Forêts fantômes : une histoire littéraire des paysages
Dans le Sud-Ouest, la vigne a mangé les forêts. Seuls quelques arbres épart demeurent. - © FreeProd / stock.adobe.com
Publié le par Alexis Jenni
Agrégé de sciences naturelles, Alexis Jenni avait fait une entrée en littérature fracassante en 2011 en raflant le prix Goncourt pour L’Art français de la guerre (Gallimard). Ripisylves, alignements d’arbres, vignes, palus… Loin des forêts attendues, ce sont les marges verdoyantes du Libournais que l’écrivain nous invite à explorer.
Quand on fait profession de parole, qu’elle soit dite ou écrite, on peut être amené à parler de ce qui n’est pas, parce que n’être pas ce n’est pas rien, ça a ses raisons qui, elles, sont bien réelles. Et ces choses qui ne sont pas apparaissent alors par le récit que l’on en fait.
Le Libournais où je vis manque de forêts, et je le regrette. À l’occasion d’un festival de philosophie, j’en fis un sujet de conférence sur un bateau au milieu de la Dordogne… “Le Libournais n’est pas un pays forestier”, commençais-je, péremptoire. Je sentis un frisson chez les auditeurs, ils purent croire un instant être menés en bateau, mais ce n’était vrai qu’au sens propre, et ça, ils l’avaient voulu. ‘Ici il n’y a que de la vigne’, continuais-je, une grande monoculture de vigne précieuse qui fait vivre, depuis des siècles, la plaine alluviale et les côtes calcaires qui la surmontent. À hauteur d’eau, elle avait pourtant l’air de former un couvert continu. ‘Ces arbres que vous voyez ne sont pas une forêt. Ils ne sont que ceux qui restent après un aménagement agricole massif ; comme forêt ils n’existent pas, ils ne sont qu’une illusion.’
Des châteaux plutôt que des forêts
Dans le Libournais viticole, il n’y a, en effet, que des arbres de rive, des arbres d’alignement et des arbres de parc, aucune forêt. Les arbres d’alignement, ce sont ceux qui bordent les routes, on est dans le Sud, on avait planté de nombreux platanes pour ombrager les trajets. Ils font aussi des allées pour mettre en scène l’arrivée aux châteaux, car des châteaux, il y en a ici tous les deux cents mètres, on y produit du vin, ce peut être de gros corps de ferme, des maisons bourgeoises avec une tourelle, parfois de vrais manoirs, mais rarement. Le château est sur l’étiquette, et surtout dans le nom. Planter des platanes et des tilleuls en allées triomphales justifie ce nom de château et rend le vin précieux.
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