Il y a des mots qui changent de statut. Longtemps technique, presque administratif, celui de “souveraineté alimentaire” est en train de basculer dans le registre du vital. Ce que montre le premier Baromètre Agri-Éthique 2026, réalisé par Toluna-Harris Interactive auprès de 1 058 Français et 305 agriculteurs, c’est précisément ce basculement. La souveraineté alimentaire n’est plus une affaire d’experts : elle devient une préoccupation largement partagée, presque instinctive, au sixième rang des priorités citoyennes, devant même la protection de l’environnement.
95 % des Français et 99 % des agriculteurs jugent désormais cet enjeu important ou prioritaire. Un quasi-consensus. Rare. Mais trompeur. Car derrière cette convergence, une fracture se dessine : tout le monde est d’accord sur l’objectif, beaucoup doutent des moyens… et surtout de ceux qui sont capables de l’atteindre.
Un pays qui doute de sa capacité à se nourrir
Sur le diagnostic, tout le monde s’accorde. Ou presque. 87 % des Français et 82 % des agriculteurs estiment que la France dépend trop des importations alimentaires. Et une majorité pense que la production nationale ne suffit pas à nourrir la population. Le chiffre est brutal : 54 % des Français et 49 % des agriculteurs jugent que la France ne couvre pas ses besoins alimentaires, alors même qu’elle reste l’un des premiers exportateurs agricoles mondiaux.
Ce sentiment ne relève pas seulement d’une perception diffuse.
Il s’ancre dans un contexte tangible : pandémie, guerre en Ukraine, tensions sur les matières premières, dérèglement climatique, volatilité des prix.
Comme le résume Ludovic Brindejonc, directeur d’Agri-Éthique : “Pendant des décennies, la souveraineté alimentaire était perçue comme un sujet technique. La multiplication des crises géopolitiques et d’approvisionnement a changé la donne.” Autrement dit : nourrir une population redevient une question stratégique.
L’État attendu… mais désavoué
C’est ici que le baromètre devient politique. 91 % des Français estiment que l’État doit être responsable de la souveraineté alimentaire.
Mais seulement une minorité lui fait confiance pour y parvenir : 32 % côté grand public mais… à peine 11% côté agriculteurs. Le paradoxe est total. L’attente est massive, mais la crédibilité est effondrée. En conséquence, les Français déplacent leur confiance. Vers les agriculteurs d’abord (87 %), puis vers les labels alimentaires (69 %).
Un renversement silencieux : la souveraineté ne serait plus d’abord institutionnelle, mais opérationnelle. Incarnée par ceux qui produisent – et, dans une moindre mesure, par ceux qui certifient. En creux, c’est aussi le bilan de décennies de politiques perçues comme contradictoires : incitation à l’agrandissement des exploitations d’un côté, durcissement des normes de l’autre, sans jamais vraiment sécuriser les revenus.
Le nerf de la guerre : le revenu agricole
Sur un point, en revanche, il n’y a aucune divergence. Le prix payé aux agriculteurs est identifié comme la clé de la souveraineté alimentaire par 88 % des Français et 89 % des agriculteurs. Derrière ce consensus, une réalité économique fragile : revenus instables, dépendance aux marchés mondiaux, incertitude permanente. Ce que demandent les agriculteurs n’est pas spectaculaire, ni idéologique, mais structurel : de la prévisibilité.
88% d’entre eux souhaitent des contrats pluriannuels avec prix et volumes garantis, calculés à partir des coûts de production réels plutôt qu’indexés sur les marchés. Et un sur deux serait prêt à renoncer à des gains potentiels en période de hausse pour sécuriser ses revenus sur la durée. Un choix révélateur : dans un système instable, la sécurité vaut plus que la performance.
Des consommateurs prêts à suivre… sous conditions
Et du côté des consommateurs ? Le signal est plutôt encourageant. “79% des Français sont prêts à faire évoluer leurs habitudes pour soutenir un modèle agricole plus souverain, avec une hausse de prix acceptable de 3 à 5 % sur le panier alimentaire”, révèle le Baromètre Agri-Éthique 2026. Mais cette bonne volonté n’est pas aveugle. Elle s’accompagne d’exigences : transparence, contrôle indépendant, rémunération juste des producteurs, à l’instar de l’initiative C’est qui le Patron ?!.
Et sur ce point, les labels sont attendus non comme de simples arguments marketing, mais comme des outils de preuve, utilisés déjà par plus d’un Français sur deux pour vérifier l’origine des produits. En creux, cela dit autre chose : la confiance ne se décrète plus. Elle se vérifie.
Une souveraineté à reconstruire
Ce baromètre raconte une histoire simple, mais inconfortable. Français et agriculteurs partagent désormais le même constat, les mêmes inquiétudes, et même, en partie, des solutions identiques. “Ce baromètre confirme ce que nous observons sur le terrain depuis des années : les Français et les agriculteurs partagent les mêmes inquiétudes, les mêmes attentes mais ils manquent encore d’outils concrets pour avancer ensemble. 95 % des Français considèrent la souveraineté alimentaire comme une priorité. 91 % attendent que l’État s’en empare. Ce sont les conditions d’une grande cause nationale pour le soutien aux agriculteurs”, analyse Ludovic Brindejonc.
Le hic est que les exploitants ne partagent plus la même confiance dans les institutions, et la défiance envers l’État. Si on ajoute à cela le nombre record de départs à la retraites d’agriculteurs et agricultrices qui ne seront pas remplacés, il y urgence. “Un pays qui ne protège plus ses agriculteurs prend le risque de ne plus pouvoir nourrir sa population”, alerte Ludovic Brindejonc.
La souveraineté alimentaire n’est donc plus seulement une question de production. C’est une question de contrat. Un contrat à réinventer entre l’État, les producteurs et les citoyens. Entre le champ et l’assiette. Et peut-être, au fond, une nouvelle manière de faire politique, en partant de ce qu’il y a de plus concret : ce que l’on mange, et ceux qui le produisent.