Tous les jours ne sont pas “jours d’après”. Dans un contexte paisible, chaque jour nous pose ses petits problèmes auxquels nous devons répondre. Ces adaptations minuscules nous permettent d’évoluer sans modifications majeures. Mais un jour survient un fracas climatique, psycho-affectif ou social et le jour d’après ne peut plus être comme le jour d’avant. On est contraint à la métamorphose pour s’adapter au nouveau milieu et ne pas être éliminés.
C’est ce qui est arrivé aux dinosaures, il y a 60 millions d’années. Quand une météorite a frappé la planète, elle a assombri les jours ce qui a diminué le développement des plantes. Ces monstres de plusieurs tonnes privés d’aliments ont disparu en un éclair de 10 à 20 000 ans. La nouvelle atmosphère convenait aux rongeurs qui se sont répandus sur la terre. Ce phénomène solidement documenté par les squelettes et l’analyse des sols a donné à Darwin l’idée de “la sélection du plus apte”. Les rongeurs n’étaient pas les plus forts, mais ils étaient les plus aptes à vivre dans ce nouveau milieu. Deux ans après la publication de The Descent of Man 1859, Haeckel, embryologiste, et Galton, généticien, ont dévoyé ce concept et l’ont idéologisé en parlant de “la sélection du plus fort” qui orientait les récits collectifs vers le racisme et le national-socialisme.
La catastrophe nous contraint à nous métamorphoser
Quand, dans le monde des vivants, survient un fracas météorologique, psycho-affectif, technologique ou social, le jour d’après ne peut plus être comme le jour d’avant. La catastrophe (“cata” = effondrement et “strophein” = virage) contraint à une métamorphose évolutive. Ce changement du jour au lendemain peut être bénéfique autant que maléfique.
Quand l’espèce humaine a failli disparaître à chaque glaciation, notre survie a été permise grâce à l’intelligence mathématique qui nous a fait nous représenter qu’un silex aiguisé pourrait plus facilement pénétrer dans le corps d’un animal bien plus fort que nous. Notre coup de main nous a permis de fabriquer des lames de pierre et le courage insensé d’un homme lui a permis de planter un pieu dans le cœur d’un mammouth laineux.
Le jour d’après l’invention de cette arme, la violence des hommes est devenue une valeur de survie crainte et admirée qui a induit la notion de patriarcat. Pendant 300 000 ans, les femmes, moins violentes, ont été considérées comme “deuxième sexe” et entravées socialement. La technologie des armes, en donnant un sentiment de sécurité, encourageait les cultures à enseigner aux garçons que la violence était civilisatrice.
Quand le progrès transforme aussi nos fragilités
Quand la bio-technologie a découvert le blocage hormonal de l’ovulation en 1929, le jour d’après les femmes ont eu la possibilité de devenir des personnes, de tenter l’aventure sociale et ne plus simplement être réduites à leur appareil de reproduction, aliénées, utilisées pour mettre au monde des âmes afin d’adorer Dieu et des garçons, de préférence à des filles, pour faire la guerre et travailler au fond des mines quinze heures par jour. Cette évolution bénéfique organise aujourd’hui une sexualité sans cadre où les garçons, bien plus que les filles, ne freinent plus leurs pulsions sexuelles. Ils passent à l’acte et agressent sans aucune culpabilité. Les femmes aujourd’hui se libèrent par le travail, ce qui libère du travail les hommes déresponsabilisés.
Les écrans, ces merveilles techniques qui médusent les êtres humains plusieurs heures par jour, et engourdissent leur âme et leur corps, permettent des communications magiques, en quelques clics à travers la planète, appauvrissent l’acquisition du langage et diminuent le tissage des liens familiers qui constituent notre tranquillisant naturel. Il n’y aura de jour d’après que si, pour combattre les effets secondaires de ces merveilleuses machines, nous développons les activités socialisantes du sport, de la musique, du cinéma et de la littérature, dans une culture de loisirs qui métamorphosera nos raisons de vivre ensemble.
Le sens à vivre ne sera plus donné par la survie, la solidarité et la créativité. C’est la distraction qui donnera un sens immédiat, puisque l’État s’occupera de tout. Mais il faut souligner que plus on attend la protection de celui à qui on a donné tout le pouvoir, plus on risque d’être déçus par la moindre frustration. Quand on n’attend rien, on ne risque pas la désillusion.
Un chaos qui ouvre la voie à un nouvel ordre
Grâce à la victoire technologique qui libère le corps de femmes et les rend maîtresses de leur ventre, la sexualité change de signification. Il ne s’agit plus seulement de mettre au monde un soldat ou une servante, il faut maintenant produire de l’orgasme et 1,5 enfant, juste pour son accomplissement personnel. Les rencontres fugaces permettent ce contrat sexuel. Un sexe sans engagement, sans affection, un plaisir entre copains et copines fera l’affaire. Le coup d’un soir ou l’aventure d’un week-end deviendront des jours d’après charmants ou décevants, ce qui n’aura aucune importance.
Quand une famille ou une société sont désorganisées, on ne sait plus où aller, la vie ensemble n’a plus de sens, c’est le chaos qui nous entrechoque. Alors, pour se rassurer on donnera tout le pouvoir à celui qui nous fait croire qu’il pourra nous sauver. Un chef totalitaire ou un gourou feront l’affaire. Le jour d’après sera amer. Depuis le Moyen-Âge, ou peut être même avant, on se sent mieux quand ce chef désigne celui par qui le malheur arrive. L’étranger, le Juif et la sorcière sont les boucs émissaires traditionnels. Cette inculpation nous donne espoir, puisqu’il suffit de chasser les étrangers, de faire quelques pogroms et de brûler deux ou trois sorcières pour que tout aille mieux. Le jour d’après nous donnera mille ans de bonheur ou des lendemains qui chantent qui ont massacré plus de cent millions d’innocents.
L’avantage de ces périodes de choix individuel, familial ou socio-culturel, c’est qu’un grain de sable suffit à aiguiller un nouvel ordre dans une direction imprévue. Quand une guerre est déclarée, le vainqueur n’est pas toujours celui qui avait l’armée la plus forte et dont on avait logiquement prévu la victoire. Quand une société s’effondre, on ne sait pas quel penseur ou quel artiste va lui donner une nouvelle direction.
Le jour d’après ne sera pas analogue au jour d’avant. Pour se remettre à vivre on est contraint à inventer une nouvelle civilisation ce qui sera une belle aventure.
Ce qu’il faut retenir
Une idée forte
Après un bouleversement majeur, il n’y a pas de retour à l’état antérieur. Du vivant aux sociétés humaines, le “jour d’après” impose une métamorphose : ceux qui s’adaptent au nouveau milieu poursuivent leur histoire, les autres risquent de disparaître.
Une urgence
Ne pas confondre changement et progrès. Une rupture technologique, sociale ou climatique peut ouvrir la voie à l’émancipation comme au repli, à la violence ou à la tentation autoritaire. Rien ne garantit que le jour d’après sera meilleur.
Une piste d’action
Ne pas chercher à restaurer le monde d’avant, mais choisir la direction de la métamorphose. Face aux bouleversements en cours, recréer des liens, des activités collectives et des raisons de vivre ensemble : le jour d’après n’est pas à attendre, il est à inventer.