-nations eux-mêmes, libres de fixer leurs objectifs depuis 2015 : seuls deux pays développés – la Norvège et le Royaume-Uni – ont déposé une cible 2035 compatible avec +1,5 °C… et aucun ne déploie encore des actions réellement à la hauteur, soulignent les analystes. Comme dans les COP précédentes, la conférence s’est résolue à “exhorter” les retardataires à soumettre leurs contributions “dès que possible” et à “encourager” une hausse des ambitions. Rendez-vous à la COP31, en Turquie, pour espérer un sursaut.

Finance : promesses non tenues, engagements insuffisants

Ce déficit d’ambition ne s’explique pas seulement par le manque de volonté politique ou par l’influence persistante du lobby des hydrocarbures, omniprésent cette année encore à Belém. Il plonge ses racines dans les divisions profondes entre pays autour de la justice climatique et de son financement. Les COP, tout comme l’Accord de Paris, reconnaissent que les nations riches – celles qui se sont industrialisées tôt grâce au charbon, au pétrole et au gaz – portent une responsabilité historique dans la crise climatique.

En vertu du principe onusien de “responsabilités communes mais différenciées”, ces États doivent aider financièrement et technologiquement les pays en développement à réduire leurs émissions, accélérer leur transition énergétique et s’adapter aux impacts du réchauffement. Mais aucun mécanisme contraignant n’existe pour garantir ces financements. Résultat : certaines promesses n’ont jamais été tenues, et les montants réellement mobilisés restent très en dessous des besoins.

Selon l’OCDE, les pays développés ont fourni 115,9 milliards de dollars en 2022, dont seulement 32,4 pour l’adaptation – un volet pourtant vital pour les nations les plus vulnérables. Un chiffre contesté, notamment par Oxfam, qui estime qu’une partie du financement est surestimée. Pendant ce temps, les besoins atteignent déjà plusieurs centaines de milliards par an… et la facture 2035 présentée par les pays du Sud grimpe à 1 300 milliards annuels, contre 300 seulement promis à ce stade.

1 300 milliards par an toujours à trouver

La fracture ne se limite pas aux montants. Elle touche désormais au cœur du contrat climatique mondial. Beaucoup de pays en développement conditionnent leurs actions à des aides garanties, non génératrices de nouvelles dettes : ils veulent pouvoir investir dans l’adaptation et la transition sans compromettre leur stabilité économique. En face, les pays riches rechignent à augmenter trop vite leurs financements publics, invoquent leurs contraintes budgétaires, privilégient les prêts, misent sur le secteur privé… et réclament une participation accrue des pays émergents, Chine en tête.

La Chine assure déjà financer des projets climatiques dans plusieurs pays, mais refuse catégoriquement d’être considérée comme un contributeur obligatoire. Quant à l’Inde, l’Indonésie, l’Afrique du Sud ou le Brésil, ils exigent des garanties de développement et de financement avant d’envisager une sortie contraignante des énergies fossiles. La COP30 a confirmé l’ampleur des besoins – 1300 milliards de dollars par an – et les 300 milliards effectivement promis, mais sans pouvoir sécuriser ces engagements. Elle a bien demandé “des efforts” supplémentaires aux pays développés pour tripler l’enveloppe consacrée à l'adaptation au changement climatique d’ici 2035… sans préciser de montant chiffré. Une avancée trop floue pour combler le fossé de confiance.

L’Union européenne montrée du doigt

Au final, la question du financement – centrale pour les pays du Sud – a encore creusé le fossé de confiance entre Nord et Sud. L’Union européenne, pourtant premier bailleur mondial avec 31,7 milliards de financements publics annoncés en 2024 (auxquels s’ajoutent 11 milliards privés), s’est retrouvée sous le feu des critiques. Son mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, conçu pour protéger les industries soumises au marché carbone européen, a été qualifié par plusieurs pays du Sud de “taxe verte déguisée” sur leurs exportations.

Face à ces tensions, les parties ont accepté de créer un “dialogue” de trois ans consacré aux impacts commerciaux des politiques climatiques, afin d’éviter que des barrières discriminatoires ne se multiplient. Un nouvel outil diplomatique en apparence technique, mais qui devient aussi un levier : il permettra aux pays du Sud de faire pression sur les États riches pour défendre une transition jugée équitable. Et il introduit un niveau de complexité supplémentaire dans un paysage déjà saturé de divergences.

Des avancées bloquées

Les tensions autour de la finance climatique ont également pesé sur l’un des sujets les plus sensibles de cette COP : la sortie planifiée des énergies fossiles. Face à l’obstruction des grands producteurs de pétrole, les discussions se sont enlisées. Un groupe d’environ 90 États a bien tenté de porter cette ambition, mais faute de consensus, seule une feuille de route “volontaire” verra le jour – élaborée en dehors du cadre onusien. Première étape annoncée : un sommet international en avril 2026, en Colombie.

Même scénario pour la proposition visant à mettre fin à la déforestation, associée à l’objectif de sortie des fossiles. Là encore, les avancées ont été renvoyées à un processus parallèle, reposant sur des engagements non contraignants et un suivi attendu à la COP31. Comment imaginer que les négociations futures ne deviennent pas de plus en plus explosives, alors que la dette climatique reste sans règlement, que les fossiles continuent de diviser, et que le réchauffement, lui, progresse ?

Appel à la mobilisation générale

Malgré l’insuffisance des financements et la lenteur de l’action, la COP30 a fait un pari audacieux : celui que l’objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris peut encore être tenu grâce à une mobilisation massive des acteurs non étatiques – territoires, villes, entreprises, institutions financières, ONG. Dans cet esprit, Belém a lancé son “Global Mutirão”, une dynamique de mobilisation générale.

Deux initiatives phares en découlent. “L’Accélérateur mondial de la mise en œuvre” doit renforcer l’appui technique aux États pour concevoir et appliquer leurs feuilles de route. La “Mission de Belém vers 1,5 °C”, elle, vise à rehausser l’ambition collective en stimulant les investissements publics et privés nécessaires. Mais ces deux leviers reposent sur des engagements volontaires et sur une coordination complexe. Leur impact réel dépendra donc de la capacité de ces acteurs à se saisir de l’enjeu et à combler, par leur action, les défaillances des États.

Overshoot : l’ombre de la géo-ingénierie

Dans sa déclaration finale, la COP30 mentionne à deux reprises le terme “overshoot” : le dépassement du seuil de +1,5 °C, désormais jugé inévitable par l’ONU. Belém affirme vouloir en limiter l’ampleur et la durée, en s’appuyant notamment sur les scénarios optimistes du GIEC. Selon eux, l’humanité pourrait dépasser +1,5 °C avant de redescendre sous ce seuil d’ici 2100, grâce à des techniques d’élimination du CO₂ atmosphérique – par les plantes, l’océan ou via des systèmes de captage direct dans l’air.

Mais ces technologies de géo-ingénierie (carbon dioxide removal, CDR) restent, selon le GIEC lui-même, hypothétiques, coûteuses, risquées et limitées. Elles attirent pourtant des financements croissants : industriels des fossiles, géants de la tech, États séduits par l’idée d’une solution technologique. À Belém, un pavillon entier était pour la première fois consacré au CDR dans la zone officielle. Et plusieurs startups, véritables apprentis sorciers, cherchent à développer des techniques de solar radiation modification (SRM) visant à injecter des particules dans la stratosphère pour bloquer une partie du rayonnement solaire.

Alors que les COP renforcent le rôle des acteurs non étatiques et que les lobbies fossiles y restent très influents, comment garantir que ces technologies ne deviennent pas un prétexte pour prolonger l’exploitation des hydrocarbures ? D’où l’urgence, plus que jamais, d’une mobilisation collective capable de tracer une autre voie.

Sans un règlement clair de la dette climatique et un sursaut d’ambition des États, les prochaines COPs ne seront pas seulement décisives : elles seront le théâtre d’un affrontement de plus en plus ouvert, à mesure que le monde s’échauffe et que la fenêtre d’action se referme.

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