Vue aérienne d'un bâtiment circulaire moderne entouré de verdure et d'arbres en automne.
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Les jours d’après : “Nous devons faire le tri dans nos rêves d’enfants gâtés”

Un des quatre data centers du projet de Interxion Paris Digital Park, qui verra le jour à la Courneuve, près de Paris.

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La maison brûle, et nous construisons des datacenters.

Les canicules à répétition, la sécheresse, les mégafeux sont terrifiants. Terrifiants d’abord, évidemment, par la nature même des évènements qui se succèdent, avec une intensité qui surprend même les spécialistes du climat ou les professionnels les plus aguerris.

Terrifiants ensuite, par le traitement médiatique et les tentatives d’exploitation politique ridicules qui en ont été faits, du réductionnisme à la question du confort thermique – certes important, surtout pour les plus fragiles – aux débats “pour ou contre” la climatisation pour tous, en passant par les chiffrages à l’emporte-pièces de “grands plans”.

Terrifiants enfin, et surtout, par le sombre pressentiment que rien ne va pourtant fondamentalement changer dans la trajectoire accélérationniste où nous nous sommes engagés, et fourvoyés.

La course aux datacenters

Certes, on discutera, d’un côté, de plans d’adaptation et d’équipement des écoles et des hôpitaux, d’aides à la rénovation des bouilloires ou des passoires thermiques (selon la saison) ; de l’autre, on continuera à se réjouir de la folle croissance promise par les prophètes de l’intelligence artificielle, à faire des pieds et des mains pour attirer sur le territoire les capitaux et les projets les plus démesurés, à faire l’éloge de la disruption en cours, mi-fascinés et mi-inquiets, à prôner la souveraineté tout en se rendant toujours plus dépendants technologiquement, à augmenter (ici ou ailleurs) les émissions de gaz à effet de serre en promettant la neutralité carbone pour (après-)demain.

Prenons la mesure de la formidable poussée qui est en cours. L’Agence Internationale de l’Energie prévoit, d’ici 2030, plus qu’un doublement de la consommation électrique des datacenters (de 415 TWh en 2024 à 945 TWh [1]), porté pour moitié au moins par les besoins en calculs de l’IA [2] ; soit une augmentation de l’ordre de grandeur du besoin français annuel. Certes, les énergies renouvelables se développent aussi ; mais le rythme de construction des datacenters est trop rapide pour que les solutions “décarbonées” puissent suivre.

En France comme aux USA, la bataille des gigawatts

Dans l’urgence, aux Etats-Unis, certains n’attendent même pas le raccordement au réseau électrique et s’équipent sans scrupules de turbines à gaz industrielles pour produire leur propre électricité. Dernière annonce en date : celle d’Amazon au Texas, avec un projet de 35 turbines pour une puissance totale de 7,65 gigawatts (GW) – soit l’équivalent de 6 à 8 réacteurs nucléaires. Rassurez-vous, “L’entreprise affirme qu’elle ‘explore les possibilités’ d’ajouter de l’énergie solaire au site […]. Le géant américain affirme aussi maintenir son objectif de bilan carbone neutre d’ici à 2040” [3]. Prière de ne pas rire et de reprendre les éléments de langage corporate sans sourciller.

En France aussi, terre d’élection des datacenters “écolos” car grâce à son électricité à faible empreinte carbone, les chiffres sont impressionnants. Le stock de la “capacité réservée”, soit les demandes de raccordement qui ont été faites auprès du gestionnaire de réseau électrique RTE, atteint 15 GW, soit… un quart de la puissance nucléaire française [4] ! Encore une fois, prenons la mesure de ces chiffres. 15 GW, c’est une puissance électrique qui permettrait sans doute climatiser l’ensemble des logements français. Peut-être pas en heure de pointe, au moment des canicules les plus fortes sur tout le pays (il faudrait alors peut-être 30 à 40 GW de puissance supplémentaire), mais, en assurant des roulements, en faisant fonctionner les climatisations à des heures différentes, cela permettrait une distribution de fraîcheur tout à fait significative voire, parfois, salvatrice.

Choisir ce qui compte vraiment

Il ne s’agit pas de dire que tout climatiser est “la” solution, il existe toute une gamme de réponses qui vont de la végétalisation des villes aux solutions low-tech de rafraîchissement et de ventilation, en passant par les stores extérieurs et les volets. Mais de se poser la question de priorité des moyens alloués dans un proche avenir. Que choisirons-nous, rafraîchir les hôpitaux et les maisons de retraite ou alimenter et refroidir les datacenters ? Préférerons-nous, collectivement, passer des nuits étouffantes pour nous assurer que notre chatbot préféré continue à suggérer des recettes de tarte à la rhubarbe ?

Il n’y a d’ailleurs pas que la consommation d’énergie. Ne parlons pas de l’eau, Amazon et Microsoft s’engagent à devenir “water positive” d’ici 2030 – c’est beau, même si on ne comprend pas tout à fait ce que cela veut dire ! La “matérialité” des datacenters dépasse les milliers de serveurs (au passage, soumis à une obsolescence technique rapide, quelques années tout au plus) qui y fonctionnent. Toute une infrastructure servante les environne : transformateurs électriques, racks de batteries, groupes électrogènes et leurs cuves de carburant – pour assurer la continuité de service en toutes circonstances –, systèmes de refroidissement (climatiseurs, groupes froids, tours évaporatives ou refroidisseurs secs)…

Le mirage d’une IA qui réglerait tout

Prenons l’exemple du projet Campus IA, en Seine-et-Marne – en version 1,2 GW, sachant qu’une extension à 3 GW est déjà annoncée… – : 11 centres de données sur 70 hectares de terres agricoles définitivement artificialisées, 613 groupes électrogènes, 829 cuves contenant 31 000 tonnes de fioul (d’huile végétale, ouf…), 680 groupes froids contenant 500 tonnes de gaz réfrigérant fluoré, dont les fuites annuelles, de l’ordre de 3 %, relâcheront au bas mot 15 tonnes de PFAS – les fameux “polluants éternels” – par an dans l’atmosphère [5]

Cela fait “cher” les recettes de tartes de grand-mère, à la rhubarbe ou non. Il faut cesser de croire les bonimenteurs de la tech, qui promettent que l’intelligence artificielle va tout régler – “réparer le climat, établir une colonie spatiale, découvrir toutes les équations de la physique”, dixit le désormais incontournable Sam Altman [6], cofondateur et prestidigitateur en chef d’OpenAI. Il faut arrêter de faire joujou avec l’IA pour tout et rien, de transformer les jeunes générations en paresseux digital natives sous prétexte de moderniser l’école [7].

Apprendre à choisir nos technologies

Arrêter de se faire imposer des usages. Inverser la charge de la preuve sur les bienfaits ou les méfaits du numérique : ce ne devrait pas être aux détracteurs de démontrer une possible nocivité, mais à ses thuriféraires de démontrer un bénéfice socio-environnemental indéniable, ou son innocuité, avant tout déploiement – de la même façon que les médicaments, les véhicules, les jouets, et à peu près tous les produits qui nous entourent, sont soumis à une autorisation de mise sur le marché ou une homologation.

Il faut faire preuve de “techno-discernement”, en reconnaissant que toute activité économique a un impact environnemental, et “peser” ce coût en regard des apports sociaux escomptés. Et pour cela, commencer par faire le tri dans nos nouveaux “besoins”, nos rêves d’enfants gâtés.

La science à n’importe quel prix ?

Un exemple qui ne concerne pas l’IA. Depuis début juin, le projet de nouvel accélérateur de particules du CERN, le Futur Collisionneur Circulaire (FCC) est porté au débat public [8]. Présentons le futur bébé (accouchement après 2045 si tout va bien) en quelques mots : un tunnel de 6,50 m de diamètre et 90 km de circonférence, 12 cavernes souterraines, 15 millions de tonnes de roches excavées, une consommation d’électricité annuelle de 1,3 TWh en moyenne – la consommation électrique d’une ville comme Nantes ou Strasbourg –, le tout pour 16 milliards d’euros… enfin, si les prix du cuivre, du niobium, de l’étain, de l’hélium (salutations au détroit d’Ormuz…) n’augmentent pas trop d’ici là, car il en faut quelques (dizaines de) milliers de tonnes pour l’ensemble de la machinerie (milliers d’aimants, câbles, tuyauteries, réservoirs de stockage…) [9].

16 milliards d’euros d’investissements… Je vous laisse faire la conversion en moyen de luttes aériens contre les incendies ! Au risque de passer pour un affreux obscurantiste, face aux murs de flammes, j’avoue humblement préférer quelques Canadair et/ou hélicoptères supplémentaires à la découverte – éventuelle – de nouvelles propriétés des hadrons [10] et du boson de Higgs. Je respecte et j’admire la science, mais pas à n’importe quel prix (économique et environnemental).

Renoncer au superflu pour préserver l’essentiel

Je suis passionné par la structure et l’histoire de l’Univers, mais je suis prêt à patienter un peu. A ce stade, est-ce que le jeu énergétique vaut la chandelle de la connaissance additionnelle ? Est-ce qu’on n’a, est-ce qu’on n’aura pas d’autres priorités à gérer, d’autres défis à affronter, en ces deuxième et troisième quarts de XXIe siècle ? D’autres domaines sur lesquels réaliser les efforts financiers, c’est-à-dire allouer les moyens humains, organisationnels, matériels, intellectuels ?

Ces moyens sont, par nature, contraints et limités, contrairement à la vision cornucopienne qui veut nous faire croire que tout va devenir possible, que l’énergie deviendra abondante avec les renouvelables et la fusion nucléaire, que, grâce à l’IA et à la robotique, les produits et services seront accessibles au plus grand-nombre. Apprenons à nous passer du superflu, à renoncer parfois, afin de préserver l’essentiel (et de “réparer” les dégâts quand c’est encore possible). La définition de ce qui doit tomber dans chacune de ces deux catégories étant éminemment politique, elle promet quelques beaux débats.

Ce qu’il faut retenir

Une idée forte

La transition ne consiste pas à rendre “vert” tout ce que nous savons faire. Énergie, matières premières, eau, sols, argent : nos ressources sont limitées et chaque nouveau développement technologique entre en concurrence avec d’autres usages, parfois beaucoup plus essentiels.

Une urgence

Cesser de déployer l’IA et les infrastructures numériques comme si leurs bénéfices allaient de soi. Face à l’explosion annoncée des besoins des datacenters, Philippe Bihouix appelle à inverser la charge de la preuve : avant de généraliser une technologie, mieux évaluer son coût matériel et environnemental au regard de son utilité sociale réelle.

Une piste d’action

Faire du “techno-discernement” un principe collectif : hiérarchiser nos besoins, arbitrer démocratiquement entre les usages et accepter de renoncer au superflu lorsque celui-ci mobilise des ressources qui sont nécessaires à l’essentiel.

[1] 1 TWh = 1 milliard de kWh.

[2] International Energy Agency, Energy and AI, World Energy Outlook Special Report, 04/2025.

[3] Le Monde / AFP, « Amazon fait construire au Texas la plus grande centrale à gaz des Etats-Unis pour alimenter ses centres de données », 08/08/2026.

[4] Assemblée Nationale, Commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France, Rapport n°3054, p328.

[5] Mission régionale d’autorité environnementale d’Île-de-France, « Avis délibéré sur le projet de construction d’un campus de centres de données à Fouju (77) », 08/04/2026.

[6] Sam Altman, The intelligence age, 23/09/2024.

[7] Philippe Bihouix, « L’éducation nationale, empêtrée dans une succession de réformes, peine à suivre le rythme des innovations numériques », Le Monde, 11/05/2026.

[8] CERN / RTE, Projet du Futur Collisionneur Circulaire, Dossier de présentation, mai 2026. Du 2 juin au 1er octobre 2026.

[9] Benedikt, Zimmermann et al., Future Circular Collider Feasibility Study Report ; Volume 2 Accelerators, Technical Infrastructure and Safety, The European Physical Journal, 11/2025. Estimation personnelle de l’auteur car aucun “bilan ressources” n’est fourni dans le dossier de présentation.

[10] Particules subatomiques soumises à l’interaction forte, comme les neutrons et les protons.

Sources