Derrière les villas de Palm Beach et les tours miroitantes de Miami, un déplacement discret est en train de s’opérer. Celui des milliardaires de la Silicon Valley, qui, les uns après les autres, déplacent leur résidence fiscale de la Californie vers les cieux plus cléments de la Floride. Ce n’est pas tant un climat plus doux qui les attire qu’un projet de taxe californienne de 5 % sur les patrimoines supérieurs à 1,1 milliard de dollars qui les fait fuir. Celle-ci n’est pas encore votée mais sert déjà d’épouvantail pour les plus gros comptes en banque.
Car ici, tout va très vite. Larry Page et Sergey Brin – les fondateurs de Google – ont réorganisé leurs actifs et acquis des propriétés en Floride. Le premier, dont la fortune est estimée à 258 milliards de dollars, a déplacé ou supprimé plus de 45 sociétés liées à la Californie, quand le second en a réorganisé une quinzaine. Ce sont autant de structures financières qui matérialisent ce déplacement de richesse. Mark Zuckerberg, patron de Meta, à la tête d’une fortune estimée à plus de 230 milliards de dollars, est en train de suivre le mouvement, même si ses activités restent encore largement ancrées en Californie, entre sièges, ingénieurs et centres de décision. Avec sa femme, Priscillia Chan, ils viennent d’acheter un immense complexe avec villa au bord de l’eau dans le quartier d’Indian Creek à Miami. Plus tôt, Peter Thiel, investisseur influent de la tech et cofondateur de Palantir Technologies, avait ouvert la voie, en déplaçant à la fois sa résidence et une partie de ses activités. Une migration de très haute altitude, où chaque décision pèse des milliards… et redessine les équilibres.
Une taxe pour réparer les inégalités
Pour les promoteurs de cette nouvelle taxe californienne, la mesure a un objectif simple : financer la santé publique dans un contexte de désengagement fédéral. Près de 90 % des recettes attendues y seraient consacrées. Dans un État où les écarts de richesse sont vertigineux, l’idée s’inscrit dans une logique de rééquilibrage.
Mais la réponse n’est pas seulement économique. Elle est politique. Et profondément territoriale. Le gouverneur Gavin Newsom lui-même redoute un effet boomerang : voir partir ceux qui contribuent le plus au budget de l’État. Un scénario qui transformerait une mesure redistributive en perte nette.
La Floride, nouvelle frontière fiscale
Face à cette incertitude, la Floride déroule le tapis rouge. Pas d’impôt sur le revenu, une fiscalité avantageuse, un cadre de vie attractif : le cocktail est redoutablement efficace. Résultat, les prix de l’immobilier de luxe s’envolent, et certaines villes se transforment en nouveaux repaires de milliardaires.
Mais ce mouvement dit autre chose. Il révèle à quel point les ultra-riches sont devenus des acteurs géopolitiques à part entière, capables de faire jouer la concurrence entre territoires. Un État taxe, un autre accueille. Et entre les deux, c’est tout une économie qui s’ajuste.
Rester ou partir : un choix stratégique
Tous ne quittent pas la Californie pour autant. Reid Hoffman, cofondateur du réseau social professionnel LinkedIn, critique la mesure mais reste, pour des raisons d’écosystème. Dario Amodei, cofondateur et PDG d’Anthropic (l’IA Claude), évoque une taxe “mal conçue”, sans faire ses valises. À l’inverse, Jensen Huang, cofondateur et dirigeant de Nvidia, assume une position rare : il se dit prêt à payer.
Entre attachement au territoire, logique économique et convictions personnelles, les arbitrages varient. Mais une chose est sûre : déménager ne se résume pas à une ligne fiscale. C’est changer de terrain de jeu, quitter un réseau… au risque d’affaiblir ce qui faisait votre puissance.
Un test grandeur nature
Ce qui se joue en Californie est un test. Peut-on taxer les ultra-riches dans un monde où ils peuvent partir en quelques semaines ? Peut-on réduire les inégalités sans fragiliser l’économie locale ?
À mesure que les milliardaires traversent le pays, c’est une autre question qui émerge : celle du pouvoir réel des États face à des fortunes devenues globales. Et, en creux, celle d’un modèle à réinventer, entre justice sociale et compétition fiscale. La Floride n’est peut-être qu’une étape. Mais elle dit déjà beaucoup du monde qui vient.