Femme assise, centre de données et carte des États-Unis avec des points rouges.
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Erin Brockovich cartographie la colère américaine contre les data centers

Erin Brockovich a créé une carte collaborative pour rendre visibles les inquiétudes suscitées par les data centers à travers les États-Unis.

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En bref

  • La carte collaborative lancée par Erin Brockovich comptabilisait 9 031 signalements dans les 50 États au 14 août 2026.
  • Elle ne recense pas tous les data centers, mais les lieux où des habitants ont exprimé des inquiétudes concernant des installations existantes ou projetées.
  • Eau, demande électrique, bruit, santé et manque de transparence figurent parmi les principales préoccupations rapportées.
  • L’État de New York a instauré un moratoire pouvant durer un an sur les nouvelles autorisations environnementales des data centers d’au moins 50 mégawatts.

Trente petits points, au départ. Puis une déferlante. Le 27 avril 2026, Erin Brockovich demande aux Américains de lui signaler les data centers qui apparaissent près de chez eux et les problèmes qu’ils leur posent. En un mois, l’activiste dit avoir reçu 3 862 contributions. Au 14 août, son site en comptabilisait 9 031, provenant des 50 États. Eau, électricité, bruit, santé, terres agricoles, biodiversité… Les inquiétudes exprimées sont nombreuses.

Mais un reproche revient avec insistance : des habitants affirment avoir découvert l’existence de ces projets lorsque les décisions étaient déjà prises, les accords fiscaux négociés ou les premiers engins de chantier arrivés. “Si les data centers sont si formidables, pourquoi sont-ils construits dans le secret ?”, interroge Erin Brockovich dans un texte publié fin mai 2026.

Une carte de la défiance

La carte mise en ligne sur Brockovich Data Center Reporting n’est pas un registre exhaustif des quelque 4 000 data centers déjà implantés aux États-Unis, elle va plus loin. Elle localise les signalements envoyés par des habitants au sujet d’installations en activité, en construction, envisagées ou parfois simplement évoquées. Les contributions sont relues, les doublons supprimés et les signalements dépourvus d’une localisation suffisamment précise ne sont pas affichés. Certains points correspondent toutefois à des codes postaux ou à des zones approximatives.

Carte montrant les data centers actifs ou projets de data centers aux États-Unis avec des points rouges.
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La carte du site brockovichdatacenter.com représente tous les data centers en activité ou tous les projets de data centers aux États-Unis à l'heure actuelle.

Cette méthode collaborative introduit nécessairement un biais : les régions où les habitants sont les mieux organisés ou les plus mobilisés ressortent davantage. Plusieurs contributions peuvent également concerner un même projet. La carte montre donc avant tout les territoires où leur implantation suscite des interrogations, voire une franche opposition.

Et en la matière, le Texas arrive largement en tête, avec 1 363 signalements à date. À elle seule, la petite ville de Sulphur Springs, située à mi-chemin entre Dallas et Texarkana, en concentre 398. C’est là que doit s’étendre le Matrix Campus, un projet de 3 gigawatts initialement porté par MSB Global Services et situé à 90 minutes à l’Est de Dallas. Sur environ 650 hectares, il prévoit trente bâtiments de 100 mégawatts chacun, destinés à l’IA et au calcul intensif. Le projet est désormais pris dans plusieurs procédures judiciaires.

La méthode Brockovich

Le procédé rappelle celui qui a fait connaître Erin Brockovich il y a plus de trente ans. Alors assistante juridique, elle avait rapproché les problèmes de santé rencontrés par des habitants de Hinkley, en Californie, de la présence de chrome hexavalent dans les eaux souterraines. Son travail avait contribué à l’accord de 333 millions de dollars conclu en 1996 entre la compagnie Pacific Gas & Electric et plus de 600 plaignants. L’affaire avait ensuite inspiré le film Erin Brockovich, réalisé par Steven Soderbergh, avec Julia Roberts dans le rôle principal.

Pour les data centers, l’activiste reprend la même méthode : écouter des habitants qui se sentent ignorés, rassembler des témoignages dispersés et tenter de faire émerger un problème collectif. En juxtaposant des conflits qui semblaient jusque-là strictement locaux, la carte donne une dimension nationale à la contestation.

Erin Brockovich précise d’ailleurs ne pas mener une croisade générale contre l’intelligence artificielle ou contre toute implantation de data center. Certaines collectivités les accueillent volontiers, après avoir négocié des garanties et des retombées économiques. Ce qu’elle dénonce, ce sont les projets annoncés une fois les autorisations obtenues, les promoteurs qui refusent de répondre aux questions et les accords de confidentialité signés par des élus avant même que les riverains soient informés. “Le public ne devrait pas être le dernier informé”, résume l’activiste.

L’IA change d’échelle

La mobilisation intervient au moment où les infrastructures numériques américaines changent brutalement de dimension et de géographie. Plus de 1 500 nouveaux data centers étaient en développement début 2026. Selon le Pew Research Center, 67 % des projets prévus devaient être construits dans des zones rurales, alors que 87 % des installations existantes se trouvent dans des espaces urbains. Près de quatre projets sur dix sont annoncés dans des comtés qui ne possèdent encore aucun data center. Ces territoires offrent des terrains moins chers et plus vastes, parfois à proximité de sources d’énergie ou de lignes à haute tension. Mais leurs réseaux électriques, leurs réserves en eau et leurs infrastructures n’ont pas nécessairement été dimensionnés pour accueillir des installations dont la puissance peut atteindre plusieurs centaines de mégawatts.

En 2024, les data centers américains ont consommé environ 183 térawattheures d’électricité, soit plus de 4 % de la consommation nationale. Leur demande pourrait atteindre 426 TWh en 2030, selon les estimations de l’Agence internationale de l’énergie rassemblées par Pew Research. Les puces spécialisées utilisées pour entraîner et faire fonctionner les modèles d’intelligence artificielle consomment davantage d’énergie et dégagent plus de chaleur que les serveurs traditionnels.

Le refroidissement peut également réclamer beaucoup d’eau, même si les besoins varient considérablement selon la taille du centre, le climat local et la technologie employée. En 2023, la consommation directe des data centers américains était estimée à 17 milliards de gallons, soit plus de 64 milliards de litres. Celle des seules installations hyperscale, les versions XXL, pourrait atteindre entre 16 et 33 milliards de gallons par an en 2028.

Des bénéfices très discutés

Pour faire passer la pilule, les promoteurs de ces projets mettent en avant les emplois créés pendant les travaux, les recettes fiscales et l’arrivée de nouvelles infrastructures. Ces arguments ne sont pas sans effet sur l’opinion. En janvier 2026, 25 % des Américains interrogés par Pew Research estimaient que les data centers étaient plutôt bénéfiques à l’emploi local, contre 15 % qui jugeaient leur impact négatif. Leur contribution aux recettes fiscales était considérée positivement par 23 % des sondés, contre 12 % d’avis défavorables.

Mais la balance s’inverse lorsqu’il est question d’environnement, de factures ou de qualité de vie. Quelque 39 % des personnes interrogées estiment que les data centers ont un effet négatif sur l’environnement, contre seulement 4 % qui y voient un bénéfice. Elles sont 38 % à craindre une hausse du coût de l’électricité et 30 % une dégradation de la vie quotidienne des riverains.

La contestation dépasse ainsi les clivages politiques habituels. Elle rassemble des associations écologistes, des agriculteurs, des propriétaires, des élus républicains comme démocrates et des consommateurs préoccupés par le financement des nouvelles infrastructures électriques. Selon le cabinet privé Data Center Watch, 75 projets représentant environ 130 milliards de dollars auraient été bloqués ou retardés au cours du seul premier trimestre 2026. Une estimation qui n’est pas un décompte officiel, mais témoigne du risque grandissant que représente l’opposition locale pour l’industrie. Et c’est l’eau qui est, de loin, aux premières loges des inquiétudes.

La bataille du consentement

Peu à peu, la fronde anti-data center se développe à contre-courant de la politique fédérale. En juillet 2025, Donald Trump a signé un décret destiné à accélérer les autorisations pour les grands projets liés à l’IA, notamment ceux nécessitant plus de 100 mégawatts de puissance supplémentaire ou plus de 500 millions de dollars d’investissement. Le texte prévoit de simplifier les procédures environnementales et de mobiliser certains terrains fédéraux.

Face à cette accélération, plusieurs villes (Millville, Monroe Township…), comtés (Orange) ou encore des États comme New York et le Maine ont choisi de décréter des moratoires, de revoir leurs règles d’urbanisme ou de refuser des projets. L’électricité, les terrains, les puces et les capitaux ne sont donc plus les seules ressources nécessaires à l’expansion de l’intelligence artificielle. Le consentement des populations locales devient lui aussi stratégique. La carte d’Erin Brockovich, aussi imparfaite qu’elle soit, a le mérite de documenter la croissance fulgurante des projets et adresse un avertissement limpide aux géants de la tech : un data center peut disposer des milliards, du terrain et des autorisations nécessaires sans avoir obtenu l’adhésion de celles et ceux qui vivront à côté.