Réchauffement climatique : l'océan nous sauve du pire… mais jusqu'à quand ?

Corail sous l'eau avec des signes de blanchissement dans un environnement marin. Sous l’effet de températures trop élevées, les coraux expulsent leurs microalgues et blanchissent, devenant très vulnérables si le stress thermique se prolonge. - © svetlanakingfish / stock.adobe.com

Publié le par Florence Santrot

L'essentiel

Résumé par l’IA, validé par la Rédaction.

  • L’océan joue un rôle central dans la régulation du climat : il absorbe près de 30 % du CO₂ émis par les activités humaines et plus de 90 % de l’excès de chaleur lié aux gaz à effet de serre.
  • Ce rôle de bouclier a un coût : l’océan se réchauffe, s’acidifie, perd de l’oxygène et subit des canicules marines plus fréquentes, avec des conséquences directes sur les coraux, les gorgones et la répartition des espèces.
  • La montée du niveau de la mer s’accélère sous l’effet du réchauffement de l’eau et de la fonte des glaces. Certains événements côtiers extrêmes, aujourd’hui rares, pourraient devenir beaucoup plus fréquents d’ici la fin du siècle.
  • Les scientifiques rappellent que les solutions existent, à commencer par une réduction rapide et massive des émissions de CO₂. Mais plus l’action tarde, plus les capacités de protection, d’adaptation et de restauration de l’océan se réduisent.

Sans lui, la planète serait déjà beaucoup plus invivable. On parle souvent de l'océan comme d'une victime du réchauffement climatique. C'est juste. Mais avant d'être une victime, il est aussi l'un de nos plus puissants alliés. Un amortisseur géant. Un régulateur silencieux. Un bouclier bleu qui absorbe une partie considérable de nos excès.

"L'océan influence fortement le système climatique et fournit des services essentiels à l'humanité", a rappelé Jean-Pierre Gattuso, directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur associé à l'Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), lors d'un webinaire organisé fin mai par la Fondation de la Mer, dont il est membre du Conseil scientifique. Un constat simple, vertigineux : si la Terre ne s'est pas encore davantage réchauffée, c'est aussi parce que l'océan encaisse une partie du choc.

Un amortisseur planétaire

Chaque année, l'humanité continue pourtant d'alourdir la facture. Le Global Carbon Budget 2025 estime que les émissions mondiales de CO₂ fossile ont atteint 38,1 milliards de tonnes en 2025, un nouveau record. À cela s'ajoutent les émissions liées aux changements d'usage des terres, notamment la déforestation. Face à ce flot, la moitié environ reste dans l'atmosphère. Le reste est absorbé par deux grands puits naturels : les terres émergées et l'océan.

Selon les données scientifiques présentées par Jean-Pierre Gattuso, “l'océan capte aujourd'hui autour de 30 % des émissions humaines de CO₂”. Derrière ce pourcentage presque abstrait, le chercheur donne une image beaucoup plus parlante : cela représente environ 30 millions de tonnes de CO₂ absorbées chaque jour par l'océan.

Ce service rendu gratuitement à l'humanité est immense. Sans lui, le réchauffement serait plus brutal encore. Mais cette protection n'a rien de magique. Le carbone absorbé ne disparaît pas. La chaleur non plus. Tout cela transforme l'océan de l'intérieur.

Le prix du bouclier

"L'océan stocke plus de 90 % de l'excès d'énergie lié à l'augmentation des gaz à effet de serre", souligne-t-il. Autrement dit, l'essentiel de la chaleur supplémentaire piégée par nos émissions finit dans les masses d'eau. Pas dans l'air. Pas dans les sols. Dans l'océan. L'Organisation météorologique mondiale confirme l'ampleur du phénomène : en 2025, le contenu thermique de l'océan a atteint le niveau le plus élevé jamais mesuré en 66 ans d'observations. Plus frappant encore, chacune des neuf dernières années a établi un nouveau record de chaleur océanique, et le rythme de réchauffement des océans sur la période 2005-2025 est plus de deux fois supérieur à celui observé entre 1960 et 2005.

Cette chaleur ne reste pas sans effet. Elle nourrit les canicules marines, ces épisodes de températures extrêmes qui bouleversent les écosystèmes. Elle décime certaines gorgones méditerranéennes. Elle fragilise les coraux, qui blanchissent lorsqu'ils expulsent les algues vivant en symbiose avec eux. On sait que ces récifs coralliens sont un abri crucial pour la biodiversité marine. Mais ils rendent aussi un autre service essentiel pour l'humanité : “jusqu'à 97 % de l'énergie des vagues est absorbée par ces récifs, qui aident donc à la réduction de l'érosion côtière et à la limitation des dégâts quand il y a des tempêtes et la montée des eaux.”

La chaleur pousse aussi des espèces à migrer vers des eaux plus fraîches, quand elles le peuvent. En Méditerranée, Jean-Pierre Gattuso cite un chiffre révélateur : “près de 1 000 espèces venues de mer Rouge sont arrivées ces dernières décennies. Et elles commencent à s’installer car la température hivernale n’est plus un obstacle.” La barrière thermique hivernale, qui limitait autrefois leur progression, s'affaiblit. Le réchauffement ne se contente donc pas de faire monter le thermomètre. Il redistribue le vivant, force une partie de la biodiversité à migrer pour survivre.

Une eau plus chaude, plus acide, moins oxygénée

L'autre conséquence majeure est plus discrète, mais tout aussi redoutable : l'acidification des océans. Lorsque le CO₂ se dissout dans l'eau de mer, il forme de l'acide carbonique. Le pH baisse. L'acidité augmente. Jean-Pierre Gattuso résume : "Le CO₂, c’est tout simple. Le CO₂ est un gaz acide, c’est-à-dire que lorsqu’il se dissout dans l’eau de mer, lorsque ce CO₂ est pris dans l’atmosphère, est absorbé dans l’eau de mer, se mélange à l’eau, il y a la formation d’un acide, l’acide carbonique, qui augmente l’acidité de l’eau de mer."

Pour les organismes qui fabriquent une coquille ou un squelette calcaire, cette évolution change tout. Certains gastéropodes, coraux ou mollusques voient leurs structures fragilisées par une eau plus corrosive. À proximité de sources naturelles de CO₂ étudiées près de Naples, les scientifiques observent déjà la disparition de certaines espèces calcaires et des coquilles fortement érodées. “Vous voyez des bulles de CO2 qui remontent du fond près de l’île d’Ischia en raison de l’activité du Vésuve. C’est une source naturelle, les Anglais appellent cela des sites Champagne. C'est un endroit assez privilégié pour étudier l'impact de l'acidification sur les plantes, les animaux et la biodiversité en général. Depuis quelques années, on y observe une disparition de certaines espèces calcaires, qui ont leur coquille extrêmement corrodée, au point que l’on voit par transparence.”

À cela s'ajoute une troisième pression : la perte d'oxygène. Plus l'eau est chaude, moins elle retient les gaz. Le réchauffement de surface limite aussi le brassage vertical entre les couches supérieures et les profondeurs. Résultat : l'océan profond reçoit moins d'oxygène. Une baisse globale d'environ 3 % est évoquée pour l'océan profond dans la présentation. Là encore, le bouclier se fissure.

La mer monte, les risques aussi

Le réchauffement de l'océan contribue également à la montée du niveau de la mer. D'abord parce que l'eau chaude prend plus de volume que l'eau froide. Ensuite parce que l'océan reçoit l'essentiel des eaux issues de la fonte des glaciers et des calottes polaires. Jean-Pierre Gattuso rappelle que “le niveau de la mer a augmenté de plus de 15 cm au XXe siècle” et que “cette hausse est aujourd'hui deux fois plus rapide qu'il y a quelques décennies”.

La suite dépendra de nos émissions, mais une chose est certaine : aucun scénario ne permet de stopper complètement cette élévation à court terme. On peut la limiter. Pas l'annuler. Dans les projections du GIEC, la hausse pourrait atteindre jusqu'à 1,10 mètre d'ici 2100 dans les scénarios les plus défavorables. On parle d’une élévation jusqu’à 5,40 mètres en 2030 2300 dans un scénario pessimiste. Avec une conséquence très concrète : des événements côtiers extrêmes aujourd'hui considérés comme centennaux pourraient devenir annuels dans de nombreuses régions.

Derrière ces courbes, il y a des ports, des plages, des maisons, des marais salants, des deltas, des îles… Et bientôt, des choix politiques difficiles : protéger, adapter, déplacer parfois. En 2050, rappelle Jean-Pierre Gattuso, “environ un milliard de personnes vivront à moins de dix mètres d'altitude sur les côtes, à une altitude inférieure à dix mètres.”

L'urgence, mais pas le fatalisme

Faut-il alors désespérer ? Pas tout à fait. Jean-Pierre Gattuso insiste aussi sur ce qui a commencé à bouger. "La bonne nouvelle, c'est qu'on est loin des projections qui étaient en cours lors de la COP21. On était sur une trajectoire de 4 degrés ou plus de réchauffement, donc il y a indéniablement une action climatique. Et dans le scénario le plus optimiste, on est arrivé à un réchauffement de 1,9 degrés. Aujourd'hui, nous sommes à plus 1,3 degrés. L'avantage de l'accord de Paris, c'est qu'il peut permettre d'éviter une situation hors de contrôle.” 

Aujourd'hui, les politiques climatiques passées, présentes et attendues placeraient plutôt le monde autour de 2,6 °C d'ici 2100. C'est encore beaucoup trop. Mais cela prouve que l'action climatique produit déjà des effets. Le problème, c'est le rythme. "Il faut absolument une réduction immédiate et substantielle des émissions de CO₂", martèle le chercheur. Car plus les émissions augmentent, plus les options de protection, d'adaptation et de restauration deviennent limitées. L'océan peut encore nous aider, notamment à travers les écosystèmes côtiers comme les mangroves, les récifs coralliens ou les herbiers marins. Mais il ne pourra pas compenser indéfiniment notre lenteur.

La formule finale de Jean-Pierre Gattuso tient presque lieu de feuille de rout  : "L'avenir de l'océan est entre nos mains. Les risques sont connus. Les principales solutions sont elles-aussi connues. Et l'océan de l'anthropocène sera ce que l'on en fera." L'océan nous a longtemps protégés de nos propres excès. La vraie question, désormais, est de savoir si nous saurons le protéger à notre tour.

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