Collage de maisons modernes avec des designs en bois et des espaces intérieurs lumineux et ouverts.
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Face aux canicules, l’Inde imagine une architecture bas carbone sans faire exploser la climatisation

Dans les projets de Biome Environmental Solutions, terre stabilisée, ombrage, ventilation naturelle et végétalisation se combinent pour limiter les besoins de climatisation.

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En bref

  • La demande de climatisation en Inde pourrait plus que doubler d’ici à 2035, sous l’effet de la hausse des températures et des revenus.
  • Les blocs de terre comprimée et stabilisée permettent de réduire le carbone des matériaux tout en améliorant l’inertie thermique des bâtiments.
  • Orientation, ombrage, ventilation naturelle et toiture isolée limitent la chaleur avant de recourir à la climatisation.
  • Construire moins, réutiliser les bâtiments existants et dimensionner correctement les équipements réduisent à la fois les émissions et les coûts.

À la nuit tombée, la chaleur ne relâche plus son étreinte. En Inde, les températures nocturnes augmentent désormais deux fois plus vite que celles de la journée. Vers 20 heures, quand la production solaire décline, la demande électrique reste donc proche de son maximum. La climatisation représente déjà plus de 10 % de la consommation annuelle d’électricité du pays et jusqu’à un tiers de celle des nuits les plus chaudes. Or seul un foyer indien sur cinq possède aujourd’hui un climatiseur. D’ici à 2035, la demande de fraîcheur pourrait plus que doubler, selon l’Agence internationale de l’énergie.

Comment rafraîchir davantage d’habitants sans enclencher une nouvelle spirale énergétique, sachant que, depuis 2019, la demande d'électricité du pays a augmenté de 5 % par an ? La question dépasse largement le choix de la climatisation. Elle commence au moment de décider où, comment et avec quoi construire. À l’échelle mondiale, le secteur du bâtiment représente environ 37 % des émissions mondiales de CO₂ et près de la moitié de l’extraction de matériaux. La moitié des bâtiments qui existeront en 2050 restent encore à construire ou à rénover, rappelle le Programme des Nations unies pour l’environnement.

La terre plutôt que la brique cuite

À Bangalore, trois architectes innovants défendaient cette approche fin avril, lors du Frugal Innovation Forum organisé par l’Institut français en Inde. Chitra Vishwanath, première architecte et cofondatrice de Biome Environmental Solutions, conçoit depuis plus de trente ans des maisons, des écoles et des bâtiments publics où la fraîcheur ne dépend pas seulement d’une machine fixée au mur. Son matériau emblématique est le bloc de terre comprimée et stabilisée, ou CSEB selon son acronyme anglais (Compressed Stabilized Earth Blocks).

La terre est généralement prélevée sur le terrain, par exemple lors du creusement des fondations ou d’un sous-sol. Elle est comprimée, puis additionnée d’une petite quantité de ciment ou de chaux pour améliorer sa résistance. Contrairement à la brique conventionnelle, le bloc n’est pas cuit. D’après des données recueillies en 2011 à Auroville et Pondichéry, son énergie grise était 10,7 fois inférieure et ses émissions de carbone 11,8 fois plus faibles que celles d’une brique artisanale cuite. Des résultats qui dépendent toutefois du sol, du stabilisant employé et des distances de transport, précise l’Auroville Earth Institute.

Concevoir le frais avant de le produire

La terre possède aussi une forte inertie thermique : elle absorbe une partie de la chaleur durant la journée et ralentit sa diffusion vers l’intérieur. Mais elle ne constitue pas, à elle seule, un climatiseur naturel. Son efficacité dépend de l’épaisseur des murs, de l’humidité, de l’amplitude des températures entre le jour et la nuit, mais aussi de l’orientation du bâtiment, de l’ombrage, de la ventilation et de la toiture.

C’est pourquoi Chitra Vishwanath refuse de réduire la frugalité au seul choix des matériaux. “Pour nous, la frugalité n’est pas seulement technique, elle concerne aussi le mode de vie. Il faut vivre de façon moins extractive, moins polluante et moins dépendante d’un environnement de plus en plus fragile”, expliquait-elle à Bangalore. Ses projets associent récupération de l’eau de pluie, traitement des eaux usées, production solaire, végétalisation et conception bioclimatique. “L’occupant n’a pas à faire d’efforts particuliers pour vivre de manière durable : le bâtiment s’en charge.”

Une personne âgée parle dans un micro pendant un événement ou une conférence.
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Chitra Vishwanath, première architecte et cofondatrice de Biome Environmental Solutions, à l'occasion du Frugal Innovation Forum organisé par l’Institut français en Inde.

À Bhopal, à 600 km au sud de Delhi, le siège de l’association éducative Eklavya a donné corps à cette méthode avec un centre scolaire modèle. L’orientation et la répartition des pièces limitent les apports solaires. De profonds balcons protègent les ouvertures, tandis que la façade ouest réemploie d’anciennes fenêtres ferroviaires pour réduire les variations de température. Sur le toit, potager, panneaux solaires et isolation forment plusieurs barrières contre la chaleur. Les murs utilisent quant à eux des briques de terre stabilisée, produites avec un sol disponible dans les environs. L’ensemble vise à réduire simultanément les matériaux consommés et l’énergie nécessaire au rafraîchissement.

“Arrêtez de construire”

Sridevi Changali, cofondatrice de l’agence Masons Ink Architecture, pousse le raisonnement un cran plus loin. Avant de chercher le matériau idéal, elle interroge la surface demandée. Son agence travaille notamment sur des résidences secondaires et des maisons de campagne, un marché où les mètres carrés peuvent rapidement s’accumuler. “Cela peut sembler ironique qu’une architecte dise : ‘Arrêtez de construire.’ Mais je pense que nous devons vraiment le faire”, lançait-elle lors du forum.

Construire moins, donc, mais aussi conserver davantage. Masons Ink intervient sur le patrimoine et la réutilisation de bâtiments existants, évitant les émissions liées à leur démolition puis à leur remplacement. Lorsqu’une construction neuve est nécessaire, l’agence privilégie la terre compactée, la chaux, la pierre et le bois récupéré. “Nous partons d’une intelligence des matériaux plutôt que de leur extraction”, résume Sridevi Changali.

Cette intelligence est aussi sociale. Pour l’une de ses premières maisons, bâtie sur un terrain isolé où l’acheminement des briques et la venue d’entreprises spécialisées étaient difficiles, l’agence a utilisé la terre présente sous ses pieds. Un agriculteur devenu ouvrier a été formé à la fabrication des blocs stabilisés. Il a ensuite participé à trois autres chantiers de l’agence. La frugalité ne réduit donc pas seulement les flux de matières : elle déplace une partie de la valeur vers le territoire et les savoir-faire locaux.

Diviser presque par deux la climatisation

Reste à sortir du cercle des maisons écologiques réalisées pour des clients convaincus. C’est le terrain de Sriram Kuchimanchi, fondateur de Smarter Dharma. Son entreprise accompagne des promoteurs de bureaux, de logements collectifs et de grands programmes immobiliers. Plutôt que de présenter la sobriété comme un renoncement, elle parle de “juste dimensionnement”.

Sur un immeuble de bureaux du centre de Bangalore, l’équipe a travaillé dès la conception sur la façade, les vitrages, les protections solaires et même les revêtements placés devant les fenêtres. Résultat : la puissance prévue pour le système de chauffage, ventilation et climatisation a pu passer de 1 350 à 700 tonnes de réfrigération, une unité de puissance frigorifique. Soit une diminution de près de moitié et, selon Sriram Kuchimanchi, 30 millions de roupies économisées sur l’installation.

“Le ratio entre le béton et l’acier est souvent surdimensionné. Les systèmes de climatisation le sont aussi”, observe-t-il. Cette chasse au suréquipement ne revient pas à supprimer tout refroidissement mécanique. Elle consiste à réduire d’abord la quantité de chaleur qui pénètre dans le bâtiment, puis à installer une climatisation correspondant aux besoins réels. Une enveloppe bien orientée et protégée du soleil évite ainsi de compenser pendant des décennies une mauvaise conception par des machines plus puissantes.

Faire de la fraîcheur un droit

L’enjeu est aussi social. Dans un pays où des millions de ménages accèdent pour la première fois à la propriété et au confort moderne, la construction bas carbone ne peut rester synonyme de maison expérimentale ou de renoncement. “On ne peut pas dire à quelqu’un qui achète sa première maison de ne pas mettre de marbre”, reconnaît Sriram Kuchimanchi. Il faut donc rendre les performances visibles : consommation d’eau, besoins de refroidissement, quantité de béton évitée, coût des équipements et factures futures.

L’Inde dispose déjà d’un cadre avec l’Eco Niwas Samhita, son code énergétique pour les logements. Celui-ci fixe des exigences portant sur l’enveloppe afin de limiter les apports de chaleur, tout en favorisant la ventilation naturelle et l’éclairage du jour. Le Bureau indien de l’efficacité énergétique estime que l’essor des climatiseurs individuels dans les logements deviendra l’un des principaux moteurs de la consommation électrique résidentielle. À l’heure actuelle, les deux-tiers de la croissance des besoins en électricité sont couverts par la pose de panneaux photovoltaïques.

Construire avec moins de carbone tout en garantissant la fraîcheur impose donc de ne plus séparer les deux sujets. La terre, le réemploi ou la réduction des surfaces diminuent les émissions avant même l’arrivée des habitants. L’ombre, les toitures protégées, la ventilation traversante et le juste dimensionnement limitent ensuite les consommations pendant toute la vie du bâtiment. La meilleure climatisation reste, autant que possible, celle dont une architecture bien pensée a permis de se passer.

Et en Europe ? Les mêmes principes, d’autres matériaux

Les climats diffèrent, mais la logique est la même : concevoir la fraîcheur avant d’installer la clim. En France, la réglementation RE2020 impose déjà un confort d’été mesuré en “degrés‑heures” d’inconfort, ce qui pousse à privilégier isolation, inertie, protections solaires et ventilation naturelle avant tout système de refroidissement.

Les leviers transposables depuis l’Inde sont simples :

  • Moins de surface, moins de puissance : interroger le besoin réel de m² et de climatisation.
  • Soigner l’enveloppe d’abord : orientation, compacité, volets/brise‑soleil, murs à forte inertie (béton, pierre, terre, brique).
  • Penser à la ventilation nocturne : quand les nuits restent fraîches, aérer massivement la nuit pour rafraîchir le jour.

Avec l’application de ces trois principes, dans de nombreux projets neufs ou rénovés, on peut rester sous les seuils de confort d’été sans climatisation, ou avec des systèmes beaucoup plus petits et moins énergivores.