Direction Loos-en-Gohelle, non loin de Lens, dans le Pas-de-Calais. Cette petite commune de 7 000 habitants est connue pour accueillir les plus hauts terrils d’Europe, culminant à 186 mètres. Mais elle l’est aussi pour une autre raison : sa transition écologique, entamée il y a près de quarante ans. Dès la fermeture du dernier puits de mine, en 1986, la commune a cherché à transformer la fin d’un monde en point de départ. Le maire de l’époque, Marcel Caron, avait une formule : "Se transformer sans oublier ses racines."
La commune est d’ailleurs souvent citée comme un laboratoire de transition depuis plusieurs décennies et cette histoire résonne aujourd’hui avec le chantier mené par Maisons & Cités, acteur majeur du logement social dans les Hauts-de-France. Son directeur général, Jean-François Campion, résume l’enjeu : "Maisons & Cités est une société HLM qui gère 65 000 logements, avec une vraie particularité : ce patrimoine est l’héritage du patrimoine de Charbonnages de France."
Un patrimoine né avec le charbon
Ces logements n’ont pas été pensés pour le monde bas carbone. Ils ont été construits pour loger les mineurs, à une époque où les compagnies minières organisaient aussi la vie quotidienne autour de l’extraction. Le charbon chauffait les maisons, faisait tourner l’économie locale et structurait l’ensemble du territoire.
Transformer ces habitations, c’est donc toucher à bien plus que des murs. C’est faire basculer un modèle énergétique, social et urbain dans une autre époque. "C’est un patrimoine qui a permis à la France de se relancer après-guerre et que l’on emmène aujourd’hui vers une transition énergétique, une transition écologique", explique Jean-François Campion.
Le défi est d’autant plus massif que ces maisons sont souvent très énergivores. Dans le parc de Maisons & Cités, les étiquettes énergétiques E, F ou G restent majoritaires. En moyenne, les émissions liées au chauffage atteignent environ 50 kg de CO2 équivalent par mètre carré. L’objectif est de ramener ce chiffre à 28 kg d’ici 2030. Soit une baisse proche de 50 %.
3 500 logements rénovés chaque année
Pour changer d’échelle, Maisons & Cités rénove environ 3 500 logements par an. Ce rythme donne la mesure du chantier : il ne s’agit pas d’une opération vitrine, mais d’une transformation industrielle d’un parc entier. Au total, pour tenir ce rythme et atteindre l’objectif fixé, 2,8 milliards d’euros doivent être investis sur le territoire, avec un effet direct sur les entreprises locales, les emplois et les savoir-faire.
Cette dimension économique est centrale. La rénovation énergétique n’est pas seulement une réponse climatique. Elle devient aussi un levier de structuration pour des filières du bâtiment, de la formation et des matériaux bas carbone. Dans un territoire longtemps organisé autour d’une seule grande ressource, c’est une manière de refaire système autrement.
Mais l’équation est complexe. Une partie du patrimoine est protégée, certains ensembles étant inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. L’isolation par l’extérieur n’est donc pas toujours possible. Il faut parfois intervenir par l’intérieur, traiter les questions d’humidité, remettre de la ventilation, gérer les contraintes liées au plomb ou à l’amiante. Bref, avancer vite sans standardiser à l’excès.
Quand le chantier entre dans les maisons
La rénovation se déroule en grande partie en site occupé. Il faut donc rénover sans demander aux occupants de quitter les lieux ou les reloger le temps de quelques semaines ou mois. C’est l’un des points les plus sensibles du programme. Car isoler une maison habitée, ce n’est pas seulement améliorer une performance énergétique. C’est faire entrer des artisans dans l’intimité d’un foyer, déplacer des meubles, perturber des routines, parfois organiser un relogement temporaire.
"Pour chaque logement réalisé, c’est une opération avec un vrai accompagnement social", insiste Jean-François Campion. Maisons & Cités a choisi de conserver en interne cette compétence, avec des équipes chargées de préparer les relogements, d’anticiper les situations familiales et d’accompagner le retour dans le logement rénové. Il faut du tact, de la pédagogie… beaucoup d’humain pour que l’opération se réalise sans bousculer.
C’est dans ces étapes que la transition énergétique devient très concrète. Elle ne se mesure plus seulement en kilowattheures économisés ou en tonnes de CO2 évitées, mais aussi en acceptabilité, en confiance et en pouvoir d’achat. Une fois les travaux terminés, la baisse des consommations doit se traduire par des factures plus légères et un meilleur confort.
Le chanvre et le lin dans les corons
Pour réduire l’empreinte carbone des rénovations, Maisons & Cités s’appuie aussi sur des matériaux biosourcés. Béton de chanvre, lin, laine de coton… ces solutions permettent de limiter le recours à des matériaux plus carbonés, tout en ouvrant de nouveaux débouchés à des filières régionales.
Là encore, le changement ne s’est pas fait d’un coup. Avant de généraliser, le bailleur a commencé par tester les différentes solutions. Le bailleur social des Hauts-de-France a été accompagné pour cela par CD2E, le pôle d'excellence régional de l'éco-transition."On a lancé une grosse expérimentation sur le béton de chanvre", raconte Jean-François Campion. Le matériau a d’abord été testé à petite échelle, avant d’être utilisé sur une centaine de logements.
Les retours ne portent pas seulement sur la performance énergétique. Ces matériaux jouent aussi sur le confort intérieur, notamment grâce à leur capacité à réguler l’humidité. Un point précieux dans des logements anciens, où l’isolation ne peut pas être pensée sans ventilation ni équilibre hygrothermique.
Former les entreprises du territoire
Pour tenir le rythme, encore faut-il que les entreprises suivent. Rénover plusieurs milliers de logements par an demande des bras, mais surtout des compétences. Les matériaux biosourcés, l’isolation intérieure, la ventilation mécanique contrôlée ou les interventions en site occupé exigent des gestes précis.
Maisons & Cités travaille donc avec plusieurs partenaires pour organiser la montée en compétences. Des dispositifs de formation ont été déployés directement sur les chantiers. L’objectif est double : garantir la qualité des rénovations et permettre aux entreprises locales de se positionner sur un marché durable.
C’est l’un des enseignements les plus intéressants de ce chantier. La transition écologique ne dépend pas seulement d’une décision d’investissement. Elle suppose des coopérations longues entre bailleurs, collectivités, entreprises, organismes de formation et acteurs publics. Sans cette organisation collective, le changement d’échelle reste théorique.
Une transition à hauteur d’habitants
Le programme de Maisons & Cités regarde déjà au-delà de 2030. Après la réduction de moitié des émissions, l’horizon visé est celui de la neutralité carbone en 2050. Cela passera par la poursuite des rénovations, mais aussi par de nouveaux modes constructifs, davantage de bois dans le neuf, et des réflexions autour du photovoltaïque.
Reste que le cœur du sujet demeure le logement existant. Ce patrimoine raconte une histoire industrielle, sociale et familiale. Le rénover, c’est améliorer la performance énergétique sans gommer ce qu’il représente. C’est aussi rappeler que la transition ne réussit vraiment que lorsqu’elle entre dans la vie quotidienne des habitants. Dans le bassin minier, le chantier de Maisons & Cités montre ainsi une voie exigeante : faire du bas carbone sans faire table rase, de l’innovation sans oublier le confort, et de la rénovation énergétique sans perdre de vue celles et ceux qui vivent derrière les façades de briques.