Le numérique aime se raconter en nuage. Des données qui circulent, des messages qui s’envolent, des réunions qui se tiennent sans bouger de son fauteuil. Mais, dans la réalité, les télécoms ont les pieds dans le béton, le métal, les câbles, les pylônes, les terminaux, les serveurs, les gaines à enfouir… Et leur transition ne se réglera pas seulement en éteignant quelques lumières dans les bureaux.
Chez Orange, qui s’est fixé un objectif ambitieux : être net zéro carbone en 2040, le chiffre est brutal : 80 % de l’empreinte carbone vient du scope 3 amont, autrement dit des fournisseurs. “Nous avons ciblé les quarante fournisseurs qui représentent 60 % de notre empreinte scope 3”, détaille Élizabeth Tchoungui, directrice exécutive RSE, diversité et solidarité du groupe. L’enjeu n’est donc plus seulement de verdir l’opérateur lui-même, mais de faire bouger tout l’écosystème qui le rend possible.
Des plans de progrès plutôt que des sermons
Orange a signé en avril dernier son dixième plan de progrès carbone avec ses fournisseurs. Dans la liste, on trouve des équipementiers réseaux comme Huawei ou Nokia, des fabricants de terminaux comme Xiaomi ou Honor, mais aussi des acteurs du logiciel ou des infrastructures. L’idée, insiste Élizabeth Tchoungui, n’est pas de brandir une charte RSE de plus. “Nous ne sommes pas dans une logique transactionnelle, mais dans une logique d’embarquer toute la chaîne de valeur : comment travailler ensemble, comment nous pouvons les aider.”
Concrètement, Orange met à disposition son expertise interne, notamment les outils de modélisation carbone développés par Orange Innovation. Objectif : identifier les “hotspots”, ces postes d’émissions où les efforts peuvent vraiment peser et faire la différence. Mais cette coopération suppose aussi de partager des données sensibles. “Cela repose sur la confiance”, reconnaît-elle. Une confiance d’autant moins anodine que ces accords se nouent avec des fournisseurs chinois, européens ou américains, dans un contexte géopolitique pour le moins électrique.
L’Afrique, terrain du grand écart
L’un des nœuds de l’équation se trouve en Afrique, où Orange continue de déployer du réseau pour connecter des territoires encore mal desservis. Là encore, la promesse sociale est réelle : accès aux services, inclusion économique, désenclavement. Mais chaque nouveau site a un coût carbone. C’est le grand écart permanent des télécoms : raccorder plus de monde, tout en émettant moins.
Élizabeth Tchoungui cite l’exemple de “nouvelles antennes miniaturisées, beaucoup plus légères, équipées de panneaux solaires et pilotées par l’intelligence artificielle pour optimiser leur consommation selon la météo”. Certaines pèsent à peine une dizaine de kilos. Moins de matière, moins d’énergie, moins de contraintes de déploiement. “En termes d’innovation technologique et d’efficacité énergétique, certains fournisseurs sont très forts”, observe-t-elle avec enthousiasme.
Mais tous n’avancent pas au même rythme. Pour certains partenaires, la décarbonation est déjà intégrée aux modèles industriels. Pour d’autres, notamment dans le logiciel, le bénéfice paraît moins évident. Orange préfère parler de co-construction, mais le message est clair : demain, continuer à travailler avec le groupe supposera aussi de faire sa part.
L’IA, poison ou remède ?
Impossible, aujourd’hui, de parler numérique sans tomber sur l’intelligence artificielle. Et impossible de parler climat sans regarder sa consommation d’énergie en face. Chez Orange, le sujet n’est pas balayé d’un revers de main. “Nous faisons le choix d’une IA responsable, la plus frugale possible”, affirme Élizabeth Tchoungui.
Le groupe a développé un calculateur carbone pour évaluer l’empreinte des solutions d’IA avant leur déploiement. Si le gain métier est faible et l’impact environnemental trop élevé, le projet pourra être purement et simplement écarté. Même logique pour l’outil d’IA générative interne : par défaut, les collaborateurs sont orientés vers le modèle le plus frugal, jugé suffisant pour la plupart des usages.
Reste un paradoxe : l’IA consomme, mais elle peut aussi réduire certaines consommations. Elle permet par exemple de mieux piloter les réseaux, de couper certaines fonctionnalités quand la demande baisse, ou de détecter des pannes avant d’envoyer des véhicules sur le terrain. “Il faut toujours mettre en balance les bénéfices et la consommation”, résume Élizabeth Tchoungui. Autrement dit : ni fascination béate, ni rejet automatique. Mais une vigilance “comme le lait sur le feu”.
Le carbone dans le plan financier
Orange maintient son objectif de réduction de 45 % de ses émissions d’ici 2030 sur les scopes concernés, avec une ambition de neutralité carbone nette une décennie plus tard. La nouveauté, selon Élizabeth Tchoungui, tient moins à l’affichage de ces objectifs qu’à leur place dans la stratégie. Pour la première fois, les indicateurs RSE ont été intégrés dès la construction du plan stratégique du groupe, et non ajoutés après coup.
“Notre trajectoire carbone est arrivée en même temps que la trajectoire financière”, souligne-t-elle. Ce changement de méthode ne règle pas tout. Le groupe sait déjà qu’un fossé demeure, notamment en raison du déploiement des réseaux en Afrique. Mais il permet d’identifier les leviers, les arbitrages et les investissements nécessaires.
L’autre étage de la fusée se joue à plus long terme. Orange a investi 50 millions d’euros dans Orange Nature, un fonds géré par Mirova, société de gestion dédiée à 100 % l’investissement durable, et dédié aux crédits carbone. Le raisonnement est assumé : même avec 90 % d’émissions réduites, il restera une part incompressible. Mieux vaut donc sécuriser dès aujourd’hui des projets de séquestration, avant que les prix ne flambent.
Ne pas séparer climat et inclusion
C’est là que le discours d’Orange quitte le terrain purement technologique. À Madagascar, le groupe soutient par exemple des plantations de pongamia, un arbre dont les noix permettent de produire une huile utilisable comme combustible. L’objectif est multiple : capter du carbone, limiter la coupe de bois de chauffe ainsi que générer des revenus pour les agriculteurs.
“On ne peut pas dire aux gens d’arrêter de couper du bois s’ils n’ont pas d’autre combustible pour cuisiner”, explique Élizabeth Tchoungui. La phrase résume bien le sujet : une transition imposée depuis le haut, sans solution concrète, reste une injonction. Une transition utile doit aussi produire des alternatives.
Orange mise aussi sur ses Digital Centers en Afrique pour former des jeunes non seulement aux métiers du numérique mais aussi de la réparation, de l’upcycling ou de l’environnement, et accompagner des entrepreneurs sociaux. La décarbonation devient alors moins une ligne dans un bilan qu’un projet d’écosystème.
Reste une question : jusqu’où un géant des télécoms peut-il transformer une chaîne de valeur mondiale traversée par des intérêts industriels, des tensions géopolitiques et des usages numériques toujours plus gourmands ? Orange n’a pas toutes les réponses. Mais l’entreprise semble avoir identifié le vrai champ de bataille : il ne se situe plus seulement dans ses propres réseaux, mais dans tout ce qui les rend possibles.