Société-Économie

HSCB, la banque rebelle qui annule les dettes de son quartier

Vendre de faux billets en toute légalité pour racheter les dettes toxiques des habitants d'un des quartiers les plus pauvres de Grande-Bretagne : c'est le pari dingue et très sérieux de deux artistes britanniques. Explications.

Par Marie Roy I Publié le 2 Avril 2019


Ces nouveaux Robins des bois rachètent aux riches les dettes des plus pauvres, pour les annuler, purement et simplement. (Crédit: Marie Roy)
Ces nouveaux Robins des bois rachètent aux riches les dettes des plus pauvres, pour les annuler, purement et simplement. (Crédit: Marie Roy)

Entrer dans la Hoe Street Central Bank (HSCB, clin d’œil à la multinationale bancaire), donne l’impression de pousser les portes d’un atelier de faussaire. Des dizaines de billets sèchent, suspendus à de longs fils à linge. Ces petites coupures ne sont pas des copies, mais des œuvres d’art à vocation sociale et... bancaire puisqu’elles permettront d’annuler les dettes des habitants du quartier ! Le projet, nommé Bank Job, est mené depuis janvier par l’artiste contemporaine Hilary Powell et le réalisateur Daniel Edelstyn dans la banlieue londonienne de Walthamstow.

En s’approchant des longues rangées de billets rouges, verts, bleus ou orange, l’œil constate vite, en effet, l’absence du visage d’Elisabeth II. A la place, on trouve des figures du monde associatif de Walthamstow : Tracey Griffiths, directrice de l’école primaire Barn Croft ; Steve Barnabas et Josh, qui s’occupent de monter des projets pour les jeunes ; Saira Mir, de PL84U AL-SUFFA, une association qui accompagne les plus démunis, Gary Nash, responsable de la banque alimentaire Eat or heat. La reine a été renversée.

Lorsqu’on lui a demandé de prêter ses traits à la monnaie de la HSCB, Gary Nash n’a pas hésité : "Chaque fois qu’on allume la télévision, il y a des publicités qui disent que nous devons avoir tel ou tel produit, maintenant. Puis, on nous montre une annonce qui nous explique combien il est facile d’obtenir un prêt. La plupart des individus ne remarquent pas les petits caractères indiquant des taux d’intérêt énormes. Ce projet ouvre les yeux sur la façon dont le système est conçu."

Et c’est précisément pour attirer l’attention des citoyens sur le fonctionnement de la dette que le couple d’artistes a mis en place la HSCB. Les fonds récoltés par la vente des billets serviront, en plus d’aider les associations locales, à racheter les dettes contractées par les habitants de ce quartier, l’un des plus pauvres de Grande-Bretagne.

20 000 livres sterling suffisent pour annuler une dette d'un million

"On a mis trois ans pour en arriver là. Au début, nous savions seulement que nous voulions travailler sur la dette", se remémore Hilary Powell. Puis, Daniel Edelstyn entend parler de l’initiative Strike Debt (la grève de la dette), issue du mouvement Occupy Wall Street aux États-Unis, qui a racheté puis annulé, près de 3,8 millions de dollars de dettes contractées pour des prêts étudiants étudiants en 2013. En 2016, c'est l'animateur de Las Week Tonight sur HBO, John Oliver, qui rachète et annule pour 60 000 dollars, 15 millions de dollars de dettes médicales ! Des opérations qui inspirent Daniel et Hilary qui élaborent un projet similaire, mais à l’échelle locale.

Dans cette banlieue londonienne, la dette des habitants vivant dans la zone correspondant au code postal E 17 (c’est grace à lui qu’il est possible de repérer les dettes revendues sur le marché secondaire) est estimée à un million de livres sterling. Mais la HSCB va pouvoir racheter la dette avec seulement 20 000 livres sterling. Voici comment : quand une personne contracte une dette et qu’elle a des difficultés à la rembourser, l’organisme de prêt revend cette dette à un autre organisme, de recouvrement le plus souvent, à un prix bien moindre. Strike Debt avait évalué que 20 dollars de dette ne valait plus que 1 dollar une fois revendue sur le marché secondaire, où elle s’achète et se vend. Un marché auquel les individus lambda n’ont pas accès.

Par ce biais, racheter la dette des habitants du quartier ne coûte plus que 20 000 livres sterling. "Nous ne sommes pas officiellement une banque, mais nous travaillons avec un avocat et une entreprise spécialisée dans le rachat de la dette. Le but est d’identifier et de racheter la dette prédatrice locale", résume Hilary Powell.

Pourtant, Daniel Edelstyn souligne d’un ton corrosif : "Racheter la dette n’est pas une solution. Car quoi qu’on fasse, la dette va continuer. C’est pour ça que le cœur du projet était plutôt, à travers ce rachat, de montrer comment l’argent est fabriqué et à quels mécanismes obéit la dette. Notre objectif final est en fait de provoquer un débat entre les citoyens."

C’est donc pour prolonger la réflexion que Bank Job a également tourné des séquences tout au long du projet HSCB, notamment durant les périodes d’événements et d’impression des billets qui se sont déroulés du 12 au 25 mars 2018 et du 5 au 25 juin, pour en faire un film. Le challenge était, pour Hilary et Daniel, d’arriver à rassembler 50000 livres sterling avant fin juillet. Fin juin, ils en avaient récolté 30 000. "Nous espérons ensuite partager notre expérience à travers le pays, conclut Hilary. Et expliquer comment reproduire notre initiative à l’échelle locale."













Newsletter : recevez chaque semaine
une sélection de nos meilleurs articles



wedemain.fr sur votre mobile