Aujourd’hui, nous n’avons plus le droit de considérer que tout ce qui est possible techniquement est nécessairement légitime. C’est probablement l’une des grandes leçons de notre époque : la science nous donne des moyens extraordinaires, mais elle ne nous dit pas toujours ce que nous devons en faire. Non seulement il nous manque souvent le mode d’emploi, mais en outre, il nous reste toujours, à la fin (et c’est une chance inouïe), notre libre arbitre.
Nous n’avons plus le droit de continuer comme avant à exploiter les corps, les morts, les populations et les territoires comme de simples objets d’étude. Pendant longtemps, la médecine, l’anthropologie et l’archéologie ont considéré les corps humains (fussent-ils récents ou anciens) comme un matériau disponible : on prélève, on conserve, on expose, on mesure, on analyse, on jette. Un objet comme un autre, d’une banalité affligeante. Aujourd’hui, nous savons que derrière un os, une momie, un organe ou une relique, il y a eu une personne. Et derrière cette personne, il y a souvent une famille, une communauté, une mémoire, parfois une souffrance. Il y a eu une croyance, un espoir, de l’amour, du moins des sentiments. Une incarnation, au-delà de la simple matérialité d’un reste biologique.
Savoir où s’arrêter
En conséquence, nous n’avons plus le droit non plus de produire du savoir sans nous interroger sur ce que devient ce savoir, ni sur ceux qu’il pourrait blesser ou léser. L’extraordinaire développement de la génétique ancienne, de la paléo-protéomique, de l’imagerie ou de la toxicologie permet aujourd’hui de faire parler les morts avec une précision que leurs contemporains n’auraient jamais imaginée. Mais cette puissance impose une responsabilité nouvelle : savoir où s’arrêter.
Nous n’avons plus le droit de confondre curiosité et droit de regard. Tout ce qui est fascinant n’est pas nécessairement montrable. Tout ce qui est analysable n’est pas nécessairement à analyser. Tout ce qui peut être publié n’est pas nécessairement à diffuser. Nous n’avons pas le droit d’exhumer pour satisfaire une curiosité parfois morbide ou malsaine : c’est justement cette limite qui différencie l’archéologie funéraire de la profanation de sépultures.
La dignité comme ligne rouge
On m’avait demandé, il y a plus d’une dizaine d’années, d’ouvrir la tombe d’Axel de Fersen pour comparer son ADN avec celui du cœur du petit Louis XVII (conservé dans la basilique de Saint-Denis) pour savoir s’il en était le père naturel : j’ai refusé. Ce n’est pas dans les attributions d’un médecin de l’Histoire de fouiller dans les secrets de famille : nul respect pour les défunts dans une telle démarche. Cette limite à ne pas franchir est celle de la dignité.
Et nous n’avons plus le droit de croire que notre regard contemporain est forcément supérieur à celui des générations précédentes… ou géographiquement lointaines. L’anthropologie nous apprend précisément le contraire : nos manières de penser le corps, la maladie, la mort, la souffrance ou le sacré ne sont qu’une possibilité parmi d’autres. Nous devons donc apprendre à regarder le passé (et l’ailleurs) avec nos outils scientifiques, mais aussi avec une totale humilité.
Le progrès ne se mesure pas qu’à l’innovation
Enfin, nous n’avons plus le droit de penser que l’innovation constitue à elle seule un progrès. Le véritable progrès commence lorsque la connaissance supplémentaire s’accompagne d’une prise de responsabilité supplémentaire, et d’une distanciation vis-à-vis du progrès. Dans ce monde d’hyper-technologie croissante, il est bon de s’arrêter de marcher et de lever les yeux vers le ciel pour regarder passer les nuages, il est bon de s’asseoir sur un banc pour regarder passer la foule, il est bon de retirer ses chaussures et de tremper ses pieds dans l’eau claire d’un canal en sentant le froid frôler la peau.
Ces moments de reconnexion et de prise de conscience du temps qui passe sont absolument nécessaires, au risque de passer à côté du mot “vivre” et du sens même de la vie. Relire Marc-Aurèle est salutaire, en cette fin d’été, pour se préparer au grand maelstrom de la rentrée, et j’en retiendrai deux phrases de ses Pensées pour moi-même : “En te levant le matin, rappelle-toi combien précieux est le privilège de vivre, de respirer, d’être heureux” ; “Tu peux, à l’heure que tu veux, te retirer en toi-même. Nulle retraite n’est plus tranquille ni moins troublée pour l’Homme que celle qu’il trouve en son âme”.
C’est peut-être cela, finalement, que nous n’avons plus le droit de continuer comme avant : faire sans nous demander suffisamment pourquoi nous faisons, pour qui nous faisons, et à quel prix humain nous faisons. C’est-à-dire donner un sens concret et sensé à nos actes, même les plus simples. La science peut ouvrir des portes extraordinaires, j’en sais quelque chose. Mais elle doit aussi savoir lesquelles il vaut mieux ne pas franchir. Certaines portes doivent rester fermées pour conserver le bonheur, la paix et la dignité.
Ce qu’il faut retenir
Une idée forte
Tout ce que la science permet de faire ne doit pas nécessairement être fait. À mesure que notre capacité à analyser les corps, les morts et leur intimité progresse, notre responsabilité devrait grandir avec elle.
Une urgence
Réintroduire des limites dans notre conception du progrès. Derrière un os, un organe, une momie ou un ADN se trouvent une personne, une histoire, parfois une famille ou une communauté : la connaissance ne donne pas tous les droits.
Une piste d’action
Faire de la dignité un critère de décision scientifique, en se demandant avant chaque recherche non seulement ce qu’elle peut nous apprendre, mais pourquoi nous voulons le savoir, à qui ce savoir sera utile et quel prix humain sa production ou sa diffusion peut avoir.