Il y a eu des sommets, des traversées à vélo, des kilomètres à pied dans l’Himalaya et même une station polaire prise dans les glaces de l’Arctique. Mais au moment de refermer la 35e édition des Écrans de l’Aventure, ce sont surtout des visages et des histoires humaines qui restent. À Dijon, où plus de 15 000 festivaliers ont participé de mercredi à dimanche aux projections, rencontres et conférences, le jury des films a donné le ton au moment de dévoiler son palmarès samedi 3 octobre.
"Ce festival, via ses films, a ouvert des portes vers l’espoir, vers l’exemplarité et vers les émotions", a résumé le président du jury 2026, le réalisateur Luc Marescot. Avec une conviction : "On ne convainc pas avec des arguments, on convainc avec des émotions." Et un souhait adressé aux réalisateurs des prochaines éditions : voir émerger davantage encore de "films à impact" capables de faire bouger la société. "On a besoin de ça. […] Il y a urgence."
Le palmarès des Écrans de l’Aventure 2026
La Toison d’Or du film d’aventure : Le Dawn Wall à tes côtés, de Soline Kentzel, produit par Solidream, 2026, France, 52’. Lien vers le teaser
Le Prix spécial du jury et du public : Un renard sous une lune rose, de Mehrdad Oskouei avec Soraya, 2025, Iran, 77’. Lien vers le teaser
Le Prix Jean-Marc Boivin : Peuples en Sursis, de Cédric Tassan, produit par VTOPO, SUNN, DT SWISS, MET, AEROE, AVA, KATADYN, NEMO, 2026, France, 63’. Lien vers le teaser
Le Prix des Jeunes de la Ville de Dijon : Pélerinhâge en Ecosse, d’Armel Ruy, Izelvor Productions, 2026, France, 53’. Lien vers le teaser
Mention du Jury : L’Himalaya au coeur de Jérémy Bigé, autoproduction, 2026, France, 52’. Lien vers le teaser
Mention du Jury : Oreka, au-delà du possible de Michel Garcia, produit par Gédéon Programmes et Canal+Docs, 2025, France, 80’. Lien vers le teaser
Toison d’Or de l’aventurier de l’année : Les équipages 2026 de Tara Polar Station. Les douze membres de l'hivernage, et ceux qui ont contribué au déploiement de station cette année. Lien vers le teaser
Toison d’Or du livre d’aventure : Et Dieu dans tout ça de Serge Hastom, Stock, mai 2026. En savoir plus
Soraya, le choc du festival
S’il fallait retenir un visage de cette édition, ce serait sans doute celui de Soraya. Son film, Un renard sous une lune rose, de l’Iranien Mehrdad Oskouei, est reparti avec deux récompenses : le prix spécial du jury et, surtout, le prix du public. Le film suit pendant plusieurs années cette jeune Afghane, 16 ans au début du tournage, qui passe par l’Iran et la Turquie pour rejoindre l’Europe via la Grèce.
Son objectif ? Rejoindre sa mère, installée en Autriche, et qu’elle n’a pas vu depuis qu’elle est enfant. Pour cela, elle n’a pas d’autre choix que l’illégalité : sans passeport ni carte d’identité, elle n’a de place nulle part sur cette Terre. Sa fuite, sur cinq ans, est racontée à travers les images qu’elle filme elle-même, à l’aide d’un simple smartphone, mais aussi ses dessins, ses sculptures, sa musique et cette formidable énergie créatrice qui traverse le documentaire.
Lors de la projection vendredi soir, Soraya était présente à Dijon. Face à une salle encore sonnée par le film, elle a expliqué, par l’intermédiaire de son traducteur Azim Naïm (historien, enseignant à l'université de Bourgogn), avoir progressivement compris que son histoire pouvait dépasser son propre parcours : "Peut-être que je deviendrai le porte-parole de toutes les femmes et filles en quête de liberté", confie-t-elle, évoquant celles qui ont "beaucoup à dire, à crier leur souffrance et leur douleur", sans toujours pouvoir l’exprimer.
Mais Soraya, qui vit désormais à Berlin, refuse que son film s’achève sur le désespoir. "C’était très important pour moi que la fin de ce film ne soit pas les nuits noires ou sombres", explique-t-elle. Son souhait ? Qu’une femme ou une jeune fille afghane puisse le regarder et "se dise que l’espoir est là", comme "une petite bougie qui illumine son intérieur".
"Nous avons pris conscience de notre chance de grandir libre"
Le lendemain, Soraya avait déjà quitté Dijon lorsque son nom a retenti à nouveau dans la salle. Puis une deuxième fois. Le jury lui a d’abord attribué son prix spécial pour "les émotions bouleversantes" transmises par le film et pour "les valeurs de résilience, de courage, de dépassement de soi" incarnées par la jeune femme. Quelques minutes plus tard, le public faisait exactement le même choix.
Même le jury des jeunes, qui a finalement récompensé Pélerinhâge en Écosse, d’Armel Ruy, a tenu à lui adresser quelques mots avant d’annoncer son choix : "Son film nous a profondément bouleversés. En tant qu’enfants, nous avons pris conscience de notre chance de grandir libre."
De l’escalade au collectif de Tara
La Toison d’Or du film d’aventure est, elle, partie dans une tout autre direction. Elle récompense Le Dawn Wall à tes côtés, de Soline Kentzel, qui suit le grimpeur belge Seb Berthe dans son projet de réaliser en libre les 32 longueurs du mythique Dawn Wall, dans le parc de Yosemite. Le jury a salué "une approche très créative" mêlant une quête personnelle à "l’énergie d’une équipée", mais aussi la pugnacité et l’amour qui traversent le récit.
Une récompense annoncée à la réalisatrice à distance alors qu’elle se trouvait justement… sur des falaises autour de Dijon. Au bout du téléphone, avec une connexion un peu saccadée, elle finit par comprendre, incrédule : "Moi, j’ai gagné ?!" Pour un premier film, elle a marqué les esprits.
Autre choix emblématique : la Toison d’Or de l’aventurier de l’année n’est pas revenue à une personne mais à un collectif, celui de Tara Polar Station. Les douze membres du premier hivernage et toutes celles et ceux ayant participé au déploiement de la station polaire ont été distingués. Une manière, pour La Guilde, l’association qui a créé le festival, de célébrer une aventure scientifique hors normes, mais surtout la force d’un équipage. "C’est beaucoup d’émotion de recevoir ce prix", a réagi l’équipe présente à Dijon, en dédiant aussitôt la récompense à ceux actuellement "en mer" et "en glace". La mission, elle, ne fait que commencer : le programme scientifique est pensé sur vingt ans.
L’aventure, au-delà de la performance
Le reste du palmarès raconte la même envie d’élargir la définition de l’aventure. Le prix Jean-Marc Boivin récompense ainsi Peuples en sursis, la traversée de l’Afghanistan à vélo de Cédric Tassan, pour ses rencontres, ses images et sa manière de raconter un pays complexe. Les mentions accordées à Oreka, au-delà du possible et à L’Himalaya au cœur distinguent deux aventures radicalement différentes : quinze années de reconstruction et d’amitié après un accident pour la première ; la solitude, la marche et le rapport intime à la montagne pour la seconde.
"Je suis super content que vous ayez remarqué que ce n’était pas qu’une performance physique", a réagi Jérémy Bigé en recevant sa mention pour L’Himalaya au cœur. Avant de résumer sa propre conception de l’aventure : elle "dépend surtout d’une intention", de "la curiosité d’aller voir derrière la colline".
Côté livres, la Toison d’Or revient à Serge Hastom pour Et Dieu dans tout ça, récit de son périple en autostop en Israël et en Cisjordanie. Le jury présidé par Delphine Minoui a notamment salué un auteur qui, sur un terrain extraordinairement polarisé, "n’impose à aucun moment un point de vue" mais "pose son regard", au fil des rencontres.
Un palmarès finalement fidèle à ce qu’Éric Carpentier, coordinateur du festival, confiait à WE DEMAIN avant même de connaître les résultats. Avec Un renard sous une lune rose, racontait-il, les spectateurs ne sortaient pas simplement en disant avoir vu un bon film : "On sort en prenant quelque chose, en partant vraiment avec." C’est précisément ce que le festival cherche à provoquer : rentrer chez soi avec le sentiment d’avoir "vu quelque chose d’exceptionnel, […] un événement". Cette année, Soraya en aura été l’incarnation la plus éclatante.