Construction, textile, énergie… l'Europe parie sur le bois pour décarboner

Deux ouvriers construisent une structure en bois sur un chantier avec échafaudage. Les ossatures bois sont de plus en plus utilisées en Europe. - © Claudine / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

Le document est sorti dans une relative discrétion fin avril, au tout début de la saison haute pour les chantiers de construction en Europe. Publié par la Commission économique des Nations unies pour l'Europe (CEE-ONU), Forest Tracks 2025/2026 rassemble les rapports remis par seize pays à la 83ᵉ session du Comité des forêts, réunie à Genève en novembre dernier. L'Arménie, l'Autriche, Chypre, la Tchéquie, l'Estonie, la Finlande, l'Allemagne, l'Irlande, la République kirghize, les Pays-Bas, la Pologne, le Portugal, la Slovénie, la Suède, l'Ukraine et le Royaume-Uni y dressent l'état de leur filière. Sur le papier, un exercice technique, presque comptable. Dans les faits, un panorama qui raconte une même histoire d'un bout à l'autre du continent. L'industrie du bois bascule d'un modèle centré sur l'extraction vers un modèle où la valeur se joue dans l'innovation, la transformation et la séquestration carbone.

Quelle grande tendance se dégage ? Le ton change. Auparavant, ces rapports et sessions permettaient surtout de dégager des statistiques de production. Aujourd'hui, on y lit des stratégies nationales d'adaptation des forêts au climat, des systèmes de traçabilité dignes d'une filière agroalimentaire et des politiques fiscales conçues pour orienter la construction. La forêt n'est plus un stock. Elle devient une infrastructure.

Le bois, ossature des villes européennes

Trois pays incarnent particulièrement cette bascule. En Autriche, l'État maintient à bout de bras un Fonds forestier doté de 430 millions d'euros depuis 2020, dont 70 millions disponibles pour 2025-2026. Un mécanisme baptisé “CO₂-bonus” subventionne désormais à hauteur d'un euro par kilogramme de bois durable les grands chantiers résidentiels et publics qui privilégient la matière biosourcée. Une prime de dix centimes supplémentaire récompense l'usage d'isolants en matières renouvelables. Six tours de financement plus tard, 194 projets en bois ont été aidés. Mis bout à bout, ils stockeront environ 70 000 tonnes équivalent CO₂ sur leur durée de vie. Vienne, la capitale, abrite déjà l'une des plus hautes tours en bois du monde, le HoHo Wien, vingt-quatre étages et 84 mètres de hauteur.

La Tchéquie a, elle, déverrouillé sa réglementation. Depuis août 2025, une mise à jour d’une norme technique sur la sécurité incendie des bâtiments autorise les bâtiments en bois jusqu'à 22,5 mètres de hauteur, sans passer par une expertise individuelle au cas par cas. Une bureaucratie en moins, des coûts en moins, et des architectes qui peuvent enfin dessiner des immeubles en bois lamellé-croisé sans craindre le bourbier administratif. La Suède, plus avancée encore, intègre sa sylviculture industrielle dans des écosystèmes hautement automatisés, du tronc au bâtiment livré clé en main.

Ce mouvement n'a rien d'anecdotique. Le bâtiment représente près de 40 % de la consommation mondiale d'énergie et de ressources. Substituer du bois certifié au béton et à l'acier dans une partie de cette demande change l'équation carbone d'une ville entière, sans inventer une seule technologie de rupture.

Une bioéconomie qui déborde les chantiers

Le rapport montre aussi que la bioéconomie du bois sort largement du seul secteur de la construction. En Autriche, vingt-trois sites de pâte à papier produisent désormais des fibres techniques destinées à fabriquer du textile viscose, principalement exporté en Asie, comme la marque Lenzing. Une partie de l'industrie forestière européenne s'est ainsi transformée, sans bruit, en fournisseuse de matière pour la mode bas carbone. En Tchéquie, la papeterie Mondi Štětí vient de mettre en service une nouvelle machine de papier kraft non blanchi, capable de sortir 210 000 tonnes par an de sacs et d'emballages destinés à remplacer le plastique.

En Estonie, la jeune entreprise Fibenol a choisi le nord de la Lettonie pour bâtir sa bioraffinerie à échelle industrielle, tandis que sa concurrente VKG Fiber prévoit pour 2028 une usine de pâte capable de transformer 2,3 millions de mètres cubes de bois par an en bioproduits. Côté énergie, l'Autriche tourne désormais à 1,80 million de tonnes de granulés produits sur 53 sites, dont 85 % partent à l'export, principalement vers l'Italie.

Préserver les puits de carbone que sont les forêts

À l'autre bout du spectre, l'Irlande choisit un chemin différent et mesure ses forêts comme un puits de carbone. Sa filière dialogue avec les marchés volontaires et certifie des stocks de carbone forestier. Une économie financière du vivant commence à prendre forme. La Finlande, première puissance papetière du continent, joue sur les deux tableaux. Ses immenses massifs continuent de fournir 54,6 millions de mètres cubes de bois rond industriel par an, mais son gouvernement parie désormais sur le couple “construction bois et carbone biogénique”, pour alimenter les futurs carburants synthétiques de l'aviation et du transport maritime. Une façon de transformer les arbres en briques, en sacs, en textile… et en kérosène vert.

Le rapport replace aussi cette mutation dans son contexte géopolitique. La fin brutale des importations russes de bois et de pâte, après l'invasion de l'Ukraine en 2022, a forcé les pays baltes et scandinaves à recomposer leurs chaînes d'approvisionnement, à investir dans la transformation locale plutôt que dans la réexportation, et à se rapprocher entre eux. La filière forestière européenne se réindustrialise donc, en partie, parce qu'elle n'a plus le choix.

L'envers du décor

Mais tout n'est pas rose, et le rapport ne le cache pas. Les forêts européennes sont sous tension climatique forte. En Autriche, en 2024, 55 % des coupes ont été déclenchées par des dégâts naturels, principalement liés aux tempêtes et au bostryche (un insecte qui dévore les conifères affaiblis). En Tchéquie, l'année 2024 a été la plus chaude jamais mesurée dans le pays, avec un écart de deux degrés au-dessus de la normale, suivi d'un printemps 2025 anormalement sec. Au Portugal, les surfaces brûlées chaque année continuent de menacer un secteur entier. Le règlement européen contre la déforestation importée, dit EUDR, repoussé à fin 2025, doit encore prouver qu'il accélère la traçabilité plutôt qu'il paralyse les PME du bois. Et les marges des industriels restent serrées, étranglées par les prix de l'énergie hérités du choc de 2022.

C'est ce qui rend la lecture du rapport intéressante. La filière européenne ne célèbre pas une réussite acquise. Elle décrit un basculement en cours, fragile, mais bien réel. Les politiques publiques bougent, les normes techniques s'adaptent, les industriels investissent. Reste à voir si la décennie 2030 fera du bois ce que le ciment a été au XXᵉ siècle, le matériau silencieux et omniprésent de la modernité. Pour l'instant, l'Europe trace une voie. Et elle commence, enfin, à le faire savoir.

Sources

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