Vue panoramique sur les montagnes enneigées avec un glacier au premier plan et un lac.
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Les jours d’après : “Nous n’avons plus le droit de vivre seulement au présent”

La disparition progressive du glacier de la Grande Motte, illustration de notre immobilisme en matière de lutte contre le dérèglement climatique.

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Cet été 2026, comme tous les ans, je suis retourné dans mon hameau de montagne, à 1510 m d’altitude près du Parc national de la Vanoise. Il y a 53 ans, en 1973, avec des amis, nous y avons acheté une vieille maison au bord du torrent local, alimenté par la lente fonte des glaciers des nombreux sommets qui bordent cette belle vallée glaciaire en s’étageant de 3 400 à 3 850 m d’altitude (Bellecôte, Grand bec, Grande motte, Grande Casse).

Ils étaient tous décorés de glaciers parfois considérables que nous avions grand plaisir à regarder mais aussi à grimper. Tous les étés, je prenais des photos de ces glaciers qui nous entouraient, et aussi de la neige qui tapissait les sombres parois rocheuses même tard en été.

À quoi ressemblera le jour d’après ?

Comparaison de la fonte des glaciers entre août 2003 et juillet 2007 dans les Alpes.
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Évolution de la fonte du glacier de la Grande Motte entre août 2003 et juillet 2007, en Vanoise.

Petit à petit, nous avons vu faiblir la quantité moyenne de neige reçue chaque année par ces montagnes, et les glaciers rétrécir. Récemment, ce mouvement s’est accéléré de façon vraiment extraordinaire : si en 2024 je pensais encore naïvement voir ces glaciers tenir encore cinq ou dix ans, l’été caniculaire de 2026 en a fait disparaître bon nombre à lui seul, et a réduit les restes des autres à quelques taches grisâtres.

Les quatre photos ci-dessus de la Grande Motte (3653 m) sont édifiantes. C’est très triste, mais le temps qui passe n’a fait qu’accélérer un mouvement absolument impossible à contrecarrer, le réchauffement climatique, qui a en plus la mauvaise idée d’être deux fois plus intense en Europe que la moyenne mondiale

À quoi ressemblera l’avenir ? Parmi d’autres, les glaciers de la Vanoise alimentent directement le Rhône, fournissant l’eau indispensable aux habitants et aux agriculteurs, ainsi qu’aux centrales nucléaires chères à nos gouvernements successifs. Que deviendra tout cela quand les glaciers auront tous disparu, c’est à dire probablement dans peu de temps ?

Où sont les actions sur les causes profondes du dérèglement climatique ?

Les scientifiques connaissent et mesurent le réchauffement climatique depuis longtemps. Ils ont largement établi qu’il était en grande partie dû à l’usage des énergies fossiles, même si d’autres facteurs plus complexes peuvent intervenir. Pour eux, il n’y a plus de doute là-dessus. Toutefois, ils ne peuvent pas donner des prévisions vraiment précises sur la vitesse de son évolution future, qui dépend en grande partie de décisions humaines pour lesquelles ils ne sont pour rien, mais aussi de la complexité propre du sujet – en particulier en ce qui concerne les océans qui y jouent un rôle majeur.

Mais la science ne fait plus recette, et les climatosceptiques n’ont jamais eu autant de succès : le cas des Etats-Unis est bien sûr emblématique. Même en Europe on voit les lobbies industriels (entre autres) faire ralentir les mesures de protection timidement décidées par les gouvernements précédents. Et la canicule de cette année ne semble pas changer les choses : on parle surtout (et vaguement) d’adaptation aux conséquences du réchauffement, bien sûr importante mais de fait toujours retardée, quasiment jamais d’action sur ses causes profondes car c’est un sujet brûlant, au double sens du mot.

Les trois temporalités essentielles

Je ne suis pas versé en psychologie humaine, mais je pense de plus en plus que ce phénomène de négation de fait du réchauffement climatique et de la violence de ses répercussions est profondément ancré dans nos cerveaux : cet organe essentiel est désarmé face à des temporalités lointaines, comme c’est d’ailleurs le cas pour la plupart des autres animaux.

Pour notre espèce, je pense qu’il y a en fait trois temporalités du futur que nous traitons très différemment : le temps court, celui dont nous nous occupons le plus ; le temps médian des quelques années à venir, celui des décisions politiques et économiques que nous laissons aux élus et aux industriels ; enfin, le temps lointain dont nous discutons rarement car nous avons bien du mal à l’imaginer, surtout quand il paraît douloureux. Cette division des temps est de plus exacerbée par l’explosion des nouveaux moyens de communications ultra-rapides exploitant les ressources de l’informatique, qui mettent de plus en plus l’accent sur le temps court au détriment des deux autres.

Une science moderne impopulaire

Qui s’occupe de l’ensemble de ces temps (qui passent, pas qu’il fait), en termes de compréhension et d’organisation ? Il n’y a guère que les scientifiques pour cela, puisqu’ils étudient toutes les temporalités, de la femtoseconde en physique quantique aux milliards d’années en astronomie, en passant par toutes les gradations entre elles – par exemple en biologie où l’on parle de la durée de vie d’une cellule à celle d’une espèce animale en passant par celle de ses individus.

La raison pour laquelle la population a porté la science et sa vulgarisation au firmament tout au long du XXe siècle était simple : elle était à l’origine de bien des inventions techniques et des gigantesques progrès de la médecine, qui facilitaient la vie et la rendaient globalement plus heureuse. Mais la science moderne est devenue beaucoup plus technique et largement incompréhensible pour la plupart des gens, ce qui la fait souvent rejeter.

De plus, elle contribue beaucoup moins à une amélioration palpable des conditions de vie. Et, cerise amère sur le gâteau, elle a tendance à annoncer de bonne foi des mauvaises nouvelles, évidemment moins populaires que les bonnes ; cela diminue encore sa cote, au grand dam des scientifiques du climat qui ne savent pas quoi faire pour contrer cet état de fait.

Le temps du cerveau et le dérèglement climatique

Un bel exemple de ce revirement brutal des opinions sur la science est précisément fourni par le changement climatique et ses conséquences. Les scientifiques n’y annoncent que des mauvaises nouvelles pour le long terme, à l’inverse de ce qui se faisait avant. De plus, les affirmations actuelles sont habituellement peu compréhensibles pour le citoyen moyen, pour qui l’affirmation d’un réchauffement global de 1,5 ºC ne signifie rien car un tel écart n’est pas vraiment ressenti comme pertinent dans sa vie de tous les jours, fondée sur le temps court, ni reliable à des canicules comme celles que nous avons connues cet été 2026 avec ses 10 degrés d’écart par rapport aux moyennes.

À mon humble avis, les scientifiques intéressés par la transmission et la vulgarisation feraient mieux de s’intéresser à la façon dont les humains “normaux” comprennent les choses de la nature, au lieu de continuer à utiliser le langage standard de leur domaine technique.

L’insuccès actuel des scientifiques sur les dangers du changement climatique montre de façon criante l’opposition entre le temps médian des politiques et le temps long de la science. Les deux s’accordent facilement quand les nouvelles sont bonnes, mais plus du tout quand elles sont mauvaises : sauf rares exceptions, l’horizon temporel des politiciens est le temps médian, celui des élections et des débats sur des sujets précis ; ils parlent rarement du temps long, même s’il y a de rares exceptions comme pour les politiques énergétiques. En termes de réchauffement, le comportement politique standard est de ne pas insister sur les mauvaises nouvelles tout en proposant des aménagements locaux faciles à comprendre, comme la généralisation de la climatisation ou l’amélioration de l’isolation technique des locaux publics.

De la nécessité de sortir des conflits temporels infernaux

Hélas, ce n’est pas ça qui aidera à absorber les changements climatiques à long terme, surtout lorsqu’on réduit encore les objectifs sérieux décidés non sans mal aux temps moins brûlants, en termes d’économie d’énergie par exemple. La population semble en gros satisfaite par ce niveau médian, qui évite les vrais changements impopulaires proposés par les scientifiques et les écologistes, qui essaient vainement de joindre les deux temporalités. Une autre méthode plus radicale et remarquablement efficace à court terme est de supprimer tout simplement la science et les scientifiques, ce qui est fait à grande échelle aux Etats-Unis avec hélas bien peu de protestations de la société civile là-bas et même ici.

Saurons-nous sortir de ces conflits temporels infernaux ? Je l’espère bien sûr, mais je pense qu’il faudra des analyses bien plus variées que celle que je propose ici pour y arriver, car le rapport aux différents temps que j’ai essayé de décrire me semble un problème crucial et rarement abordé.

Ce qu’il faut en retenir

Une idée forte

Nous ne vivons pas tous dans le même temps. Nos vies et l’information privilégient l’immédiat, la politique raisonne à l’échelle de quelques années, tandis que le climat se transforme sur des décennies. C’est dans ce décalage que prospère notre inaction.

Une urgence

Réintroduire le temps long dans nos décisions. La disparition accélérée des glaciers montre que des phénomènes que nous pensions lointains sont déjà à l’œuvre, alors que l’adaptation ne peut suffire si nous continuons à différer l’action sur leurs causes.

Une piste d’action

Mieux relier le temps de la science à celui des citoyens et de la politique. Cela suppose aussi que les scientifiques trouvent d’autres manières de transmettre leurs connaissances, en traduisant les moyennes, les projections et les échelles de temps en réalités perceptibles et compréhensibles par tous.

Sources