"Non, c’est mort, ça volera plus. À part si on trouve quelqu’un qui reprend le projet." Lorsque Francis Hallé lui répond ainsi, Maéva Bardy ne se démonte pas. "Moi je suis pour, allons-y", lui lance-t-elle. La biologiste connaît le botaniste depuis ses années d’études et s’était alors fait une promesse : un jour, elle monterait à bord du Radeau des cimes. Problème : lorsque, des années plus tard, elle reprend contact avec lui, l’extraordinaire engin, qui a permis d’explorer les forêts tropicales depuis les airs dans les années 80, ne vole plus. De cet échange naît, en février 2024, le projet Horizon Canopée.
Deux ans plus tard, l’association rassemble une quarantaine de bénévoles et ne cache plus son ambition de faire renaître l’aventure du Radeau des cimes. Avec un objectif déjà en ligne de mire : mener une première expédition dans deux ans. "On aimerait beaucoup voir l’expédition Costa Rica en 2028", a expliqué Maéva Bardy, à l’occasion du festival Les Écrans de l’Aventure 2026. Elle le reconnaît : le calendrier est "serré", mais "ce n’est pas infaisable".
Un laboratoire posé sur la forêt
Il faut remonter aux années 1980 pour comprendre pourquoi cette drôle de machine a marqué l’histoire de l’exploration scientifique. Botaniste spécialiste de l’architecture des arbres et des forêts tropicales, Francis Hallé cherche alors une manière d’atteindre la canopée autrement qu’en grimpant depuis le sol. "Ma vie, c’est là-haut, c’est là-haut ça se passe", répétait-il, se souvient Dany Cleyet-Marrel, pilote d’aérostats et l’un des concepteurs de l’aventure.
La solution prend la forme d’une vaste plateforme gonflable transportée par un ballon puis déposée directement sur la cime des arbres. Lors des premiers essais en Guyane, le dispositif mesure environ 300 m². Aptès un “arbrissage”, il permet aux botanistes et entomologistes de se déplacer sur la canopée et de récolter plantes, fleurs et insectes dans un milieu jusqu’alors extrêmement difficile d’accès. Certaines des espèces collectées sont alors inconnues. Dès 1986, le radeau est testé en Guyane, avant une première mission scientifique en 1989 puis des campagnes au Cameroun, au Gabon, à Madagascar ou encore au Laos.
Ce changement de point de vue n’a rien d’anecdotique. Depuis le sol, une forêt tropicale donne difficilement accès à ce qui se joue plusieurs dizaines de mètres plus haut. Avec le radeau, les chercheurs entrent physiquement dans cet étage supérieur. Dany Cleyet-Marrel se souvient de leur réaction : "J’ai vu les scientifiques pleurer tellement ils étaient émus de se déplacer comme ça à la cime des arbres." Ils pouvaient toucher les arbres, s’arrêter, observer. "C’est une vision totalement différente. On a une meilleure compréhension de la forêt."
Tout reconstruire, ou presque
Le Radeau des cimes historique ne repartira pourtant pas. Trop ancien, stocké depuis trop longtemps, moteurs et matériaux sont désormais trop dégradés pour être utilisables. "Il faut tout recréer", résume Maéva Bardy. C’est ce à quoi s’attelle aujourd’hui Horizon Canopée. Des étudiants d’IMT Mines Albi ont notamment participé aux premières phases de conception. Un premier prototype à l’échelle 1/5e a été réalisé et l’équipe travaille désormais sur un modèle grandeur nature.
Le principe, lui, ne change pas : arriver sur la forêt par les airs. Mais la machine doit être adaptée aux contraintes du XXIe siècle. L’aérostat fonctionnera à l’hélium et sera équipé cette fois de moteurs électriques. L’équipe travaille également sur les matériaux, tout en cherchant à limiter l’empreinte carbone et à concevoir un système réparable et aussi low-tech que possible. Une philosophie que l’association affiche également sur son site : outils non invasifs, réduction de l’impact sur les milieux étudiés et prise en compte de l’empreinte carbone depuis la fabrication jusqu’au transport de l’équipement.
Pour mener cette mue sans repartir de zéro, la nouvelle équipe s’appuie toujours sur plusieurs pionniers de l’aventure. Dany Cleyet-Marrel et Gilles Ebersolt, architecte du Radeau des cimes, figurent parmi les membres d’honneur d’Horizon Canopée et conseillent les ingénieurs du projet. "Ils nous apportent leur expertise […] de 30 ans de terrain", souligne Maéva Bardy.
ADN environnemental et paysages sonores
L’enjeu n’est pas seulement de reconstruire une machine des années 1980. La science aussi a changé. Aux inventaires botaniques et entomologiques pourront désormais s’ajouter l’ADN environnemental, qui permet de repérer des espèces à partir des traces génétiques qu’elles laissent dans leur environnement, ou la bioacoustique, qui étudie les paysages sonores et les espèces qui les composent. Le biomimétisme fait également partie des pistes explorées.
L’ambition est double. Horizon Canopée voudrait retourner dans certaines forêts étudiées par les anciennes expéditions afin de mesurer ce qui a changé en plusieurs décennies, mais aussi explorer de nouveaux terrains. Le Costa Rica fait partie de ces destinations que Francis Hallé souhaitait découvrir avec le Radeau des cimes. Le Gabon est aussi évoqué. Quoi qu’ila rrive, insiste Maéva Bardy, impossible d’imaginer débarquer avec une équipe étrangère pour effectuer des prélèvements sans travailler avec les chercheurs du pays : leur implication doit commencer dès la préparation de la mission. Autre temps, autres moeurs…
Poursuivre sans Francis Hallé
Francis Hallé ne verra pas ce nouveau radeau s’envoler. Le botaniste est mort le 31 décembre 2025, à 87 ans. Spécialiste mondialement reconnu des forêts tropicales et de l’architecture des arbres, il avait consacré les dernières décennies de sa vie à mieux faire connaître et protéger les forêts, jusqu’à défendre la création d’une vaste forêt primaire en Europe occidentale.
Sa disparition aurait pu mettre un coup d’arrêt au projet. "C’était soit le projet s’arrêtait là, soit on se dit que […] au contraire, il faut le faire", raconte Maéva Bardy. Pour elle, la meilleure façon de lui rendre hommage consiste précisément à aller jusqu’au bout. Reste désormais à transformer prototypes, partenariats scientifiques et volontés en expédition. Horizon Canopée résume son projet en quatre verbes : comprendre, innover, émerveiller et partager. Derrière la nouvelle machine se dessine donc la même intuition que quarante ans plus tôt : pour comprendre une forêt, encore faut-il réussir à changer de point de vue. Et parfois, prendre un peu de hauteur.