Le bouleversement climatique et ses effets ravageurs pour la biodiversité sont bien là. L’oracle scientifique et les travaux d’une large communauté ont établi et prédit avec justesse, rapport du GIEC après rapport du GIEC, les conséquences que nous vivons de façon concrète encore cet été avec ses incendies, canicules et tornades. Ces événements ne sont pas des faits isolés mais des manifestations de la modification du climat planétaire du fait de l’activité humaine. La parole scientifique a eu du mal à se faire entendre, par peur, par déni, par ignorance même de la robustesse de ces travaux, par intérêts financiers, en particulier des lobbies pétroliers, qui ont œuvré à faire passer ces faits scientifiques pour de simplesopinions, ce qui leur permet de battre régulièrement des records de bénéfices et de lancer de nouveaux projets titanesques.
Chacun se demande comment agir. Les actions sont multiples et se déclinent à plusieurs niveaux car devant l’ampleur du défi, il n’y a pas de solution miracle. Si nous devons réduire nos émissions de gaz à effet de serre (GES), il peut sembler naturel que nous fassions tous des efforts proportionnés à notre niveau de vie. L’empreinte carbone permet à chacun de prendre conscience de son impact.
Prisonniers d’un système qui augmente l’addiction au carbone
Mais gardons à l’esprit que cet outil a été popularisé dans les années 2000 par British Petroleum avec une stratégie bien assumée : rediriger la responsabilité sur les individus afin de faire oublier les producteurs qui nous rendent dépendants de cette consommation… Et ce, avec le soutien des États qui ne se sont pas engagés dans les réformes nécessaires : une grande partie de ces émissions de GES sont structurelles et ne peuvent se réduire qu’en investissant et en modifiant la société en profondeur et non à l’échelle individuelle.
Autant dire qu’il est humiliant, comme l’a demandé le gouvernement Macron, de demander “d’arrêter d’envoyer des emails rigolos” ou de “couper le Wifi” alors que des entreprises investissent massivement dans des recherches visant à nous faire consommer et accroître les usages du pétrole, de l'essence et du plastique. Nous sommes prisonniers d’un système qui augmente l’addiction au carbone, et cette dépendance est structurelle.
Quelle crédibilité des candidats aux élections de 2027 ?
Deux problèmes se posent aujourd’hui, impliquant des réflexions et des actions différentes : le contrôle de l’émission de GES afin de limiter l’augmentation des températures et le bouleversement climatique, et l’adaptation aux effets du changement climatique car il est tristement certain que nous ne pourrons pas l’éviter. De toute évidence, cette adaptation doit être au cœur de toute politique moderne qui se soucie du monde que nous allons transmettre à nos enfants et petits-enfants et touche des aspects très concrets comme l’habitabilité du territoire, l’évolution de notre agriculture et de nos modes de vie, l’anticipation des effets sur la population, en particulier au niveau sanitaire. À l’aube d’une élection majeure en 2027, se pose donc la question de la crédibilité des divers candidats et de leurs partis sur ces questions.
Deux critères doivent retenir notre attention : la confiance dans la parole exprimée et le fait d’assumer la responsabilité de ses choix sont deux piliers de la démocratie représentative. Régulièrement, des hommes et des femmes se proposent de nous représenter et ils ne sont jamais vierges au moment de l’élection. Certes, ils défendent des programmes dont le but est de nous convaincre et surtout de nous séduire, mais comment peut-on s’assurer de leur bonne foi, sachant que la communication et la manipulation de l’opinion sont au cœur des stratégies électorales ?
Être rationnels au moment de voter
C’est à nous que revient le choix de celles et ceux qui nous représenteront et ce choix nous engage, même si nous pouvons avoir l’impression qu’il est dilué par la masse de l’électorat. Et pourtant, chaque voix compte et c’est pour cela que nous devons avoir de la mémoire et nous rappeler des actes et du bilan des responsables en charge et des votes des élus nationaux. C’est ce que nous faisons d’ailleurs tous de façon récurrente dans notre vie quotidienne pour nous rassurer à chaque fois que nous devons donner notre confiance – en consultant les évaluations d’un service, en comparant les avis avant des travaux ou même d’acheter quelque chose, en s’appuyant sur des lettres de recommandation avant d’employer quelqu’un etc… Car n’est-ce que dans les actes que l’on lit finalement la politique qui sera mise en œuvre plutôt que dans les promesses médiatiques ?
Chacun a ses croyances, ses opinions, sa lecture de la société et de l’économie et étant donné l’enjeu il serait malvenu dans cette tribune de promouvoir mes propres idées. Mais j’aimerais pousser celle selon laquelle nous devons être rationnels au moment de voter. La science nous a appris que regarder les données et les faits, les laisser parler forme une méthode pour comprendre la nature et pour prédire le futur. Alors, que pouvons-nous prendre en compte avant de choisir ceux et celles qui nous représenteront, qui prendront des décisions en notre nom, et qui nous engagent donc ? Voici quelques critères simples :
- Ceux et celles qui découvrent l’ampleur du problème climatique au moment des catastrophes et qui, par exemple, décident cyniquement d’en faire un sujet de leur campagne alors qu’il n’était que périphérique jusqu’alors ne seront pas de bons responsables politiques. En effet, ils ont de fait déjà démontré leur incapacité à anticiper une catastrophe, à se nourrir du fait scientifique pour gouverner de façon rationnelle. Pire, ils ont peut-être minimisé l’ampleur du problème pour des raisons politiques ou sous l’influence de lobbies.
- Ceux qui ont été aux manettes des gouvernements et qui n’ont pas agi ont une responsabilité évidente. Que ce soit par ignorance, par incompétence ou par idéologie, leur inaction les disqualifie. Sans entrer dans les détails qui alimentent l’actualité quotidienne, rappelons que le 1er juillet 2021, le Conseil d’État a a enjoint à l’État français de prendre toutes les mesures nécessaires pour atteindre son objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les quatre associations de l’Affaire du siècle ont pu démontrer que ce dernier a persisté dans son inaction et que la France ne pourra pas atteindre ses objectifs 2030. Le 10 mai 2023, le Conseil d’État l’a placé sous surveillance renforcée, constatant l’insuffisance des politiques climatiques. L’État n’a pas pris les mesures, ni avant ni après l’échéance du 31 mars 2022, permettant d’atteindre la réduction de 40% des émissions de GES. Selon l’Affaire du Siècle, “avec cette décision, le Conseil d’État entérine la défaillance du gouvernement et l’esbroufe qu’il organise autour de son inaction climatique.”
Tous ceux qui ont été ministres de ces gouvernements sont comptables de la situation actuelle et en particulier de la non-préparation de notre pays à son adaptation (la liste des mesures avortées, des promesses non tenues, voire des mensonges, est malheureusement trop longue). Il est aujourd’hui facile de comparer les promesses des élections passées auxactes et aux changements de discours. La fiabilité de la parole donnée est un pilier central de la démocratie. Chaque responsable est comptable d’un bilan qui ne peut pas être effacé par de nouvelles promesses. - Par leurs votes à l’Assemblée nationale ou au Sénat, de nombreux candidats ou leurs partis ont clairement exprimé à de multiples reprises leur véritable position sur l’adaptation au réchauffement climatique et à la défense de la biodiversité. Quels que soient les mots nouveaux et les promesses réconfortantes qu’ils feront en campagne, nous avons une forte présomption, pour ne pas dire une preuve, par leurs multiples votes que cette parole ne sera pas tenue. L’information est vérifiable puisque les votes des députés et sénateurs sont accessibles sur les sites web de l’Assemblée et du Sénat. La transparence est une dimension importante de la démocratie et nos représentants sont redevables de leurs votes.
- Ceux pour qui l’écologie est une façade médiatique pour “greenwasher” un programme sans profondeur et se présenter comme garants de l’écologie, sont évidemment très dangereux. La lecture des programmes, de cette élection et des élections précédentes, peut démontrer si un parti a mis ces réformes au cœur de son action de façon durable et cohérente ou pas, ce qui peut être croisé avec les positions des partis au cours des votes sur les lois.
- Les défenseurs de TINA (There is no alternative) qui nous vendent l’idée que nous ne pouvons pas abandonner les bases de notre monde actuel, en particulier sa structuration autour du productivisme et du profit, font partie d’un monde déjà mort. Si pour eux il n’y a pas d’alternative, c’est que leur imagination est limitée et ne sait pas inventer de nouveaux mondes, mais aussi la preuve qu’ils n’ont pas compris que la nature commande sans négociation et que c’est bien la nature qui gagne à la fin ! Qui suivrait un responsable sans imagination ?
- Pour finir, ceux dont le comportement et les actes ont retardé la mise en place de la défense du vivant et du climat en criminalisant la défense de la nature se sont de toute évidence disqualifiés. En parlant par exemple d’écoterrorisme, le pouvoir et les grandes firmes capitalistes ont tenté de détourner l’attention en utilisant un terme stigmatisant, qui ne correspondait à aucune réalité et nourrissait l’imaginaire et les peurs de nombreux électeurs en mettant l’écologie sur le même plan que le terrorisme. Clairement, rien n’est à espérer de tels représentants qui préfèrent tordre les mots qui décrivent la réalité plutôt que de la changer.
Être exigeant pour ne pas se faire voler le monde de demain
Il ne s’agit là que de quelques critères, de bon sens pourrait-on dire, qui permettent de juger si vous pouvez donner votre confiance et votre pouvoir à un candidat ou non. La prise en compte des actes passés donne une mesure de la crédibilité d’un discours : cette loi est au cœur même de la démarche scientifique, des algorithmes d’aide à la décision et même des banques au moment où elles décident d’accepter ou refuser un prêt ou des assurances lorsqu’elles prennent en compte votre historique pour ajuster leur coût. Plus une théorie est endésaccord avec les faits, plus il faut être irrationnel pour continuer à y adhérer. Dans la vie ordinaire, nous savons d’ailleurs que les mots “je vais changer” ne sont que de volages promesses tant qu’ils ne sont pas corroborés par des actes concrets.
Nous devons avoir de l’exigence pour nos représentants. Et cela demande d’avoir de la mémoire et d’être rationnel pour ne pas se faire voler le monde de demain. Pour cela, au moment de voter, il ne faudra pas oublier cet été avec ses gigantesques incendies et ses canicules, probablement le plus frais de la décennie à venir. C’est un travail ! Mais être un citoyen responsable qui vote en conscience est une responsabilité qui nous engage à le mener. Sinon, pourquoi voter ? Et pourquoi croire que cet acte fonderait la démocratie ?
Penser à ses enfants et petits-enfants
La situation de la planète peut faire peur et même nous paralyser. C’est normal et le contraire serait d’ailleurs étonnant. Au moment de voter, nous ne pouvons plus nous réfugier dans les discours finement ciselés par des communicants qui tentent de rassurer sur le fait que nous pourrons sauver notre monde, le monde d’avant. Nous ne pouvons plus faire l’économie de choix radicaux qui placent la nature, le climat, le vivant et notre survie collective au cœur de la politique. La situation est extraordinaire, historique et effrayante et trop de temps a déjà été perdu. Nous n’avons plus le luxe de l’attente ou de l’indécision, le luxe de faire la fine bouche. Si vous avez peur, pensez au monde que vous léguerez à vos enfants et petits-enfants en vous rappelant qu’un jour ils vous demanderont des comptes.
Comment adapter le territoire, comment y vivre sans (trop) souffrir, comment y avoir des rêves ? La question est finalement simple : qui prend la situation au sérieux ? Qui a prouvé par ses actes, ses votes, sa cohérence qu’il prenait la situation au sérieux ? Qui a démontré que vous pouviez lui donner votre confiance et ne pas être trahi ? Alors voter est finalement l’acte le plus simple qui puisse faire la différence si nous le faisons en bonne intelligence et de façon rationnelle en regardant les faits de façon neutre et scientifique… Tous les éléments sont disponibles !
Il faut refuser de regarder ailleurs
Cela peut sembler un petit geste devant l’ampleur de la situation, mais un petit geste qui peut se démultiplier et changer le futur. Et il est à prévoir que beaucoup de candidats feront tout pour que nous regardions ailleurs et pour rendre leurs discours séduisants. Comme cela a déjà été le cas, ils auront des médias puissants pour vous vendre une image qui volera notre futur. Alors il ne faut pas oublier les canicules, incendies, déluges, et tous les signes concrets qui changent notre quotidien : ils nous montrent le monde réel et anticipent celui de demain. N’oublions pas, ne nous mentons pas et soyons exigeants car on ne peut plus voter sans évaluer rationnellement et avec rigueur les candidats, comme nous sommes d’ailleurs nous-mêmes évalués en permanence !
Et ce travail ne peut être réalisé que par nous, par chaque citoyen. Bien sûr nos dirigeants nous préfèrent amnésiques et faciles à divertir. Mais ce piège est connu et c’est pour cela que nous avons appris le Corbeau et le renard à l’école !
Ce qu’il faut retenir
Une idée forte
Un bulletin de vote ne devrait pas reposer seulement sur des promesses. Face au dérèglement climatique, les actes passés, les votes et les décisions prises permettent de mesurer la crédibilité de celles et ceux qui prétendent gouverner.
Une urgence
Ne pas laisser la campagne présidentielle de 2027 effacer les responsabilités et les choix passés. Sur le climat et la biodiversité, les faits sont désormais suffisamment établis pour que personne ne puisse prétendre qu’il ne savait pas.
Une piste d’action
Appliquer au vote une forme de méthode scientifique : confronter les discours aux faits, vérifier les votes et les bilans, repérer les revirements, puis décider en connaissance de cause. Les données nécessaires sont publiques : encore faut-il s’en servir.